Rennes bat au rythme d’Autres Mesures du 15 janvier au 17 février 2026

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autres mesures
Melaine Dalibert et Jiess Nicolet

Autres Mesures, festival de musique contemporaine, revient dans le territoire rennais pour une onzième du 15 janvier au 17 février 2026. Demandez le programme.

Au fil de la construction de la programmation du Festival Autres mesures, quelques lignes de force s’imposent et reviennent d’une édition à l’autre : des passeurs (des artistes « ponts »), des anniversaires qui font sens et une obsession heureuse pour les œuvres qui déplacent l’écoute — qu’elles viennent du minimalisme, des musiques traditionnelles ou des écritures expérimentales.

laura perrudin
Jazz Action Valence
7 mars 2019 © Christophe Charpenel

Parmi ces figures récurrentes, Philip Glass apparaît comme un repère presque emblématique. Après le concert Les sonneurs d’Erwan Keravec l’an dernier, c’est au tour de Vanessa Wagner de reprendre le travail du musicien. Quand elle joue ses Études pour piano, c’est tout un geste esthétique et politique qui se lit en creux (30 janvier, Auditorium Cesária Evora du Blosne). Le but est ici de faire se croiser des courants savants et exigeants avec des formes plus immédiatement partageables, et désamorcer l’image d’une musique contemporaine réservée à un petit cercle, à l’image de la volonté du festival Glass, comme d’autres minimalistes, tient ce rôle de « passeur » : une musique rigoureuse, mais poreuse au monde, capable d’aimanter des publics différents.

Le festival aime aussi inscrire son récit au calendrier des œuvres. En 2026, le centenaire de György Kurtág devient un fil rouge à travers deux rendez-vous : Pianissimo du Conservatoire, hommage au duo Márta et György Kurtág, où les élèves du CRR se frottent aux Játékok (Les Champs Libres, 22 janvier) ; puis un concert Játékok à la chapelle du Conservatoire (23 janvier). Dans ces miniatures « work in progress », l’essentiel n’est pas la démonstration mais l’art du presque rien : un dialogue entre le son et le silence, une dramaturgie de l’infime — et, au fond, une autre manière d’apprendre à écouter.

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Autre axe majeur, les propositions qui se détachent de la partition, au sens propre comme au sens figuré. La conférence de Guillaume Kosmicki met des mots sur ce basculement : œuvre ouverte, musique aléatoire, écritures graphiques… autant de chemins par lesquels la musique s’autorise à déléguer, partager, laisser advenir. Et l’on retrouve cette idée, au plateau, chez des artistes qui écrivent autrement : la percussionniste Midori Takada déploie un univers où la précision n’implique pas forcément le carcan de l’écriture traditionnelle (22 janvier, Théâtre l’Aire Libre). « Elle a une histoire musicale méconnue aujourd’hui et a une approche de son instrument incroyable, avec une pratique quasi martiale. Chaque percussion est mesurée en termes de gestes et la scénographie est très millimétrée », déclare Jiess, qui est aussi son agent en France. Au même endroit de l’histoire, mais par un autre versant, l’Ensemble vocal Oxymore, sous la direction Éléonore Le Lamer, reprend Stimmung de Karlheinz Stockhausen. « Stockhausen réinvente quasiment un langage pour chacune de ses œuvres », souligne Melaine Dalibert. «Il a un protocole d’écriture particulier, qui laisse beaucoup de liberté aux interprètes. » (25 janvier, chapelle du Conservatoire)

Le festival poursuit en parallèle son goût pour les instruments traditionnels réactivés et les musiques ancestrales transposées dans le présent. « Après la guerre, des compositeurs ont cherché à faire table rase du passé et ont volontairement abandonné les repères d’harmonie et de rythme pour la conception d’un langage complexe. Mais depuis pas mal d’années, des artistes cherchent à faire une musique nouvelle avec des instruments anciens, qui ont une histoire », renseigne-t-il. « La même question revient quand on est dans la création : que garde-t-on du passé ? que voulons-nous renouveler ? » Après l’ensemble Nist-Nah et le gamelan en 2025, Kimu Txalaparta fait entendre la txalaparta, percussion basque née comme outil de communication avant de devenir instrument et rituel partagé (17 janvier, La Criée). Et Brìghde Chaimbeul, virtuose de la cornemuse écossaise, tire de ses bourdons une matière continue, hypnotique, où la tradition devient langage contemporain (jeudi 29 janvier, L’Antipode). « Il s’agit généralement d’instruments qui ont un lien fort avec la société, pour des rites sociaux ou des fêtes populaires. Certains artistes contemporains essaient de renouer le contact avec un public populaire. »

Cette logique vaut aussi pour les instruments augmentés : Laura Perrudin présente Kratos, performance en cours de création, et son prototype de harpe chromatique électrique augmentée (technologies MIDI/OSC, scénographie interactive). Ici, l’instrument n’est plus seulement un outil : il devient un objet ouvert, un laboratoire, une interface entre geste, lumière, son, machine — et, plus largement, une interrogation sur ce que la création garde du passé et ce qu’elle choisit de renouveler (mercredi 4 février, Edulab Pasteur).

Derrière ces choix, une idée revient : beaucoup de ces instruments — qu’ils soient ancestraux, rares ou réinventés — ont un lien fort avec la société. Instruments de rite, de fête, de communauté. Et c’est précisément ce contact-là que certains artistes contemporains tentent de réactiver : non pas « populariser » au rabais, mais retrouver la dimension collective de l’écoute.

Enfin, le festival creuse son attrait pour la musique à l’image. D’un côté, There Will Be Blood : une projection précédée d’un concert des grands élèves du Conservatoire autour d’Arvo Pärt (et, en miroir, Jonny Greenwood), comme une manière d’entendre comment une musique peut devenir contrepoint symbolique d’un récit (jeudi 15 janvier, cinéma Arvor). De l’autre, In My Head, création d’Olivier Mellano, hommage à David Lynch : un concert qui traverse cinquante ans de filmographie et rappelle que la musique contemporaine, aujourd’hui, s’immisce partout — cinéma, scène, performance, jeu vidéo — et qu’elle ressuscite, quand elle est juste, cette écoute « émerveillée » qui redonne de la puissance aux images (complet).

La programmation repose aussi sur le dialogue avec les lieux et les partenaires : retour à la galerie Oniris, investie dès les premières éditions (Ryan Kernoa, 6 février) ; pas de côté à la MJC Bréquigny avec Alabaster DePlume ; et ces rendez-vous qui s’installent, à l’heure du midi, aux Champs Libres, pour toucher un autre public et un autre tempo — comme le concert d’Elissa Cassini et François Mardirossian autour des Quatre Saisons de Vivaldi recomposées par Max Richter.

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