La quenelle fait beaucoup parler d’elle. Non le plat gastronomique d’origine lyonnaise mais celle de Dieudonné. La recette de la quenelle de l’humoriste : un bras dirigé vers le bas, main à plat, l’autre bras venant perpendiculairement sur la poitrine. Sa signification ? Pour tous, un geste antisystème, mais également antisémite pour certains. Antisystème, antisionisme, antisémitisme ? Tentative d’éclaircissement.

Il est patent que la quenelle a évolué depuis sa première utilisation par le comique Dieudonné. Du temps de spectacles dénonçant le Front national, le colonialisme et l’esclavagisme. À cette époque, elle évoquait clairement un geste potacho-sodomite : « je vais te l’enfoncer jusque-là / tu vas bien l’avoir dans le c..» La rupture s’est opérée après le désormais fameux sketch du rabbin terroriste dans une émission de télévision animée par le peu sympathique Fogiel en 2003.

Pourtant, ces spectacles de l’époque prenaient pour cible tous les extrémistes, notamment religieux. Hélas, une campagne de dénigrement s’employa à faire interdire à celui qui était devenu l’un des meilleurs humoristes français de se produire dans les salles de France. Dieudonné trouva refuge dans le théâtre de la Main d’Or. Il continua sur la même lancée incisive – le sketch de 2006 « la fine équipe du 11’ est hilarant – tout en se radicalisant lentement mais sûrement.

L’essence du discours politique antisystème de Dieudonné s’est alors modifiée. La tête de Turc : le monde politique, le système économique, les complots ethnico-religieux, mais aussi désormais “le système américanosioniste”. Le vivier sensible : la classe populaire mais aussi moyenne. En fait, tous ceux qui sont ou/et exaspérés par la paupérisation de notre société, la perte de repères, le sentiment d’être laissé-pour-compte, notamment les communautés noires et/ou musulmanes, mais aussi le ras-le-bol devant l’indécence du fonctionnement de la classe politique française dont la majeure partie fait tout pour freiner la nécessaire moralisation de ses activités (voir notre article sur Cahuzac). Bref, pas mal de monde.

Cette photo d’Alain Soral prise au mémorial de l’holocauste de Berlin pose question. Si la quenelle est uniquement une affirmation antisystème, on ne voit pas bien sa raison d’être dans un lieu dédié à la mémoire de personnes mortes durant la Seconde guerre mondiale… soral quenelle

Soral ? L’alter ego théoricien de Dieudonné l’humoriste (voir notre article sur Le Pen, Cheminade et Soral).

Le discours de Dieudonné s’est ainsi radicalisé. Et l’a paradoxalement rapproché du Front national, d’antisémites, de révisionnistes et de négationnistes tels Robert Faurisson (qui sera passé par toutes les formes d’extrémismes possibles durant sa vie). La quenelle est devenue un signe de ralliement pour “baiser” un système qui accuse des incohérences grandissantes, mais également et parallèlement une invitation pour tous ceux qui dénoncent le sionisme et/ou la place trop importante du lobby juif sur la scène médiatique, politique et économique nationale et internationale.

Résultat, Dieudonné a réussi à con-fondre la posture antisystème avec une posture antisioniste, voire potentiellement antisémite. À cet égard, son interview sur une chaîne iranienne (voir ci-dessous) montre une obsession devenue pathologique. Alors que chacun est tout à fait libre d’être antisioniste, comme d’être anti-impérialiste, anticommuniste, anticolonialiste, etc., le terme de “sionisme” dans la bouche de Dieudonné devient le symbole porteur de tous les maux de la terre, “une science du mensonge”. Un amalgame aussi détestable qui celui qui fait de tout antisioniste obligatoirement un antisémite. Au demeurant, quelle médication propose l’humoriste idéologue ? Suivre la “révolution ouverte par l’imam Khomeiny”. Autrement dit, promouvoir à l’échelle planétaire un régime religieux sectaire opposé aux libertés fondamentales. Un grand écart au regard de ce que dénonçait Dieudonné 10 ans plus tôt !

C’est ainsi que la quenelle est désormais un symbole fédérateur révolutionnaire, contre le système pour les uns, contre le sionisme pour les autres et, pour tous, un peu fourre-tout. Elle est utilisée autant par de jeunes musulmans en colère que par des lepénistes antimusulmans ou, encore, par un Anelka qui est une éminente figure du système médiatico-économique (cette star du football est au service de marques bien peu antisystème…). Un paradoxe qui révèle l’ampleur de la pluralité volatile d’un syntagme en plein évolution… ou dévolution.

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Dr Folamour dans le film culte de Kubrick

Comment réagir face au développement d’un tel geste ?

Doit-on interdire la quenelle ? C’est le meilleur moyen d’en faire un signe porteur de résistance. Doit-on interdire les spectacles de son promoteur ? Outre une entorse manifeste à la liberté d’opinion, il faut rappeler que les spectacles de Dieudonné ont lieu dans un espace privé auquel on accède par l’achat d’un ticket d’entrée. D’ailleurs, Manuel Valls s’est bien vite repris en laissant cette interdiction à l’appréciation des préfets. Mais cette sortie intempestive aura contribué à victimiser un peu plus Dieudonné.

Alors que faire ? À notre humble avis, rien. Rien contre la quenelle ni Dieudonné. C’est la meilleure manière de ne pas aider sa progression. Cela étant, quelque chose peut être enclenché. Réformer le système politique français afin de moraliser la classe dirigeante française, la rajeunir et augmenter l’éventail de sa représentativité. Dieudonné s’est fourvoyé (certains médias et politiciens français l’y auront bien aidé), mais il agit comme un révélateur d’un système national de décideurs qui a atteint son seuil d’incompétence. Quant on sait qu’au Monde comme au Figaro il n’y a quasiment aucun journaliste français d’origine africaine, à l’avenant de la sphère audiovisuelle, on mesure combien le chemin est long pour que notre pays recouvre l’universalité dont il aime tellement se parer alors qu’il l’a égarée depuis bien longtemps.

Didier Ackermann & Nicolas Roberti

Précis symbolique

Bras levé

La quenelle est-elle un salut nazi inversé ou une référence au port du fusil chez les jeunesses hitlériennes, comme le clament certains (parfois tellement forts qu’ils discréditent leur position en interdisant la réflexion) black_power_mexicoblack_power_mexico? Pour qui observe les défilés militaires, ce type de port est encore utilisé par nombre d’armées dans le monde. Quant au bras levé, légèrement en avant, il est un symbole moderne universel de la revendication. On pense au salut des Black Panthers, groupe qui fut classé terroriste et lutta pour les droits civiques aux États-Unis avant de sombrer réellement dans un discours extrémiste. Le poing levé est utilisé autant par des supporters de football que des manifestants dans des défilés protestataires en tout genre, notamment communistes. Il est tout autant le symbole de la lutte républicaine durant la guerre d’Espagne que celui des suprématistes du “White Power” aux États-Unis.

La Svastika

Mais il existe d’autres exemples de dérive des symboles entre la création et une nouvelle popularité. L’un des plus connus est la Svastika ou croix gammée. Pour la plupart des Français et des Européens, il s’agit du symbole du régime nazi en Allemagne. Pourtant son origine est bien plus ancienne et lointaine puisqu’il s’agit d’un symbole sanscrit provenant de la vallée de l’Indus. On en retrouve également des traces dans le paléolithique et également chez les Celtes et les Grecs. Pour les hindous, il évoque le symbole de la déesse de la prospérité et de la richesse. On le retrouve ainsi sur les portes des habitations, dans les temples de manière très courante dans l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme. Son utilisation par le régime nazi provient du lien supposé avec la race aryenne, après les découvertes d’Heinrich Schliemann au 19e siècle et les théories des ethnologues de l’époque, jusqu’à ce qu’Alfred Rosenberg en fasse usage. De porte-bonheur, il devint un symbole du racisme et de la haine mais conserve pourtant sa signification originelle en Asie. Les puristes noteront que selon le sens et la rotation du symbole, il prend des significations différentes. Mais aujourd’hui, il est impossible d’afficher un svastika sans s’attirer l’ire de ses concitoyens. On le retrouve parfois en Bretagne, au même titre que d’autres symboles qui ont pris aussi d’autres sens, comme la croix celtique.

La croix celtique

celticcrossLa croix celtique est couramment utilisée en Bretagne et Normandie dans des cimetières et églises. Elle est constituée d’une croix latine et d’un cercle avec plus ou moins d’importance donnée à la circonférence de l’anneau. Symbole du christianisme celtique, elle trouve maintenant un tout autre sens depuis la Seconde Guerre mondiale et le régime pétainiste. Utilisée en opposition à la croix de Lorraine, elle continue sa carrière dans le mouvement nationaliste “Jeune Nation” qui sera dissous en 1958, mais dont on retrouve les héritiers dans l’extrême droite française. On la retrouve toujours dans les divers groupuscules nationalistes, régionalistes et identitaires français, et même européens.

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