Dans Déportés en URSS, récits d’Européens au goulag, Alain Blum, Marta Craveri et Valérie Nivelon donnent la parole à dix-huit européens de l’est « rescapés » ou enfants de déportés en camp (pour les hommes) ou en villages spéciaux (les femmes et les enfants). Dix-huit personnes sur un million qui partagent cette même « expérience » et cette même « survie »…

Est-il possible de survivre aux camps ? Collectivement, oui. Les ignobles drames, les charniers infamants de ces temps révolus, l’Europe auront au moins appris à l’Europe au prix de la paix de la vie humaine. Mais pour les victimes, la survie n’est-elle pas de celle accordée aux condamnés ? Est-ce « plus » de vie, un supplément ?

La même instance suprême, lointaine, sans visage vous condamne et vous libère, pour les mêmes motifs absurdes (en tant que personne vous ne comptez jamais,  seul importe ce que l’on vous soupçonne d’être). Et si la grâce accordée vous incarcère derechef, vous devez être « reconnaissants ».

De toute façon, vous le devenez plus ou moins puisqu’au regard des autres vous êtes marqués, soupçonnés. Vous êtes, à votre corps défendant, de ceux qui furent emmenés et enfermés. Cette reconnaissance qu’on vous réclame est, aux yeux des autres, induite par votre « expérience » même ; ça vous fait un « corps de déporté », une réalité pour le coup… Et puis, quand même il y a la vie, la vie qui règne, suprême. Et une histoire singulière, la vôtre, qui ne se pliera pas, même si elle se fait silence et toute discrétion. Elle ne se pliera pas si facilement aux lois d’airain des illusoires lendemains, qu’ils chantent ou non !

C’est à travers ces vies simples qu’Alain Blum et son équipe ont souhaité éclairer un pan méconnu de l’histoire de l’URSS. Nous connaissons bien le goulag, dans son unité et sa diversité (Soljénytsine, Chaalamov, etc.) mais il est vrai que les immenses vagues de déportation vers la Sibérie, l’Asie Centrale ou le Nord de la Russie des populations Baltes, Tchèques, Polonaises, Ukrainiennes ont été quelque peu occulté. C’est pourtant, avec l’entrée de nombre de ces pays dans l’Europe, une part de notre histoire commune.

Histoire pas assez étudiée et pourtant si proche. Histoire que certains de ces pays eux-mêmes ne font que commencer à approcher sinon à accepter. Histoire générale mise en perspective par des témoignages singuliers qui selon l’expression d’Alain Blum « redonnent vie ». Si vivants qu’ils insufflent une vie et, chose frappante, sans haine, sans rancoeur chez ceux qui témoignent. Avec un grand sens de la justesse et de la justice.

Alain Blum relève ce paradoxe qui effarant de ces gens qui injustement et durement punis s’installent après leur libération non loin des lieux de leur enfermement. Ces enfants exilés tous petits avec leurs parents qui s’intègrent et se sentent « chez eux » en Sibérie ou dans le Grand Nord russe malgré le lien vivant avec leur patrie à travers la langue et l’éducation familiale.

Détourant panorama de vies qui vivent plus qu’elles ne « survivent ». Des vies qu’on a voulu réduire, rayer de la carte de l’histoire et qui, contre toute attente, par un étourdissant retournement, ont tissé l’histoire à travers ce qui ne devait être que terreur, souffrance et mort. Avec un peu de cette fébrile humanité. Autrement dit, notre histoire…

Penser, enseigner et vivre l’histoire de cette manière est une belle perspective, la faire partager plus encore. Dommage donc que le public ne se soit pas déplacé à la librairie Le Fayer pour écouter Alain Blum évoquer des rencontres qui sont aussi riches d’enseignements sur le passé que de promesses pour l’avenir.
Que les exposés des « experts » fassent un peu peur, voilà qui se conçoit, pourtant de telles rencontres, animées avec autant de chaleur que de sobriété, contribuent favorablement à combler la distance entre public et chercheurs.

Alain Blum, Déportés en URSS, RFI/ Editions Autrement, (Livre-CD)

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 Alain Blum est enseignant à l’EHESS, directeur du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (Cercec) et directeur de recherches à l’Ined.
Marta Craveri est chercheure au Cercec.
Valérie Nivelon est journaliste à RFI et productrice de l’émission « La marche du monde ».
Avec les contributions de Mirel Banica (université de Bucarest), Juliette Denis (université Paris-Ouest Nanterre La Défense et IHTP), Marc Elie (Cercec), Catherine Gousseff (Cercec), Malte Griesse (université de Bielefield), Emilia Koustova (université de Strasbourg), Anne-Marie Losonczy (EPHE), Jurgita Mačiulytė (université de Vilnius), Françoise Mayer (Cefres, Prague), Agnieszka Niewiedzial (Cercec) et Isabelle Ohayon (Cercec).
Sur le CD, versions françaises lues par les grandes voix de RFI : Georges Abou, Christophe Boisbouvier, Yasmine Chouaki, Bruno Daroux, Daniel Desesquelle, Juan Gomez, Claire Hédon, Arnaud Jouve, Caroline Lachowsky, Valérie Nivelon, Araud Pontus, Olivier Rogez, Laurent Sadoux.

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La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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