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Pont-Aven. Mathurin Méheut, arpenteur de Bretagne, en sept œuvres

Pont-Aven. Mathurin Méheut, arpenteur de Bretagne, en sept œuvres

Le musée de Pont-Aven dédie sa future exposition à un artiste du cru. Mathurin Méheut, arpenteur de la Bretagne, du 25 juin au 31 décembre 2022, retrace le cheminement artistique du Lamballais, artiste majeur du XXe siècle en Bretagne. D’œuvres emblématiques en inédites, l’exposition donne à voir des peintures à la dimension autant documentaire que détentrice d’une grande expressivité et le témoignage d’un peintre en Bretagne, ethnologue à sa manière.

« Dès mon enfance, j’ai subi l’attraction de l’océan […] je devais y consacrer ma vie »

Mathurin Méheut

Visiter l’exposition Mathurin Méheut, arpenteur de la Bretagne au musée de Pont-Aven c’est découvrir, comme lui en son temps, la singularité qu’offre la Bretagne, sa région natale. C’est entrevoir la beauté du monde marin qu’il s’est appliqué à inventorier, les paysages qu’il n’a cessé de redécouvrir, et les coutumes et traditions qui l’ont traversé depuis son enfance. Tel un ethnologue, Mathurin Méheut capte en images cette partie du territoire armoricain, ce monde rural et ce littoral en pleine mutation au début du XXe siècle. Prévue depuis deux ans, l’exposition s’inscrit de manière involontaire dans ce que l’on peut voir comme un cycle, avec la réouverture du musée Mathurin Méheut à Lamballe et sa première exposition, inédite, autour de Méheut et des paquebots.

La rédaction propose de plonger dans Mathurin Méheut, arpenteur de la Bretagne et de partir à la rencontre de l’artiste en sept œuvres. Certaines sont emblématiques, d’autres plus discrètes, ces à-côtés qu’il aimait parfois croquer et révélateurs de son trait et de sa curiosité.

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Mathurin Méheut (1882 – 1958)

Après être passé sur les bancs de l’école régionale des Beaux-Arts de Rennes et aux Arts-Décoratifs de Paris, le Parisien d’adoption qu’il était n’a jamais oublié sa terre de naissance. Il se définira même comme un « vieux macareux breton », nonobstant les sujets puisés dans bien d’autres régions. C’est ce fil rouge qu’a décidé de tirer le commissaire d’exposition, Denis-Michel Boëll. Le conservateur en chef honoraire du patrimoine s’est attaché à raconter l’aventure du peintre en Bretagne, retraçant ainsi le chemin de cet artiste des activités rurales et maritimes. Est présentée une carrière en marge des grandes tendances de l’art de son temps, éloignée des sujets académiquement appréciés de l’époque.

Denis-Michel Boëll, conservateur en chef en honoraire et commissaire d’exposition

Travaux de la mer, travaux de la terre

C’est dans une scénographie aux couleurs de l’océan que le public s’immerge dans l’univers du Lamballais Mathurin Méheut et de ses débuts de peintre naturaliste. Parti étudier la faune et la flore marines à Roscoff, Mathurin Méheut, né en 1882, porte un premier regard sur la mer et les côtes bretonnes, d’où il est originaire, dès 1910. Aux côtés des scientifiques du laboratoire maritime de la station de biologie, il s’est attaché à conserver une trace des plantes et des animaux marins dans un inventaire des ressources naturelles. Ce sujet, choisi avec justesse pour reprendre les mots du maire de Pont-Aven, résonne avec le fort rapport qu’entretiennent aujourd’hui les artistes contemporains avec l’environnement. Les mots changent, mais l’objectif demeure le même : montrer la beauté de la nature et de la biodiversité, aujourd’hui menacée.

Les planches graphiques côtoient les peintures de cet univers marin dans lequel il a baigné pendant deux ans à Roscoff avant de laisser place à son talent de portraitiste des gens ordinaires qu’il découvre. Connu ultérieurement comme le peintre de la splendeur des costumes, Mathurin Méheut n’a eu de cesse d’être frappé par les activités, les mœurs et les coutumes d’une Bretagne qui l’a pourtant vu naître. « Au bout d’une dizaine d’années de séjour parisien, il a certainement dû prendre conscience de la singularité de sa province d’origine et plus particulièrement du Finistère qu’il va explorer », expose Denis-Michel Boëll.

Dès le début des années 1900, il posa les bases d’une démarche qui le guidera au long de sa carrière, particulièrement dans sa relation à la Bretagne et aux Bretons.

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Mathurin Méheut, Les bannisseurs de morts (1928)

« C’est pendant la Première Guerre mondiale qu’il a pris le pli de sa technique de la fulgurance. En quelques coups de crayons, il croque une silhouette, un détail, avec une efficacité redoutable. » À la manière d’un journaliste sur le terrain, Méheut croqua la Bretagne et ses métiers, caractéristiques des coutumes pour certains, à l’instar des Bannisseurs des morts (Roscoff, 1928) représentés dans une lettre adressée à Yvonne Jean-Haffen, sa complice. D’un geste vif et graphique il dessine ces personnes de la communauté qui accompagnaient les enterrements. Dans leur main, un bâton qui servait probablement au rituel. « Son travail artistique pluriel et son goût pour l’ethnographique en font un précurseur de genre », souligne dans le catalogue d’exposition Elisabeth Renault, directrice du musée d’Art et d’Histoire de Saint-Brieuc.

Entre œuvres issues de collections privées et celles de collections publiques, l’exposition révèle le talent de Mathurin Méheut dans la retranscription des travaux de mer et de terre spécifiquement bretons. Parmi eux, les Brûleurs de goémon la nuit. « Une fois récolté, le goémon [algue marine, ndlr.], était mis à sécher, puis était brûlé dans des « fours » aménagés dans la dune afin d’obtenir des pains de soude, vendus ensuite à des usines qui en extrayaient l’iode. » Véritable reporter armé de pinceaux, Méheut fige l’activité sur papier. Exécution magistrale dans le travail de la lumière, le clair-obscur saisissant d’intensité est accentué par l’éclat de phare, trace lumineuse qui traverse la toile. Les femmes, éclairées par le feu, sont habillées de tenues traditionnelles. Les habits sont relevés d’une touche de blanc due aux bigoudènes, situant par là l’activité dans le temps. Un travail autant d’ethnologue que d’artiste.

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Mathurin Méheut, Brûleurs de goémon

De la même manière, il dépeint sur toile les paludiers en plein travail, dans Paludiers un soir d’orage ou Paludiers à Batz (vers 1929). Dans un contraste de traitement, le tableau, éclatant de couleurs, représente cette profession artisanale qui consiste récolter le sel dans un marais salant.

L’œuvre témoigne des caractéristiques de la composition chez Méheut : la ligne d’horizon haute, les effets de perspective et la mise en abyme. Passant du figuratif dans les hauteurs à la légère abstraction dans le sol, le traitement de ce dernier se rapproche des ondulations de l’eau dans les estampes japonaises, probable empreinte de son séjour passé au Japon, entre avril et août 1914, dans le cadre d’un tour du monde financé par le banquier Albert Kahn. À l’instar de l’exposition au musée de Pont-Aven, les œuvres qu’il réalisa au Pays du soleil levant constitue de précieux documents ethnographiques. Son voyage au Japon représente un formidable reportage sur le continent asiatique à la veille de la Grande Guerre.

Face à la nature

Très peu le savent, mais Mathurin Méheut était également un peintre de paysage à ses heures. Pour l’artiste, le paysage est animé et se fait le décor des activités humaines qui le façonnent. Mais en de rares occasions, il contemple la nature pour ce qu’elle est : côtes rocheuses, déferlement de vagues, etc. Dans ces paysages sauvages, une spécificité, l’absence de figure humaine. « Cette capacité à se pencher sur le paysage est un aspect de son travail moins connu », mais révèle une approche originale dans la palette colorimétrique, très réaliste. En témoignent notamment la gouache Île d’Ouessant, le phare de Créac’h. On retrouve ici encore la singularité de l’œuvre de Méheut. La ligne d’horizon, très haute, laisse apercevoir le phare au loin tandis que le travail au premier plan donne du relief à la composition et crée une mise en abyme.

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Mathurin Méheut, Île d’Ouessant, le phare de Créac’h

Au Pays des Pardons

Toute sa carrière durant, une de ses passions fut de couvrir les pardons qu’il ne cessera de fréquenter jusqu’à la fin de sa vie, en 1958. « Il a illustré une des éditions du livre Au pays des pardons d’Anatole Le Braz, consacré à cinq pardons majeurs pour lesquels Méheut effectue des reportages. », enrichit Denis-Michel Boëll. Lui-même profondément marqué par la foi catholique, Mathurin Méheut passa sa vie à documenter en peinture ces processions et pèlerinages chatoyants.

Le peintre se plaisait à exprimer picturalement leur dimension profane. « Il y a ce qu’il a observé et ce qu’il aimait montrer. » Les funambules venaient montrer leur spectacle, les commerçants installaient leur étal, les foires, les fêtes foraines et les marchés animaient ces moments de foi. Mathurin Méheut aimait immortaliser ces à-côtés là, ce « zoo ambulant ». Il écrira d’ailleurs dans ses lettres à Yvonne Jean-Haffen, qu’il amena parfois avec lui, le bonheur sans cesser renouvelé de voir ces gens, d’entendre ces chants, d’assister à ce spectacle. Des instants qu’il a connu enfant et a cherché toute sa vie à redécouvrir. « Ce [Les pardons] sont des concentrés de la vie sociale, des moments extraordinaires, à la fois de l’expression de la foi, mais aussi des moments de rencontres de gens venus de pays bretons plus ou moins lointains, habillés de façons diverses », précise Denis-Michel Boëll. Parmi les œuvres, Notre Dame de la Joie (1955) à la forte dimension mystique de par, notamment, la palette de couleur.

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Mathurin Méheut, Notre Dame de la Joie (1955)

Une Bretagne transfigurée

Ancré dans la réalité de la vie bretonne, Mathurin Méheut chroniqua également les légendes et mythes qui habitaient les lieux à l’époque. Un travail que l’on connaît peu, mais révélateur de la curiosité du peintre, qui « donne à voir une vision totalement décalée. On n’est plus dans le réalisme, plus dans le témoignage ou la transmission de la tradition. » Sirènes et femmes pagures (nom savant pour les bernard-l’hermites) habitent les toiles et les papiers dans des visions singulières, étonnantes pour l’œuvre de Méheut. Mais également miroir des croyances bretonnes.

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À la fin des années 40, il travaille notamment pour un projet d’édition illustrée de l’ouvrage d’Anatole Le Braz devenu un classique de la littérature bretonne, La légende de la Mort chez les Bretons armoricains. Parmi les illustrations, La Mort invitée à un repas, dans laquelle l’artiste représente la faucheuse venue annoncer à une personne qu’il était à la veille de partir. « Il a fait une centaine d’œuvres pour un projet avec un éditeur qui n’a jamais vu le jour. D’aucuns projettent de le publier sous forme de beau-livre dans un avenir proche. C’est une transcription littérale, mais réinterprétée dans les paysages des différentes scènes très précises de cette légende de la mort. »

Est présente aussi la petite gravure Jésus apaisant la tempête (1919) qui va lui servir au faire-part pour la communion de sa fille. La réinterprétation de ce grand thème de l’histoire religieuse, illustré par Rembrandt et Delacroix, « a comme caractéristique d’être la première que l’on connaisse faite après la guerre de 14 ». Il reprend le sujet en le transposant dans les lieux dont il est familier, le chemin de l’île de Batz. « L’œuvre peut interpréter comme une expression de la délivrance après la guerre. »

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Mathurin Méheut était attaché à ses racines. Sa peinture n’a cessé de le prouver, mais il n’est pour autant pas resté le peintre enfermé dans la Bretagne mémorielle et pré-industrielle. C’était également un peintre dans l’histoire, témoin de son temps. La preuve étant les dernières œuvres de l’exposition, celles de la Première Guerre mondiale.

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