PHOTOGRAPHIE : ÉLODIE GUIGNARD TRANSFIGURE LE RÉEL

Depuis le 21 juin 2018 et jusqu’au dimanche 30 septembre 2018, il est possible de découvrir, 5 boulevard Magenta, à Rennes, les photographies réalisées par Élodie Guignard avec les 230 salariés du groupe immobilier rennais Lamotte, série appelée Ciments. C’est aussi l’occasion de revenir sur le travail de cette photographe aux influences et centres d’intérêts multiples. D’un village de réfugiés bengali en Inde, aux bénévoles d’Emmaüs dans les Deux-Sèvres, jusqu’aux patients de l’hôpital Guillaume Régnier à Rennes, Élodie Guignard arpente le monde, les mondes… avec l’envie toujours prégnante d’aller à la rencontre de l’autre, de le comprendre. Entretien avec Élodie Guignard, photographe passionnée.

Vous êtes diplômée de l’École Nationale Supérieure d’Arles depuis 2004. La photographie est-elle une passion qui vous porte depuis l’enfance ?

Élodie Guignard : Oui, j’ai commencé assez jeune à photographier ma famille et mon entourage. Il n’y a pas de photographe dans la famille mais ma maman est très sensible à l’art en général. Je sais qu’elle nous emmenait beaucoup et très jeune voir des expositions. En même temps, elle enseignait dans un lycée horticole une matière qui est l’éducation socio-culturelle. Dans son programme, elle avait la photographie et l’éducation à l’image. J’ai peut-être une sensibilité qui vient de là. Il y a dans la famille une sensibilité pour l’art en tout cas. La musique est très présente dans ma famille, mon père m’a éveillé à cet art.

J’ai décidé d’en faire un métier quand j’étais à la fac. Je suis passée par la faculté de lettres modernes à Rennes. J’aimais beaucoup les lettres mais je ne voyais pas où j’allais et j’avais la photo à côté qui me passionnait vraiment. En licence, j’ai passé les concours pour des écoles de photographie et je suis entrée à l’école d’Arles. J’ai toujours fait des portraits de gens qui me sont proches et des portraits dans la nature. J’ai beaucoup photographié la forêt, les environs de Rennes, la nature bretonne et les personnes dans la nature.

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Vos productions s’ancrent en effet dans des paysages et des cultures très différentes : en Bretagne comme en Inde à la frontière du Bangladesh, les hommes et les femmes du Bangladesh vivant à Paris, les patients d’un hôpital rennais… D’où viennent ces intérêts divers et comment se traduisent-ils dans votre travail ?

Élodie Guignard : Je m’intéresse aux gens en général. Comme je disais, d’abord les proches puis de façon plus large les communautés de personnes. Je suis partie trois mois en Inde, il y a une vingtaine d’années. Je m’attache assez vite aux gens et j’ai eu un coup de cœur pour le lieu où j’étais. C’était un village de réfugiés du Bangladesh en Inde. J’ai commencé là-bas un travail sur du très long-terme car j’y retourne tous les ans. Je réalise des portraits dans leur territoire, sur la nature et le rapport à la terre et au lieu dans lequel les personnes vivent. J’ai développé une sensibilité pour la culture bengali en général. Quand je suis arrivée à Paris, c’est la première chose que j’ai voulu faire : aller à la rencontre de personnes du Bangladesh à Paris, voir qui ils sont, comment ils vivent à Paris. Là, à nouveau, j’ai entamé un travail sur du très long-court de portraits de personnes dans leurs communautés. A Paris, il y a une partie documentaire et une autre plus posée où l’on retrouve la nature dans les parcs avec une lumière en extérieur. C’est un travail qui est en cours.

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©Elodie Guignard, Ciments

Narcisse et Le lieu désiré sont des séries que j’ai faites à Rennes. Ce sont des séries dans la nature où je m’inspire d’histoire, de mythologie, de littérature. Je reprends un peu des grands mythes mais en les mettant en scène à ma façon. À l’hôpital Régnier, j’ai fait un travail d’atelier. Je n’étais pas la photographe, ce sont les patients qui prenaient les photos. J’étais artiste intervenante. Je guidais leurs envies de faire des images en apportant des conseils techniques, de mise en forme. Cela a duré quelques mois où je faisais un atelier par semaine. C’était un projet suivi et c’était bien de se voir régulièrement. J’intervenais avec la Criée qui a fait un petit livret. Les photographies ont également été exposées à l’hôpital. La réception a été super. C’était un projet très chouette. Toutes les personnes qui ont participé ont été bien impliquées et ont joué le jeu. Il y a vraiment un résultat au niveau image qui est super. La série des Magnifiques est un travail que j’ai réalisé avec les compagnons d’Emmaüs. Il y a eu un livre publié aux Éditions de Juillet. Ce sont des compagnons, compagnes, salariés, bénévoles qui travaillent à la communauté d’Emmaüs dans les Deux-Sèvres. Je pars des références des personnes qui posent. Elles imaginent les personnes qu’elles veulent incarner puis nous imaginons ensemble. Il y a donc finalement leurs références mêlées aux miennes. Cela peut être des personnages de films, de leur imaginaire, de bandes dessinées, de livres que je réinvente à ma manière avec eux.

Les prises de vues ont été faites de 2010 à 2012 et le livre est paru en 2013. Ce livre a un peu été un point de départ pour ce projet chez le groupe Lamotte. Je me suis inspirée de ce qui était fait avec les Compagnons pour proposer un travail avec les employés du groupe Lamotte.

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©Elodie Guignard, Ciments

Dans quel sens vous êtes-vous inspiré de ce projet ?

Élodie Guignard : C’était au départ un appel à projet lancé par le groupe Lamotte et par l’association Les ailes de Caïus, association qui est un soutien à la création et aux artistes dans le cadre d’un travail de mécénat, auquel j’ai répondu. J’avais proposé un projet de portraits de tous les employés en leur demandant de me raconter leurs histoires, leurs passions, qui ils sont, ce qu’ils aiment en dehors du cadre du travail. L’idée était là de révéler une part d’eux même en essayant d’apporter une petite touche de poésie, de décalé. C’était un projet moins fantasque que celui d’Emmaüs qui était complètement dans l’imaginaire. L’idée était de rencontrer les 230 employés. Il y a eu des réunions de groupes dans un premier temps pour dégager des fils conducteurs. J’ai ensuite essayé de voir chacun assez rapidement pour essayer de penser une image assez vite en leur proposant d’emmener des objets qui parlent d’eux. Les prises de vue ont duré 6 mois. Le livre est paru pour Noël 2017 et nous sommes maintenant dans la phase d’exposition. Il y a eu énormément de bonnes surprises. Les rencontres ont été très riches. Il fallait s’adapter à l’univers de chacun. Ma frustration, certaines fois, a été le manque de temps. C’était un vrai challenge. Je travaille plutôt dans la durée, avec des projets qui prennent beaucoup de temps. Là, il fallait très vite faire des portraits de tout le monde.

Vous vous nourrissez de références littéraires et picturales pour alimenter votre travail. Quels sont les auteurs et artistes qui vous influencent particulièrement ?

Élodie Guignard : Je prends des petits bouts de plein de choses. Cela dépend des séries également. Tout mon travail de jeunes femmes dans l’eau est parti de références de peintures préraphaëlites, Ophélie de Millais par exemple. En littérature, il y avait beaucoup de romans du XIXème avec un côté très romantique mais il y a aussi de la peinture impressionniste dans les couleurs, les textures. Dans l’eau, c’est la mythologie avec Narcisse, Ophélie de Hamlet. Pour d’autres séries, cela relève parfois du conte de fée.

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©Elodie Guignard, Les Magnifiques

L’objectif initial de votre voyage en Inde était-il de réaliser un travail photographique ?

Élodie Guignard : Je suis partie une première fois avec mes parents. Ensuite, après mon bac, je suis partie toute seule trois mois avec l’appareil photo mais sans avoir un projet photographique précis. L’idée de départ était de réaliser un échange culturel. J’allais voir ce qui se passait. Le responsable du village où j’étais m’avait proposé de donner des cours de français à un groupe de personnes et en échange ces personnes me donnaient des cours de bengali. J’ai évidemment fait beaucoup de photographies. Ce sont en partie ces photos que j’ai présentés quand j’ai passé le concours à l’école de photographie. Je poursuis ce travail photographique qui prend du temps. En Inde, il faut se détacher du côté trop « exotique », je mets du temps à savoir où je vais avec cette série. Je pense que c’est un travail qui prend son sens avec la durée. J’ai envie d’en faire un livre où je raconte l’histoire du village et des habitants mais ce n’est pas encore près. Ce sont des réfugiés du Bangladesh. Le fil conducteur est donc le rapport à cette terre qui était la leur et qui ne l’est plus. C’est un pays qui a été divisé. Dans l’histoire large, il y a aussi les histoires d’individus. Il y a un fond documentaire mais ce n’est pas du documentaire pure. Ce sont des photos très posées. Ce n’est pas pris sur le vif, il y a une certaine mise en scène. C’est un travail avec leur accord, leur participation active. Cela nécessite du temps et il faut amener les gens à comprendre ce que j’ai envie de montrer.

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©Elodie Guignard, Le village de l’aurore

Quel est le rapport des habitants de cette communauté à la photographie ?

Élodie Guignard : Avec l’arrivée des téléphones portables, il y a quelque chose qui a changé. C’est vraiment loin de la campagne, loin de toute ville. Quand j’y allais avant, il y avait peu d’appareils photo. Il y avait le photographe de studio à quelques kilomètres du village où les familles allaient une fois de temps en temps poser. Maintenant, il y a le téléphone portable. Cela change complètement le rapport à la photographie. Mais je me rends compte que les familles ont une attente forte par rapport aux images que je fais. Parfois, c’est le seul portrait qu’il va y avoir du grand-père ou de la grand-mère. Je les imprime et je redonne les images que je fais, c’est important. C’est une mémoire du village. Cela me permet de nouer ce lien de confiance. Les personnes veulent poser. Lorsque je sors l’appareil, tout le monde veut que je les photographie. Comme je travaille à la pellicule, des fois, ça m’arrive de ruser je fais semblant sachant que j’ai déjà fait 15 fois la même photo.

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©Elodie Guignard, Le village de l’aurore

Pourquoi intégrer l’art dans les entreprises et les hôpitaux ?

Élodie Guignard : Je pense évidemment que l’art est important partout, peut-être dans des lieux où il est à priori moins présent. Je trouve qu’il y a maintenant beaucoup de choses de faites pour faire entrer l’art partout. L’art est important pour éveiller la curiosité, le regard sur le monde.

… les appels à projets se développent ?

Élodie Guignard : Il y en a un certain nombre. Peut-être pas assez. Il y a des appels à projet mais il y a aussi de plus en plus de photographes. Ce genre d’initiatives donne certainement envie à d’autres de faire des projets similaires.

ÉLODIE GUIGNARD

Quel est votre regard sur la photographie aujourd’hui par rapport à il y a vingt ans ?

Élodie Guignard : Dans ma pratique à moi évidemment j’ai pas mal évolué et ai cerné ce que je cherche, ce que j’ai envie de montrer. Par rapport à la photographie en général, il y a beaucoup de choses qui se passent autour de la photo. On voit un peu partout des festivals photos, il y a beaucoup d’expositions. Le métier est devenu assez difficile car nous sommes aussi très nombreux. Quand j’ai commencé, je ne photographiais qu’en argentique. Il y a de plus en plus de bons photographes qui travaille en numérique maintenant. Quand j’ai des travaux de commande de portraits pour une entreprise sans la touche artistique, où il faut être rapide et efficace donc je travaille en numérique. Pour mes séries personnelles, je travaille toujours en argentique. Il y a une matière, une lumière, des couleurs, une précision qui correspond exactement à ce que je cherche. Quand je passe en numérique c’est autre chose. Ce sont des couleurs plus saturées. Je travaille en format carré, c’est important pour moi, avec le boîtier argentique qui m’accompagne depuis ma première année en école d’art.

Si vous deviez citer une ou plusieurs chansons qui accompagneraient bien vos séries photos, quelles seraient-elles ?

Élodie Guignard : Cela dépend des séries :

Pour les Magnifiques,
Sainkho Namchylak:

Pour Narcisse,
Avishai Cohen,

Pour mes séries indiennes:
Paban Das Baul

mais aussi,
Anusheh Anadil,

Ciments, Expo photos d’Élodie Guignard jusqu’au dimanche 30 septembre. 5 boulevard Magenta, rue Descartes à Rennes.

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