Disgrâce du signe est un essai percutant. Il offre une lecture tranchante de la geste de Saint Paul à travers quatre chapitres. Ces derniers furent à l’origine les séances d’un séminaire consacré à Paul de Tarse qui s’est tenu à l’Institut d’études lévinassiennes de 2005 à 2010.

René Lévy remonte les temps et les strates des lectures précédentes, théologiques, philosophiques ou universitaires pour reprendre appui sur le corps même dont l’Apôtre fut nourri, celui du Midrach et de la Michna, de la Loi et de ses observances. Nous plongeons donc dans les artères sous-dermique du texte de Saint Paul, dans la sève hébraïque qui sourd sous le « sol littéral ». Au terme de ses études pointilleuses, qui ne manquent certes pas d’être (très) critiques, ce flot, que l’Apôtre voulait d’une certaine façon tarir, s’avère être un bain particulièrement clarifiant pour tous ceux qui souhaitent ne pas se « payer de mots ». Il faut oser avec René Lévy, l’expérience d’une « lecture à double entente, comme il y a des lames à double tranchant. » (p. 185)

Le Saint Paul des Évangiles et, surtout des Epîtres, fut un jour et pour assez longtemps (25 années) Saül de Tarse, juif zélateur et persécuteur farouche des premiers chrétiens. On sait moins souvent que ce Saül fut l’élève fervent de Gamaliel, l’un des célèbres et brillants docteurs du Talmud et surtout l’un de ces pharisiens (de paruch, retiré, l’homme en retrait, mais qui désigne aussi le dévot) si sévèrement décriés par le Christ. L’imaginaire commun en reste souvent au retournement : à la révélation sur le chemin de Damas. On aime à conserver cette image d’un fanatique religieux ébloui et renversé, proprement converti par l’amour de celui-là même qu’il s’évertuait à persécuter. C’est oublier un peu vite la rigueur sourcilleuse de l’intelligence exégétique dont Saül était l’héritier et dont Paul, malgré tout ne pouvait se déprendre.

« À l’aube de l’ère chrétienne, il régnait […] une forte effervescence ; tous parmi les sages, étaient pris d’une fièvre d’exégèse. Paul en acquit un art subtil. Jusqu’à la fin, jusqu’à la dernière épître, il en a fait le socle de son discours apostolique. Sans percer son art affûté de l’exégèse, nous ne pouvons pas saisir toute la portée de sa prédication. » (p. 23)

Déjà, de cet événement de Damas, René Lévy, philosophe et talmudiste, nous dit qu’il est la résultante d’une crise. Dans ce travail dense et percutant autour de Paul l’auteur c’est imposé une règle « infrangible », lire les Epîtres de Paul à partir du « judaïsme » pharisien :

« Les conditions historiques extratextuelles ne nous importent pas, quel qu’ait été leur concours dans l’émergence du paulinisme. Il fallait en revanche fixer solidement le contexte intellectuel et moral, déterminer quelles furent les dispositions métaphysiques du jeune Paul et les idées dont il était empreint. » (p. 22)

Et il s’avère que la crise n’était pas la seule crise d’un jeune religieux farouche et zélé. Elle était, en profondeur, crise de la conscience pharisienne, « grave, longue et traînante » :

« Depuis l’aube, cette crise de la conscience pharisienne dure. Les uns, rares, l’ont assumée sans faillir ; les autres, moins infaillibles, crurent et croient encore s’y soustraire en se soustrayant à la Loi. En permanence elle jette le Juif entre les vents contraires de la dévotion et de la défection, d’où vient qu’il y a dans ce peuple difficile, deux violentes oppositions : celle du pharisien véritable et de son double dévot d’une part ; celle d’autre part du talmid hakham (celui qui à l’intelligence du Talmud) et du ‘am ha-aretes, le fier ignorant, ou, pis du dissident. » (p.25)

Le latin médiéval crisis (du grec krisis « jugement ») désignait la manifestation grave d’une maladie, un changement en bien ou en mal. Le risque, la maladie du pharisianisme est donc la dévotion hypocrite, l’apparence trompeuse, le jeu de celui qui dissimule, mais qui accomplissant extérieurement les commandements est tout à fait fondé à affirmer qu’il est juste et sauvé ! La crise de Saül dans son zèle signifie ne plus supporter la caractère inévitable et inaltérable de cette « suspicion », de cette « dissimulation ténue ». Son jugement, sa décision, sa révélation : l’apostolat universel ! Universel, mais toujours basée sur la doctrine (bonne) du pharisaïsme. Mais, toujours caché, toujours en creux, toujours démantelé pour ne pas avoir à endosser à nouveau l’inaltérable et inévitable tunique de la suspicion, du double écueil de la dévotion.

René Lévy, dans une langue alerte, vive et palpitante entraîne le lecteur dans une archéologie textuelle riche de sens et de perspective. Évidemment, il n’est pas toujours aisé, pour qui ne possède pas un minimum de connaissance dans la subtile complexité de la pensée religieuse juive de suivre ce guide-défricheur. Mais voilà, précisément, une très bonne occasion de faire tentative d’y pénétrer. La pensée de Saint Paul, quoiqu’en disent les tenants de la sécularisation en profondeur, a eu et a toujours un rôle constitutif dans la manière dont se pensent nos actuelles sociétés. Celui qui élabore une pensée contre une autre inclut toujours, immanquablement, un peu de l’essence de son adversaire dans sa nouvelle construction – il peut l’y dissoudre, il ne le peut entièrement. La dissolution n’est qu’un changement d’état. Et que dire de ces textes bibliques que Paul et l’Eglise ont légués avec leur exégèse qui se voulait renversante à l’Europe et que l’exégèse juive continue à faire vivre « contre » les abolitions violentes voulues par Paul lui-même, le porets gader, le crève-mur, l’exégète explosif crevant (porets) le mur (gader) du Texte. (cf. p.23)

C’est une facilité indigne que de croire que ces questions, parce qu’elles relèveraient du « religieux » privé, n’intéresseraient pas les bases mêmes de nos choix sociétaux. Elles interrogent la profondeur du « vivre ensemble » et son intelligence, la réflexion publique sur la loi, les pratiques, le rapport au corps et aux corps, la vie…

Saint Paul écrivant
Saint Paul écrivant, toile de Valentin (1591-1632)

Appréhender, de façon un peu plus fine, ce en quoi nos cultures juives et « helléno-chrétiennes » divergent et convergent ne semble pas une vaine leçon. Apprendre qu’il se pourrait qu’elles convergent par là où elles diffèrent, dans ces creusements voulus par Paul, serait une haute leçon.

« Il y eut crise donc ; et la crise dure, car elle est permanente. Paul s’y refusa ; il voulut en finir avec elle, et, pour en finir avec elle, il fallait en finir avec la loi (mistva) ; il fallait qu’elle signifiât la pratique. Déchue de son essence, la Loi mosaïque (Torah) devint le Judaïsme, youdaïsmos. »

Le livre se clôt d’ailleurs par un intéressant et curieux « dialogue ». Une auditrice du séminaire, Agnès Baron, a écrit un texte post-scriptum dans lequel elle tente une « réponse chrétienne » aux analyses de René Lévy. La tentative n’est pas inintéressante, mais elle est assez « convenue » et, finalement, conduit au constat d’échec et presque d’impuissance des chrétiens face à la puissante complexité de la pensée religieuse juive vivante (et si efficacement remuante face à une théologie chrétienne qui paraît, malgré de constantes « rénovation », de moins en moins dynamique). De la longue réponse de René Lévy à cette « injonction » il me semble particulièrement intéressant de citer un passage. ll résume bien l’esprit de Disgrâce du signe et, en outre, présente le grand mérite de condenser et de faire voler en éclat bien des problématiques dont on se demande si elles ne sont pas, de part et d’autre, conservées un peu trop volontairement :

« Comme religion, comme retour à la religion, le Christianisme eût été dénoncé par Paul comme le Judaïsme. Je récuse donc deux choses dans le Post-scriptum d’A.B. : primo, que Paul ait voulu fonder une religion nouvelle (c’eût été le comble). Secundo, qu’il faille souhaiter avec A.B. La possibilité d’un respect sincère entre les deux religions. Il n’y aura de respect possible entre juifs et chrétiens qu’après qu’ils en auront fini ensemble avec la volonté de religion comme avec le volontarisme religieux… ». (p.184)

Thierry Jolif

René Lévy, Disgrâce du signe, essai sur Paul de Tarse, collection Libelle, éditions L’Age d’Homme, Lausanne, 2012, 199 pages, 12 euros

r.lévy

René Lévy est le fils de Benny Lévy, né en 1970 à Paris. Parallèlement à des études talmudiques à Strasbourg et Paris il suit des études supérieures de philosophie (maîtrise sur Descartes en 1995, thèse sur Maïmonide en 2006). Il est directeur scientifique de la collection Les Dix Paroles aux éditions Verdier (depuis la disparition de Charles Mopsik) et dirige l’Institut d’études lévinassiennes à Paris (fondée en 2000 à Jérusalem par Benny Lévy, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy).

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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