Il était né à Bénarès, le 7 avril 1920, la ville sainte des hindous qui veulent y mourir. Il est mort, le 11 décembre 2012, en Californie, là où tout le monde aimerait naître. Ravi Shankar, « grand-père de la world music » selon la formule de George Harrison, et père de Norah Jones et d’Anoushka Shankar, aura marqué tout un siècle de façon planétaire.

 Dans la longue mémoire de la Musique, assister à un concert de Ravi Shankar, c’est comme avoir écouté jouer Mozart vivant. Ravi, dont « le génie et l’humilité, selon Yehudi Menuhin, ne peuvent être comparés qu’à Mozart ».

En mai 2003, il donne un concert au Théâtre des Champs-Élysées, avec en première partie sa fille Anoushka. Cela faisait quatorze ans que le pandit n’était pas venu jouer à Paris. Dès les premières notes, un nectar d’émotions pures et fortes. On entend passer le souffle de l’âme. L’œil est fasciné par sa musique. Entre ses mains coule le fleuve des scintillances. Le vieil homme semble sur les rives du Gange, comme si le son de la Vie, la vibration de l’univers irriguaient ses veines.

La France, « seconde patrie »

Une même émotion deux ans plus tard lors de ce qui sera son ultime concert en France et… en Europe, dans ce même Théâtre des Champs-Élysées, suivi d’une « leçon de musique », salle Pleyel. Soixante-quinze ans plus tôt, en 1931, il faisait dans cette dernière ses débuts comme danseur et sitariste au sein de la compagnie de son frère Uday.

Ravi Shankar, c’est donc aussi une histoire française. La France qu’il considérait comme « sa seconde patrie ». Une image de lui, en 1968 au Festival d’Avignon, impassible, continuant à jouer alors que quelques braillards montaient sur scène pour lever le poing… Et récemment pour fêter ses 90 ans, des nuits magnétiques offertes par Arte et France Musique…

La musique commença pour Ravi à la mort de son père. Ravi, de son vrai prénom Robindra, avait 15 ans. Au ministre de Maharajah, avocat à Genève pour la Société des Nations, enseignant à l’Université Columbia de New York, succéda un autre « père ». Il s’appelait Ustad Allauddin Khan, un fameux musicien indien, qu’il rencontra à Paris. Le jeune garçon devient son élève en 1938 et le reste sept ans, en Inde, comme le veut la tradition initiatique des maîtres de musique indiens. Sitar, vina et tâla… le prodige est vite remarqué, entre autres par Alain Daniélou, l’écrivain musicologue franco hindou (une espèce rare) qui le premier l’enregistrera.

Mission en Occident

S’ouvrent alors six décennies qui le voient courir le monde. Mais ce n’est qu’en 1956 qu’il se produit aux États-Unis, il a 36 ans, et qu’il commence sous le nom de Ravi Shankar sa « mission » de popularisation de la musique indienne classique en Occident.
Le son du sitar captive George Harrison. En décembre 1965, Norwegian Wood est ainsi la première chanson de l’histoire de la pop à inclure un sitar. Six mois plus tard, en juin 66, le sitar arrive chez les Rolling Stones avec Brian Jones sur Paint It Black… En septembre 66, Harrison fait un « pèlerinage » de six semaines à Bombay pour apprendre auprès du Maître. Un « presque vrai », Harrison, car après sa mort en 2001, ses cendres sont dispersées, selon ses dernières volontés, dans le Gange à… Bénarès.

C’est cette rencontre avec les Beatles qui transforma Ravi Shankar, malgré lui et non sans malentendu, en symbole du mouvement hippie, mais qui lui apportera une reconnaissance planétaire. Un docteur en musique d’Harvard honoré par un Raji Gandhi excellence Award, un docteur ès lettres de l’université de Delhi gratifié d’un Grammy Awards, ce n’est pas si courant… Yehudi Menuhin le désigne comme le plus grand musicien du siècle. Satyajit Ray lui demande de composer des musiques pour ses films. John Coltrane prénommera son fils… Ravi.

Il est partout Ravi. En 1967, à Los Angeles, où il fonde son école Kinnara. En 1969, c’est Woodstock. En 1982, il signe la musique du Gandhi de Richard Attenborough. En1988, il est même au Kremlin escorté par 400 musiciens indiens et soviétiques, comme pour annoncer la fin de l’Empire du pire. En 1990, il joue avec le très contemporain Philip Glass…

« Ondulations expressives » vers l’extase

Ravi se considérait, en fait, comme un musicien de « tradition ». Son lagan, sa passion au cœur, était de promouvoir la musique hindoustanie, celle de l’Inde du Nord.

Et s’il participa au festival pop de Monterey en 1968 (quelle époque! Il y avait quand même une merveille hippie), il n’apprécia guère l’utilisation des drogues, fuit Jimi Hendrix, et après Woodstock ne joua plus volontairement pendant deux ans dans les concerts de mouvance beat ou pop.

En 1997, la fondation qu’il crée à Delhi rassemble le patrimoine musical indien et enseigne à de jeunes musiciens du monde entier la musique traditionnelle. La même année, ses Chants of India (produits par Harrison) sont constitués uniquement de chants religieux qui trouvent leur source dans les hymnes védiques joués dans les temples hindous il y a plus de deux mille ans.

« Les raga sont des ondulations expressives, selon une échelle de 72 sons qui mènent à l’extase, une tension à la fois triste et heureuse vers un être aimé qu’on ne pourrait approcher », disait-il. À Bénarès, au bord du fleuve, la nuit s’illumine de ses merveilleux poèmes mystiques.

Adieu au Maître.

 Olivier Gissey

N.B. : Shankar avait donné son dernier concert en compagnie de sa fille Anoushka le 4 novembre à Long Beach, en Californie. Son dernier album, qui venait de sortir avant sa mort est The Living groom Session.

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