RENNES : AU CAFÉ JOYEUX LE HANDICAP RÉCHAUFFE LES CŒURS

Le Joyeux est un coffee-shop d’un genre nouveau qui vient d’ouvrir ses portes au 14 rue Vasselot à Rennes. Huit jeunes adultes qui présentent un handicap mental ou cognitif accueillent et servent café, viennoiseries maison, plats et salades aux clients rennais du Joyeux. Les employés de ce café, créé par Yann Bucaille Lanrezac, ont décidé en conscience de vivre une expérience unique, enrichissante et valorisante.

JOYEUX
Yann Bucaille Lanrezac, entrepreneur et fondateur du Joyeux

Le Joyeux occupe une place originale dans le paysage des cafés bretons puisqu’il fonctionne avec un effectif composé principalement de huit jeunes adultes en situation de handicap mental ou cognitif, atteints de trisomie ou d’autisme.

Quel parcours vous a conduit à créer le Joyeux ?

Yann Bucaille Lanrezac : C’est un parcours semé de bonnes surprises. Ce sont des rencontres plutôt qu’un parcours. Le point fort de mon « parcours » est la création d’une association avec mon épouse qui s’appelle Émeraude Voile Solidaire. On a fait construire un gros catamaran pour permettre d’embarquer avec des personnes en fragilité, en souffrance. Cette association nous a permis, avec mon épouse, d’être davantage au contact de la différence.

Ensuite, cela nous a sensibilisés sur le fait que dans le monde du travail, il y a une exclusion encore plus forte auprès des personnes qui ont un handicap mental. Le taux de chômage en France pour les personnes handicapées mentales est beaucoup plus fort que le taux de chômage qui est déjà trop important en France. L’idée est de se dire comment peut-on faire quelque chose même modestement. Ce n’est pas seulement l’objectif de créer de l’emploi pour des personnes exclues, c’est aussi l’objectif de permettre à ces personnes de travailler en milieu ordinaire, au coeur de la ville.
Cela permet la rencontre avec des personnes comme vous et moi qui n’y sont pas forcément habituées. On ne voit pas beaucoup de personnes en situation de handicap alors qu’en réalité il y en a beaucoup plus qu’on ne le croit, mais ces personnes sont mises à l’écart. Elles sont souvent mises à l’écart dans des structures spécialisées, ce qu’on appelle le « monde protégé » c’est-à-dire dans des ESAT (Établissement et service d’aide par le travail), ce qu’on appelait les CAT (Centre d’aide au travail) à une époque, dans des foyers de vie.

Là l’idée est de dire qu’elles peuvent travailler dans une des plus belles rues de Rennes au milieu des boutiques chics. C’est possible, ça fonctionne. Je ne sais pas si on peut parler de parcours, mais de rencontres, ça, c’est sûr avec une réelle volonté au départ qui est de dire : comment est-ce que je peux contribuer au bien commun ; on a tous envie d’y participer.

L’idée de créer ce coffee-shop novateur est venue à la suite de la demande de Théo – un jeune homme de 20 ans marqué par des troubles autistiques – qui vous a demandé lors d’une sortie en mer organisée par votre fondation Émeraude solidaire, si vous pouviez lui trouver du travail. Question à laquelle vous avez dû répondre par la négative. Le jeune homme s’est énervé au motif qu’il trouvait votre réponse injuste.

Combien de temps s’est écoulé entre cet épisode et l’ouverture du café ?

Yann Bucaille Lanrezac : Il s’est passé plus de quatre ans, car c’est long à mettre en place. Au départ, j’étais parti sur un autre projet qui était dans les D3E (Déchets d’équipements électriques et électroniques). C’est un projet qui pouvait être intéressant pour proposer du travail aux personnes handicapées, mais qui ne m’a, au final, pas satisfait totalement parce qu’on était encore à l’extérieur. C’était un projet industriel. Tout cela a pris du temps. Ensuite, il y a eu deux ans de travail sur Joyeux.

Vous aviez à l’origine fondé une entreprise dans l’énergie solaire. Monter un projet de coffee-shop avec une forte valeur ajoutée humaine vous a-t-il mis face à de difficultés inconnues ?

Yann Bucaille Lanrezac : On retrouve un peu les mêmes difficultés qui sont, comme tout projet entrepreunarial, des défis humains. Que ce soit dans l’énergie solaire comme dans les coffee-shop la réussite repose sur un bon esprit d’équipe, réussir à faire en sorte que chacun puisse dévoiler ses talents à la hauteur de sa personnalité : Vianney je pense qu’il serait incapable de vous cuisiner un brownie. Par contre, il est excellent pour l’accueil. Brandon, j’espère qu’un jour il deviendra le meilleur cuisinier de pâtisseries et de sandwich de Rennes, car il est passionné ! En revanche, il a moins d’affinités pour le service. Dans tout projet, il faut réussir à trouver la bonne place pour chacun, à mettre en lumière leur talent.

JOYEUX
Thérèse, serveuse au Joyeux

Vous êtes-vous inspiré d’autres initiatives pratiquées en France ou dans le monde ?

Yann Bucaille Lanrezac : Il y a plein de choses qui se font dans le domaine de la restauration. Il y a énormément de choses qui se font déjà en France : les ESAT qui ont un système de restauration, mais c’est souvent malheureusement toujours un petit peu cloisonné. Ensuite, il existe à Rome depuis vingt ans, trois restaurants, des pizzerias, qui font travailler des personnes trisomiques. Il y a notamment un restaurant où nous sommes allés, avec mon épouse, qui s’appelle Sant’Egidio. C’est moins branché qu’ici, mais c’est sympa aussi. Ça fonctionne. C’est quand même dans Rome. Ensuite, nous sommes allés déjeuner Au Reflet, qui est un restaurant à Nantes. Il y a aussi un projet aux États-Unis. Il existe des choses.

Là où nous sommes très innovants, c’est que nous sommes le seul restaurant ou café qui, à ma connaissance, est ouvert toute la journée. Les gens rentrent sans réservation, c’est unique à ma connaissance. Il faut s’adapter au flux de personnes qui arrivent sans anticiper le nombre, sans réservation.

JOYEUX

Jean Vanier est un humaniste, philosophe et théologien reconnu qui vous a inspiré. Quel enseignement retenez-vous de lui en particulier ?

Yann Bucaille Lanrezac : Jean Vanier est un prophète des temps modernes, qui est encore en vie. C’est un homme incroyable. C’est vraiment une source d’inspiration. Il compare le monde à un corps humain. Dans votre corps vous avez des parties qui sont aux yeux de l’extérieur plus honorables que d’autres. Vous allez mettre en avant votre visage, vous maquiller. Par contre, il y a des parties de votre corps que vous allez cacher. Ces parties de votre corps cachées sont essentielles. Vos yeux sont beaux, mais ne peuvent pas se passer de vos mains, de vos pieds. Jean Vanier dit que pour la civilisation humaine c’est la même chose.

On a des gens forts, puissants, beaux qui sont mis en avant et puis il y en a d’autres qui, sous prétexte de leur différence, sont mis de côté, sont cachés. Et pourtant, on a besoin d’eux. Pourtant le monde a besoin des pauvres. Les pauvres en général comme les appelle Jean Vanier, les gens différents sont eux qui permettent d’unifier et d’apaiser le monde. Il faut passer par ces gens là. Dès l’instant qu’on cache ces personnes fragiles, qu’on les met à l’écart, car on a honte d’eux. C’est vraiment ça.

Il y a des pays comme en Chine, dans pas mal de pays asiatiques ou dans certaines zones du monde, en Afrique aussi, c’est la honte d’être handicapé. On les cache voire on les tue. La paix peut passer si on accepte d’être ensemble avec les différences et on se rend compte qu’on va progresser, voire s’édifier grâce aux personnes fragiles. Donc oui, Jean Vanier est une source d’inspiration importante pour nous.

Il n’a pas fait que parler. Il a monté 180 foyers d’accueil de personnes en situation de handicap mental et foyers de vie où les personnes habitent ensemble avec des personnes dites ordinaires. C’est aussi un homme d’action avec une énorme humilité, c’est un exemple. Il habite et travail dans une toute petite pièce, tout modestement. Il rêverait de venir, mais sa santé ne le permet pas. À quatre-vingts ans, il fait des conférences en français et en anglais sur le handicap et la fragilité. Il explique à quel point la fragilité non seulement on la rejette, mais on devrait prendre conscience qu’elle est presque nécessaire dans un monde où on veut que tout le monde soit parfait. Le but de ce projet Joyeux est aussi de dire que la différence n’est pas là par hasard. Elle est peut-être là pour ouvrir nos cœurs.

JOYEUX

En matière de ressources humaines, comment recrutez-vous votre personnel et jouit-il de tous les avantages des droits contractuels en vigueur ?

Yann Bucaille Lanrezac : Nous sommes passés par des organismes, des IME (Institut médico-éducatif), des associations, des foyers. Nous sommes, par exemple, passés par le foyer d’accueil de l’Arche à Bruz de Jean Vanier. Nous sommes rentrés en contact avec des familles directement qui sont venues avec leur enfant en entretien. On a fait toutes les formules au niveau administratif : le stage, la mise à disposition et puis on a commencé à signer les premiers C.D.I.

Parfois, il y a des aides comme des exonérations de charges, on ne s’en prive pas, on les prend, c’est très bien. Mais notre modèle ne repose pas là-dessus. On est vraiment une entreprise comme les autres. Toutes les entreprises qui font ce que nous faisons peuvent bénéficier des mêmes aides s’il y en a. On a vraiment insisté pour avoir une approche entrepreunariale et pas associative, car on veut démontrer que c’est le milieu ordinaire de l’économie. Nous ne sommes pas en train de tout adapter et tout faire spécialement pour eux. C’est pour montrer que cela peut fonctionner dans l’économie avec une spécificité qui est que l’actionnaire unique de cette entreprise est une fondation. Ce ne sont pas des individus privés.

La fondation dont vous parlez est-elle la fondation Émeraude Solidaire ?

Yann Bucaille Lanrezac : Oui, quand il y aura des dividendes, des profits qui remonteront à l’actionnaire, ils remonteront à cette fondation qui vit depuis presque 10 ans et distribue ces dons à plein d’associations différentes.

JOYEUX

Quel type de projets et d’associations votre fondation finance ou soutient-elle ?

Yann Bucaille Lanrezac : La fondation permet de soutenir des projets dans plein de causes différentes, à l’étranger, en France. Cela peut être dans l’éducation, la construction d’écoles en Asie ou en Afrique. En France, dans le soutien de personnes qui vont à la rencontre de personnes exclues, marginalisées. Par exemple, des associations qui soutiennent des gens de la rue, qui vont à la rencontre de prostituées. Il y a une grosse association, Émeraude Voile Solidaire qui est soutenue par la fondation. On fait 70 sorties par an sur le bateau Ephata qui permet d’organiser des sorties pour les personnes en fragilité.

Est-ce que le statut de fondation offre des avantages, notamment fiscaux ?

Yann Bucaille Lanrezac : C’est une fondation donc les dons qu’elle collecte sont défiscalisés comme toute fondation. Par rapport à Joyeux cela ne change rien. Joyeux n’est pas une fondation, c’est une entreprise, une SARL.

Vous n’avez donc pas d’autres soutiens financiers que la fondation ?

Yann Bucaille Lanrezac : C’est une fondation privée qui est financée uniquement sur fonds privés.

Le management au sein du Joyeux est-il différent d’un coffee-shop standard ?

Yann Bucaille Lanrezac : Le management d’un coffee shop comme Joyeux est forcément un peu différent car il demande une flexibilité importante. Le rythme de travail de chaque cuisinier et serveur Joyeux varie. Les pauses sont aussi plus récurrentes. Manager l’équipe des Joyeux nécessite de l’écoute, de l’attention et de l’anticipation ainsi qu’une grosse dose d’humanisme. Chaque contrat est personnalisé. Il faut s’adapter à chaque compétence et agir avec bienveillance pour révéler les talents de chaque membre de l’équipe.

JOYEUX

Vous avez pour projet d’ouvrir un Café Joyeux à Paris qui s’apparente à celui de Rennes. Le deuxième d’une longue lignée ?

Yann Bucaille Lanrezac : On aimerait bien un jour ouvrir un Joyeux à Paris, c’est en projet. Si ici ça marche, on aimerait bien en mettre d’autres ailleurs. On ne peut pas se prononcer là-dessus, car nous ne sommes sûrs de rien.

Café coffee-shop Le Joyeux, 14 rue Vasselot, 35000 Rennes. 02 99 86 06 55

Horaires :
lundi Fermé
mardi 09:00–18:00
mercredi 09:00–18:00
jeudi 09:00–18:00
vendredi 09:00–18:00
samedi 09:00–18:00
dimanche Fermé

Un commentaire

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom