Joanna Pavlevski (doctorante à l’Université de Rennes II et enseignante) a créé une nouvelle maison d’édition à Vezin. Son nom, Psyché éditions, est à la fois évocateur et déroutant. Se spécialisant avec dévotion dans les contes, légendes, mythes et fictions pour les rendre accessibles au plus grand nombre, cette louable entreprise éducative méritait bien un entretien moins que sommaire…

 

Unidivers : Joanna, quel est votre parcours ?

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Joanna Pavleski : Je n’ai pas directement étudié l’édition, mais cet univers professionnel ne m’a jamais été inconnu, car mon père est éditeur – il publie des livres scientifiques, d’économie, de gestion, de stratégie militaire, de droit… À partir de ces traces paternelles, j’ai donc suivi mon propre chemin. J’ai suivi un parcours littéraire très classique : hypokhâgne, khâgne, master de littérature médiévale, capes de lettres modernes. Je suis actuellement en train de rédiger une thèse de littérature médiévale et comparée sur Mélusine. Paul Ricoeur écrivait que les humains construisent leur identité en se fondant sur des modèles fictionnels. Ce doit être particulièrement vrai pour moi !

Unidivers : Précisément, pourquoi une maison d’édition basée sur les mythes, quelle est l’importance, selon vous, de ce choix ?

un ballet de licornes

Joanna Pavleski : Psyché éditions est effectivementune maison d’édition indépendante spécialisée dans la publication de livres pour la jeunesse et sur le folklore, les mythes et les contes. Il existe une production littéraire abondante sur le sujet, mais c’est un sujet inépuisable : regardez combien le cinéma ou les jeux vidéos s’inspirent des aventures du roi Arthur et de ses chevaliers, des contes de Perrault et d’Andersen !

J’ai l’impression que lire des contes et des mythes à ses enfants commence toutefois à se démoder, qu’ils sont considérés comme un divertissement inutile. Les livres qui traitent de sujets de société plaisent de plus en plus, et ils répondent à un besoin, cela ne fait aucun doute. Certains éditeurs ont sur ces sujets une production littéraire passionnante. Mais les contes et les mythes sont nécessaires : ils fournissent des modèles identitaires aux enfants, autrement dit des histoires qui permettent de construire, d’inventer leur identité. Ce n’est pas là une idée neuve, mais que l’on a tendance à oublier. Et puis, dans un monde épuisé par l’intolérance, dans un monde où les enfants ne savent pas faire la différence entre islam, islamisme et terrorisme, il importe de montrer que les hommes, partout, ont inventé les mêmes histoires — les mythes sont articulés autour de structures identiques. Ce qui montre que les êtres humains ont les mêmes aspirations, les mêmes peurs. En tant qu’enseignante, c’est un message auquel je suis particulièrement sensible.

Unidivers : Pourquoi le choix, lourd de sens, de ce nom : Psyché ?
Joanna Pavleski : Psyché, c’est l’histoire d’une jeune fille trop curieuse, qui a perdu l’homme qu’elle aimait, le dieu Eros, parce qu’elle n’a pas su respecter l’interdit qu’il lui avait posé : ne jamais chercher à le voir. Mais parce qu’elle était courageuse et déterminée, elle a accepté et réussi toutes les épreuves imposées par la déesse Aphrodite. psyché éditionsPris de pitié, le roi des Dieux lui accorda l’immortalité, et elle put épouser Eros. Ce mythe symbolise l’élévation de l’âme par l’amour. C’est aussi une histoire sur la curiosité et sur le courage. De là, le slogan de la maison d’édition : « la curiosité est un joli défi ! » De même, notre logo est un papillon : Psyché veut dire « âme » en grec, et l’âme pouvait être métaphoriquement représentée sous la forme d’un papillon. La part des contes dans la construction de soi est dite de façon simple par le logo de la maison.

Unidivers : Quels ont été les premiers livres édités, et pourquoi ?

un empyrée de dragonsJoanna Pavleski : Un empyrée de dragons, de Jacqueline K. Ogburn et La petite fille qui vivait dans le château du musée, de Kate Bernheimer. Tous deux sont illustrés par Nicoletta Ceccoli, une artiste dont j’adore le travail. Elle est aujourd’hui connue pour son art personnel, diffusé par deux artbooks destinés aux adultes, et publiés chez Venusdea Soleil. Elle a aussi été character designer pour « Jack et la Mécanique du cœur » dérivé du roman de Mathias Malzieu (Dionysos) et produit par Luc Besson. Mais avant cela, elle a été illustratrice pour la jeunesse pendant de nombreuses années, et a même gagné le prix de la meilleure illustratrice italienne en 2001. Cet aspect de sa production, admiré en Italie, aux États-Unis et même au Japon, est méconnu en France (quatre de ses albums seulement ont été traduits). J’ai donc choisi mes deux livres préférés pour les publier, et le choix a été difficile. La petite fille qui vivait dans le château du musée est mon coup de cœur d’enfant, Un empyrée de dragons, celui d’adulte.

La petite fille est un album très onirique, un conte sur la solitude, l’amitié, les pouvoirs du rêve et de la lecture. L’auteure, Kate Bernheimer, est une spécialiste des contes de fées, elle enseigne l’analyse des contes à l’Université d’Alabama. Enfant, je rêvais que mes petites poupées étaient vivantes et que je pouvais les emporter partout en secret avec moi. J’aurais adoré l’histoire de cette fillette miniature, seule dans son monde magique et qui, entourée de jouets, ne rêve que de les partager avec des amis qu’elle ne peut qu’inventer. J’entretiens avec psyché éditionscet album un lien particulier, car il y a sept ans de cela, j’avais découpé dans un magazine un dessin que je trouvais très onirique et étrange : je ne savais pas d’où il était issu ni même qui en était l’auteur, mais je l’avais accroché dans ma chambre d’étudiante. Mon projet d’édition n’était alors qu’un rêve à peine esquissé. Des années plus tard, c’est par hasard que je suis retombée sur ce dessin, qui est l’un des jouets mécaniques de La petite fille. C’est un bonheur pour moi de partager mon émerveillement avec d’autres lecteurs. Un empyrée de dragons est un album incroyablement original : Jacqueline Ogburn s’est demandée comment appeler les groupes de créatures magiques. Un troupeau de licornes, voilà qui n’est guère gracieux, un troupeau de loups-garous, guère parlant, mais si l’on parle d’un ballet de licornes, d’une hurlemeute de loups-garous alors…c’est autre chose…les portes du rêve s’ouvrent. C’est un livre très poétique, une balade à travers les mythologies du monde. En anglais, cela se fait beaucoup de donner des noms métaphoriques aux groupes d’animaux (a pride of lions), mais pas en français. Le traducteur, Erwan Quartier, a fait un travail absolument remarquable : il a inventé, pour certaines créatures, des mots-valises. Le livre français est donc différent de l’original, et combine l’inventivité de l’auteur et du traducteur.

Unidivers : Vous travaillez seule sur ce projet ? Pourquoi ce choix drastique ?

Joanna Pavleski : J’ai fait effectivement beaucoup de choses seule, mais j’ai aussi mis à profit les talents que j’avais autour de moi ! Mon père est gérant bénévole (je ne peux l’être en étant fonctionnaire), l’une de mes sœurs a fait une partie de la maquette des albums et a participé à la création du site, que mon petit frère a conçu. Mon grand frère et une amie très chère de lycée m’ont donné de précieux conseils. Et mon mari a fait tous les salons avec moi. Il s’investit à présent beaucoup au sein de la maison d’édition et c’est ensemble que nous allons mener à bien les prochains projets de Psyché.

Unidivers : Quels sont vos projets à moyen terme ?

étrange cabaret

Joanna Pavleski : Nous allons prochainement éditer unesérie de cartes postales illustrant notre slogan, « la curiosité est un joli défi ! », réalisées par la talentueuse Hélène Larbaigt, dont le livre L’étrange cabaret des fées désenchantées s’est vu décerner le premier prix des Imaginales en 2015, pour l’illustration.
Nous aimerions publier au premier semestre 2016 un roman destiné aux adolescents ainsi qu’un album en coédition avec une maison d’édition brésilienne. À l’automne, un conte persan enluminé, ainsi qu’un recueil de contes illustrés sur les animaux de la forêt, accompagné d’un CD, viendront enrichir notre catalogue. Mais les manuscrits sont toujours les bienvenus… Nous avons aussi à cœur de développer notre offre pédagogique. Pour la plupart des textes que nous publierons, nous mettrons en ligne des pistes pédagogiques pour la classe. Nous avons mis en place dans la Nièvre, où nous vivons actuellement, une mallette pédagogique qui peut être louée pour 30 euros par les établissements scolaires et qui contient, outre des documents pour l’enseignant, 15 albums. Elle sera prochainement disponible sur Paris et à partir de décembre, à Rennes. L’étude de l’album pourra éventuellement être suivie d’une rencontre avec la classe pour échanger sur les albums, sur le métier d’éditeur et sur la chaîne du livre.

Unidivers : le mot de la fin ?

la petite fille du châteauJoanna Pavleski : Psyché éditions a vocation à rester une petite maison d’édition familiale. Je souhaite pouvoir défendre tous les titres de mon catalogue, et suivre toutes les étapes de la naissance du livre à sa distribution. Nos albums sont présents dans plusieurs librairies, dont trois librairies rennaises, notamment la Courte Echelle, mais nous tâchons également de présenter les livres sur des salons et festivals, car ces moments sont extrêmement enrichissants, tant par les rencontres avec les artistes, avec d’autres éditeurs, qu’avec les lecteurs. Il m’importe également de ne pas choisir entre mon métier d’enseignante, dans le secondaire ou dans le supérieur, selon les opportunités que je pourrais saisir, et le métier d’éditrice – d’où une production littéraire nécessairement réduite. Ce sont des activités que je considère complémentaires ; elles naissent et alimentent mon amour des livres, elles se nourrissent l’une l’autre et se complètent dans le rapport que je peux y avoir avec les autres, enfants et adultes.

Joanna Pavslevski Psyché Editions La Ménardière 35132 Vezin-le-coquet

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