POLICES DES TEMPS NOIRS DE JEAN-MARC BERLIERE : HISTOIRES SANS ESPOIR

Polices des temps noirs est le dernier livre de l’historien Jean-Marc Berlière, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale en France et auteur de plusieurs travaux consacrés aux heures sombres de la France (Policiers sous l’Occupation, Liaisons dangereuses. Miliciens, truand, résistants, Liquider les traîtres. La face cachée du PCF clandestin etc.). Paru fin 2018, ce dernier ouvrage clairement encyclopédique répond aux vœux du grand spécialiste américain de Vichy qu’est Robert Paxton (La France de Vichy, 1940-1944), d’une recherche enfin dédiée à la police de Vichy.

Police des temps noirs Jean-Marc Berlière

C’est une tâche ardue et d’une infinité complexe qui a été relevée et qui servira enfin de socle à tout travail ultérieur. Manifestement l’auteur a une vision étendue, mais bien évidemment non exhaustive, on s’en doute, de la masse des documents qui reposent dans de multiples archives, services, forts militaires et autres dont certains on fait un aller retour jusqu’à Moscou via Berlin avant de revenir en France dans les suites de la chute du rideau de fer : les jeunes historiens auront de quoi s’occuper…


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L’ouvrage est conçu sur le mode d’un dictionnaire alphabétique, muni d’un glossaire dont il faut se servir pour suivre le fil des explications, tant la situation est complexe et « enchevêtrée » entre Français et Allemands, entre policiers, gendarmes et militaires et entre les milices des différentes factions de la Collaboration et surtout les officines diverses mêlant truands et policiers corrompus à des trafics et à la lutte sauvage contre une résistance hélas parfois naïve. On découvre à la lecture que certains services très maréchalistes lutteront avec autant d’efficacité contre les espions allemands de la zone sud que contre les gaullistes, tout en revendiquant dès 1940 une forme de proto-résistance.

La question des brigades spéciales y est abordée clairement : elles recrutaient souvent de jeunes gardiens de la paix, appâtés par une promotion rapide au grade d’inspecteur. La sinistre réputation de ces sections vaudra une épuration sans pitié : condamnations à mort, travaux forcés, indignité nationale, révocation sans pension. Sont abordées aussi diverses unités, dont certaines peu connues, comme celles chargées de missions répressives, telles que les douanes ou les gardes de communication. Ou d’autres, tristement célèbres, comme les GMR (garde mobile de réserve), auxiliaires des unités allemandes luttant contre les maquis. Certains se rachèteront une conduite, parfois héroïque, dans les derniers mois de la guerre en se ralliant aux maquis.

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Parmi la collection de « bandes » affiliées aux divers services allemands (Abwehr, SD, SIPO, etc.), on retrouve bien sûr la célèbre Gestapo française de la rue Lauriston, menée par le tandem Bonny-Laffont, qui finiront tous deux fusillés. Mais aussi des entités plus curieuses, telle la Gestapo  « géorgienne », dirigée par un Géorgien et composée en partie de ressortissants du Caucase : outre leurs activités crapuleuses associées à un combat sans pitié contre la Résistance, ils étaient des agents soviétiques sous la coupe de Béria. La plupart passeront à travers les filets, échappant à la fois aux Alliés et même au NKVD (N.D.L.R. : Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, organisme d’État chargé de combattre le crime et de maintenir l’ordre public d’abord dans les républiques socialistes soviétiques puis dans l’URSS entière). Ils rentreront en URSS sous la protection de leur Maître, sans passer par la case goulag…

Pierre Bonny gestapo française occupation
Pierre Bonny en octobre 1944. Fusillé le 26 décembre 1944.
Henri Lafont gestapo française
Henri Chamberlin, dit Henri Lafont, en mai 1944. Fusillé le 26 décembre 1944.
bonny et lafont procès gestapo française
Henri Lafont et Pierre Bonny lors du verdict rendu le 11 décembre 1944, qui les condamne tous deux à mort.

hommage aux victimes de la gestapo française

 

Revient aussi la question des différentes populations étrangères, ou considérées comme marginales, internées par le régime : la situation des Tsiganes n’eut rien de confortable pendant le conflit du fait de l’internement de ces populations mobiles et libres, même s’ils ne furent jamais l’objet de transactions entre Vichy et les Allemands, comme ce fut le cas des Juifs étrangers. Les seuls cas de déportation concernent la Région Nord, sous contrôle des autorités allemandes de Belgique.

Un petit point local est abordé dans cet ouvrage, qui concerne la Bezen Perrot (La Formation Perrot, en français, était une unité para-militaire nationaliste bretonne intégrée en 1943 dans le Sicherheitsdienst allemand); cette formation bretonne de collaboration avec le nazisme était installée à la caserne du Colombier à Rennes. Pour autant, on n’y trouve peu d’avancées par rapport aux écrits des historiens locaux passionnés par la question bretonne : sans doute faudra-t-il qu’un jour quelqu’un se penche, aux archives fédérales allemandes, sur certains documents d’époque pour clarifier le débat.

Toujours est-il que voilà un ouvrage de qualité, extrêmement documenté et qui fera date, d’autant que sa lecture est facile.

Polices des temps noirs – France 1939-1945. Jean-Marc Berlière (Auteur) Patrick Modiano (Préface). Paru le 6 septembre 2018. Éditeur Perrin.

JEAN MARC BERLIERE

Jean-Marc Berlière est professeur émérite de l’Université de Bourgogne, spécialiste de l’histoire de l’institution et la société policières en France, chercheur rattaché au CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales).

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