Rennes s’emplit d’eau et manifeste pour la qualité, la santé et une certaine idée de la démocratie

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Sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, le béton renvoie une lumière pâle, presque métallique, et les drapeaux font un bruit de voile. On est samedi 10 janvier 2026, en début d’après-midi : Rennes retrouve l’un de ses rites civiques les plus anciens — se rassembler au grand jour, au centre, là où l’on se compte et où l’on s’écoute.

Dans la foule, des pancartes montent comme des balises : appels à « protéger l’eau », slogans contre les pesticides, mots simples pour une inquiétude qui, elle, ne l’est pas. Quelques tracteurs sont là aussi — détail visuel qui dit beaucoup : cette manifestation ne se rêve pas contre “le monde agricole” en bloc, elle veut parler d’un modèle, d’un choix collectif, d’une trajectoire à corriger. Une batucada réchauffe l’air ; des familles s’approchent, des étudiants s’alignent, des militants aguerris retrouvent des visages. L’ambiance n’a rien d’une haine : plutôt un mélange d’alarme et de détermination, cette façon de dire “nous ne pouvons plus faire comme si”.

Pourquoi cette manifestation maintenant

Ce rassemblement s’inscrit dans une séquence tendue autour du SAGE Vilaine (Schéma d’aménagement et de gestion des eaux), un document de planification élaboré au terme de plusieurs années de concertation entre collectivités, usagers, acteurs associatifs et représentants agricoles. Au cœur du conflit : la révision du SAGE et, plus précisément, des règles destinées à réduire les transferts de polluants vers les captages d’eau potable — notamment par l’encadrement, voire l’interdiction à terme, de certains usages d’herbicides sur des secteurs jugés sensibles (pentes, ruissellement, proximité des aires de captage), avec un horizon souvent évoqué à partir de 2029.

La contestation a franchi un seuil le 11 décembre 2025, quand une réunion de la Commission locale de l’eau (CLE) a été annulée après une mobilisation agricole importante. Pour les organisateurs du rassemblement rennais, cet épisode a pris la valeur d’un symbole : non seulement une dispute technique sur des règles, mais une scène où l’on a eu le sentiment que la décision publique pouvait être suspendue par le rapport de force.

De là, cette formule répétée dans les appels : « l’eau, la santé, la démocratie ». Parce que l’eau n’est pas un dossier abstrait. Elle est ce qui relie : ce que l’on boit, ce qui fait tenir les sols, ce qui traverse les rivières, ce qui revient sur la facture des ménages quand il faut traiter davantage.

Dans la foule, une coalition d’usages et d’expériences

Ce qui frappe, au-delà des chiffres (discutés selon les sources), c’est la composition : associations environnementales, syndicats, organisations paysannes, fédérations de pêche, collectifs de victimes des pesticides, citoyens venus “sans étiquette”. Cette diversité n’efface pas les divergences ; elle dit autre chose : une conscience partagée que la qualité de l’eau est un bien commun au sens le plus concret.

Certains témoignages partent du corps : maladie, exposition, fatigue, colère retenue. D’autres partent du paysage : rivières, zones humides, poissons, mortalités, observations répétées. D’autres encore partent des finances publiques : si l’on accepte que la pollution continue, alors le “remède” sera de plus en plus un traitement technique, coûteux, énergivore, parfois incertain — et payé, au bout du compte, par l’usager.

Au plan symbolique, la manifestation assume une exigence : prévenir plutôt que réparer. Ne pas transformer l’eau en produit industriel qu’on “corrige” après coup ; viser à réduire à la source ce qui la dégrade.

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Ce que demandent les manifestants

Le cœur des revendications peut se résumer en trois lignes :

  1. Que le processus démocratique du SAGE aille au bout, que la CLE puisse délibérer, et que l’État (via la préfecture) ne se contente pas d’arbitrer au bruit des moteurs.
  2. Que des règles protectrices existent réellement dans les zones les plus exposées aux transferts de polluants vers les captages, et que les zones humides soient protégées comme des infrastructures écologiques vitales.
  3. Qu’une transition agroécologique soit accompagnée, et pas seulement exigée : formation, temps, outils, soutien économique — pour éviter que la contrainte tombe toujours sur les mêmes, et que les exploitations déjà fragiles paient seules la facture du changement.

Sur ce dernier point, le rassemblement a souvent une tonalité plus mûre qu’on ne le caricature : beaucoup savent que “interdire” sans accompagnement peut devenir un impensé social. Mais beaucoup répondent aussi qu’attendre indéfiniment n’est plus acceptable quand la dégradation est déjà là — et quand les coûts, sanitaires comme économiques, se déplacent vers la collectivité.

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Ce que répondent les syndicats agricoles opposés au projet, et pourquoi il faut l’entendre

La FDSEA et les Jeunes agriculteurs, comme la Coordination rurale, avancent une ligne qui mérite d’être prise au sérieux : ils disent ne pas contester la nécessité de travailler sur la qualité de l’eau, mais refusent d’être “la variable d’ajustement” d’objectifs environnementaux, dans un contexte où les exploitations subissent déjà des contraintes multiples, des marges faibles, et une instabilité économique chronique.

Ils dénoncent aussi un projet qu’ils jugent trop contraignant, demandent des études d’impact, une réécriture, et redoutent qu’un empilement de règles ne fragilise l’équilibre d’exploitations — avec, en arrière-plan, l’argument de la souveraineté alimentaire et de la production.

Ce discours ne doit pas être balayé. Parce qu’il rappelle une vérité : la transition ne peut pas être un slogan, elle doit être un chemin praticable. Et parce qu’il existe, au plan humain, une lassitude réelle dans une profession qui se sent fréquemment prise entre injonctions et précarités.

Mais l’entendre ne signifie pas céder sur l’essentie. Si l’agriculture ne peut pas être la seule responsable, elle ne peut pas non plus être exemptée des transformations nécessaires, surtout quand les pratiques ont des impacts collectifs. La question devient alors celle-ci : comment partager équitablement l’effort, et comment sortir du duel stérile “écologie contre agriculture” en organisant une transition soutenable pour les fermes et pour l’eau ?

Une bataille de calendrier… et de méthode

Un élément rend la séquence particulièrement sensible, le calendrier. Une nouvelle étape de discussion est annoncée autour du 16 janvier 2026. Les opposants estiment le délai trop court pour revoir un texte complexe ; les défenseurs répondent que la révision s’inscrit déjà dans un travail long, et qu’il est temps d’acter des protections minimales.

Derrière la date, il y a une question de méthode démocratique : qui décide, avec quels critères, au nom de quel intérêt général, et à quel moment un lobby — quel qu’il soit — peut-il “mettre sur pause” une procédure collective ? C’est cela, au fond, que la manifestation est venue rappeler. L’eau n’est pas une affaire privée, et sa gouvernance ne peut pas être confisquée.

Ce que cette manifestation dit de Rennes — et de la Bretagne

Rennes n’a pas manifesté “par habitude”. Elle a manifesté parce que l’eau est redevenue un sujet total : sanitaire, agricole, écologique, budgétaire, politique. Et parce que l’on sent monter une impatience, celle de citoyens qui acceptent l’idée du compromis, mais refusent l’idée de l’inaction.

Dans le froid de janvier, la foule n’a pas seulement défilé. Elle a formulé une intuition très contemporaine, l’écologie n’est plus un supplément d’âme. C’est une politique du réel, une politique de la subsistance, et — quand les procédures vacillent — une politique de la démocratie elle-même.

Reste maintenant à faire ce que la rue ne peut pas faire seule : travailler, arbitrer, accompagner, financer, mesurer, évaluer. Autrement dit, transformer un rassemblement en trajectoire.