Un homme se fait tabasser dans une rue de New-York. Il est noir et ancien boxeur. Il a été champion du monde. Dans Knock Out, Reinhard Kleist nous raconte sa vie tourmentée, symbole d’une époque où racisme et intolérance allaient de pair. Édifiant.

BD KNOCK OUT

Cela ressemble à un coup de poing reçu dans le plexus, un crochet qui vous coupe le souffle. C’est l’effet que vous procure la lecture de cette BD consacrée à la vie d’Emile Griffith, un petit gars né en 1938 dans les Caraïbes, émigré aux États-Unis où parmi d’autres petits boulots, il devient modiste. Gentil, dans ce monde de requins, il a deux autres « défauts » majeurs : il est noir et homosexuel. Cela fait beaucoup pour un seul homme, surtout quand son patron (et ses collègues féminines !) ébloui par son physique lui propose de devenir boxeur.

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C’est son histoire que Reinhard Kleist nous propose, de ses débuts naïfs à ses titres de champion du monde. Elle fait étrangement penser à la destinée de Panama Al Brown, premier champion du monde de boxe latino-américain, noir et gay, merveilleusement racontée et dessinée par Alex W. Inker (1). Les deux boxeurs, à quelques années d’intervalle, vont se confronter à la contradiction entre un sport perçu comme le domaine de la force, de la virilité et une sexualité censée être celle de la faiblesse et de la sensibilité.

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Un sport dont l’histoire se confond en grande partie avec celle du racisme. Reinhard Kleist, spécialiste des biopics (Castro, Johnny Cash, Nick Cave) avait déjà raconté dans Le Boxeur la vie de Hertzko Haft, un déporté juif devenu boxeur dans les camps de concentration. Cette fois-ci, utilisant le procédé de flash-backs et la rencontre avec un fantôme, dont on apprendra progressivement l’identité, le dessinateur, avec une fluidité de récit remarquable, nous révèle les obstacles rencontrés par Griffith dans une société où le mouvement des droits civiques en était à ses balbutiements et celui de la reconnaissance des droits des homosexuels encore inexistant.

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Cependant le récit ne se contente pas de raconter l’exclusion de Griffith, mais attache une grande importance à un drame personnel vécu par le boxeur sur le ring. Ce sont ces tourments qui occupent le devant de la scène et de l’histoire. Kleist ne dessine donc pas seulement l’exclusion de Griffith en raison de sa couleur de peau ou de sa sexualité mais s’attache à nous montrer un homme qui, parce qu’il a utilisé à l’extrême la puissance de ses poings, sera jusqu’à la fin de sa vie, hanté et malheureux. Griffith est la première victime de la violence d’un sport qui contraste avec ses aspirations profondes de joie de vivre et de légèreté, plus enclin qu’il est à dessiner des chapeaux à la « Coco Chanel » qu’à abattre un adversaire.

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Connaisseur de ce milieu sportif, les dessins de combat au noir et blanc profond, ressemblent à des scènes cinématographiques : plongée, contre plongée, caméra subjective, on donne et on reçoit avec les boxeurs. La force des coups fait vibrer la page et un cahier d’esquisses, de dessins en fin d’ouvrage, nous fait regretter le format relativement réduit de la BD qui aurait supporté une pagination élargie. Plus qu’une biographie exhaustive, l’album s’attache à décrire une époque où il est conseillé aux homosexuels de se marier, pour donner une image sociale lisse, où le boxeur noir est souvent associé à des stéréotypes africains. Emile Griffith fera son coming-out à l’âge de 70 ans, cinq ans avant sa mort en 2013. Son destin tragique et emblématique méritait bien cet hommage posthume, qui nous laisse émus, mais aussi révoltés. Un boxeur terriblement humain comme le regard profond et tendre de la couverture nous le révèle.

BD Knock out ! de Reinhardt Kleist. Éditions Casterman. Collection écritures. Paru le 10 juin 2020. 160 pages. 18,95€. (1) Panama Al Brown. Éditions Sarbacane. Paru en 2017.

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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