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23 juillet 2017 04:52-23 juillet 2017 04:52
 Comme la plus grande partie de la masse monétaire est constituée de monnaie scripturale, ce sont les banques qui sont la principale source de création de la monnaie. Non seulement les banques commerciales prêtent en totalité la monnaie qu’on leur a confiée, les dépôts font alors les crédits. Mais elles prêtent aussi de la monnaie qu’elles n’ont pas en dépôt, et ce sont alors les crédits qui font les dépôts. Les banques prêtent aux particuliers, mais aussi aux Etats. Cette situation est le fruit de l’article 104 du traité de Maastricht devenu article 123 du traité de Lisbonne. Il dispose que les États n’ont pas le droit d’emprunter à leur banque centrale. Cela interdit donc à ces derniers de créer leur monnaie et les oblige à emprunter aux banques privées moyennant de forts taux d’intérêt. Résultat : le remboursement des intérêts va à l’encontre de l’économie nationale en enrichissant une infime fraction d’actionnaires. Mieux : en cas de fragilisation ou risque de banqueroutes des banques, elles sont recapitalisées par les Etats, donc par les citoyens. Dans une telle situation hélas actée, des solutions sont-elles possibles ? Suggestions de Dragan Brkic.

 En cette période où la vie et le moral des citoyens du monde entier sont suspendus à la bonne santé des marchés boursiers, on peut s’interroger sur le fonctionnement et la légitimité de cette hégémonie spéculative. D’emblée, on serait tenté de répondre que c’est par la force des choses que la supériorité vénale de la finance impose ses modes de fonctionnement. La logique de la croissance, des chiffres, cotations, emprunts, dettes, intérêts, emplois et budgets contraints à accepter ce modèle quand bien même nous n’y adhérions pas complètement. En pratique, chacun aimerait un monde qui reposerait sur des certitudes plus tangibles.
Dans ce cadre, durant ces deux derniers millénaires, les mythes, puis la religion ont fourni des archétypes existentiels. Il peut être utile de rappeler que l’Église interdisait la pratique de l’usure en s’appuyant sur les Saintes Écritures. Ce n’est qu’après la Révolution française que l’activité bancaire et le prêt à intérêt sont devenus complètement libres, pour le meilleur et pour le pire. L’ère moderne a ainsi remisé l’étalon religieux au profit de la libre volonté des marchés financiers. Tandis que les États se sont asservis en abandonnant leur souveraineté et capacité à régir leur économie. Dans ce monde vidé de son sens pratique économique ancestral, on s’est retrouvé placé sous le joug de l’économie spéculative.
En 1973, par exemple, le ministre des Finances, Valérie Giscard d’Estaing, a réformé le statut de la Banque de France en lui interdisant de racheter les titres de la dette publique. Il s’agissait alors de créer un véritable marché des titres à court, moyen et long terme. Le privilège de la création de monnaie, bien collectif, a été abandonné aux banques commerciales. Cette privatisation de la monnaie a été désastreuse pour la France. De 1979 à 2009, l’augmentation de la dette publique a été en grande partie la conséquence du paiement d’intérêts. Cette nouvelle économie de l’argent obscur et virtuel s’est développée en corollaire d’une mondialisation et d’un chômage de plus en plus vivaces. La masse monétaire a alors gonflé artificiellement dans les circuits ténébreux de la finance mondiale. Les crises sont arrivées les unes après les autres comme des soubresauts naturels tellement les écarts entre les chiffres abstraits et l’économie réelle apparaissaient flagrants. Pendant ce temps-là, des « géants » se sont constitués – fonds d’investissement, hedge funds – pour optimiser l’argent des investisseurs de ces clubs très fermés. Ceux-ci ont poussé à la dérégulation, aux délocalisations, à la destruction de l’État providence, à l’emprunt et la spéculation à tout-va. Les banques ont suivi ce mouvement infernal en quittant leur ancien travail d’établissement de dépôt pour se lancer dans les mêmes lubies spéculatives. « Gagner beaucoup d’argent très vite sans évoquer le risque », tel était leur credo.
Au bout du compte, nous avons vu ce que cela a donné. L’économie mondiale est en crise permanente et les États sont sur la sellette, endettés jusqu’au cou et soupçonnés par les créanciers de ne plus pouvoir rembourser leurs engagements… Pourtant, ces prêteurs-créateurs d’argent ont entravé les États en leur imposant des taux d’intérêt élevés et se sont enrichis sur leur dos ! C’est dire que ce monde ne tourne vraiment pas très rond ou bien il fonctionne uniquement dans un sens : celui des spéculateurs.
Les belles déclarations d’intention des présidents du G20 n’y changeront rien. La puissance financière est telle qu’elle s’est arrogée un droit de préemption sur le monde. Un « secteur » au-dessus des autres, se prétendant quasiment de droit… divin. Pour contrer cet absolutisme, la modernité ne saurait aucunement permettre un retour des institutions religieuses dans l’économie politique et étatique afin d’interdire la spéculation et restaurer une finance réellement au service des hommes. Quant aux États, les accords et autres traités rendent quasi impossible leur union dans un souci d’instaurer ensemble des règles plus strictes et plus justes.
Pourtant, l’urgence est là. La terre compte 7 milliards d’êtres humains. Les matières premières commencent à manquer et l’agriculture ne pourra nourrir tout le monde bien longtemps. Sans parler d’une situation écologique qui paraît inquiétante.
Que faire alors ? Espérer le regain ou l’émergence d’un nouveau souci spirituel – qui intégrerait les notions de travail, de consommation, d’écologie et d’investissement ? Quand bien même aurait-il lieu, suffirait-il à rééquilibrer les forces imposantes en action ? Tout cela est bien hypothétique. Cependant, infuser cette spiritualité dans des mécanismes du marché pourrait en revanche être rapidement fructueux.
Dans ce dessein, il suffirait que les entrées et les cotations en bourses soient conditionnées par des critères éthiques. Pour spéculer, une entreprise ou un groupe devraient s’engager à respecter certaines valeurs et certaines procédures.
On donnera en guise d’exemple : de respecter une proportion raisonnable préétablie pour les écarts de salaires, un pourcentage minimum du chiffre d’affaires consacré à la masse salariale, un réinvestissement productif des bénéfices, des critères écologiques, des salaires alignés sur l’appartenance à une zone d’échange, l’interdiction des délocalisations sauvages et de la spéculation alimentaire. Une liste loin d’être exhaustive.
Ainsi, les petits porteurs pourraient participer à la construction de leur Nouveau Monde au gré d’indices boursiers plus favorables à l’humanité.
D’une certaine façon, le regretté Maurice Allais, premier prix Nobel d’économie français, convergeait vers cette spiritualité rationnelle lorsqu’il disait que « toute création monétaire devait relever de l’État », assimilait les banques commerciales à des « faux-monnayeurs » et considérait qu’il fallait interdire la spéculation des banques.
C’est aux États de mettre en place les conditions favorables à l’émergence de tels marchés boursiers éthiques.
On spéculerait alors pour le bien-être de l’humanité. N’est-ce pas tentant ?

23 juillet 2017 Pour une économie éthique > Pistes de réflexion