Avec son dernier roman Peine perdue Olivier Adam poursuit sa description de la France d’aujourd’hui, la France des laissés pour compte, des exclus, des désemparés. Sombre et intime à la fois. Indispensable.

 

Olivier Adam est l’invité des Champs libres de Rennes le 2 octobre 2014 (détails)

On a fait connaissance avec Olivier Adam il y a maintenant quinze ans avec « Je vais bien, ne t’en fais pas ». C’était alors un auteur lourd, puissant, imposant. Physiquement. Ces livres étaient minces, fluets, brefs. Superbes. On y parlait de destins individuels, de divorces, d’enfants abandonnés, d’êtres en souffrance, en suspension. De vies simples, celles de tout le monde. Et puis au fur et à mesure des rentrées littéraires, Olivier Adam a fondu, maigri jusqu’à atteindre un physique d’ascète. Et ces livres ont grossi, épaissi comme si l’auteur mettait tout de lui-même dans ses romans, transfusait sa personne dans son écriture. Le point ultime de ce passage était cet ouvrage publié à la rentrée 2013, « Lisières », description profonde de classes moyennes, périurbaines, où il alla jusqu’à se brûler les ailes au contact de sa propre histoire, mettant en scène sa vie, sa famille, ses parents dans un mélange total de fiction et de réalité. Certains coups, certaines réactions furent alors terribles. Est ce pour cette raison que dans ce nouveau roman, « Peine perdue », il abandonne le « Je » pour raconter une histoire, à vingt-deux personnages ?

Peut-être, mais ce nouveau roman s’inscrit dans une logique de changement, l’auteur cherchant à prouver à lui-même et à ses lecteurs qu’il est aussi capable de mener à bien une fiction romanesque, avec une trame, un début, une fin, des personnages et une intrigue. Capable en fait d’être l’égal des séries télévisées américaines. Olivier Adam abandonne donc, comme pour mieux marquer cette transformation, la Bretagne, le Nord, la Normandie et situe l’action de son roman sur la Côte d’Azur, lieu, a priori, privilégié socialement. Mais « sa » Côte d’Azur n’est pas celle de l’été, de la foule, des « riches ». C’est la Côte du printemps, celle de l’isolement, des campings désertés, celle qui subit une tempête qui, comme une métaphore, va agiter le destin de plus de vingt personnages. Antoine est le fil conducteur de l’histoire, ouvrant et fermant l’ouvrage. Jeune footballeur talentueux (Olivier Adam aime le sport et fait souvent référence à la boxe par exemple), mais instable il aurait pu connaître une grande carrière. Les recruteurs ont décelé ses failles. Vivant de petits boulots, on va le retrouver à l’hôpital victime d’une agression terrible le laissant pour mort. Copine, ex-copine, père, infirmière, assistance sociale, vieux couple sur la plage, entraineur de foot, adversaire, patron mafieux, vingt et un autre personnage en autant de chapitres vont alors se succéder, ayant tous de loin ou de près un rapport avec Antoine.

olivier adamOlivier Adam à la manière de la roue qui tourne en couverture, va boucler la boucle menant à bien son projet romanesque, procurant ainsi un véritable plaisir de lecture, nous incitant par l’histoire même à prolonger notre lecture. Pourtant aucun doute, il ne s’agit pas d’un polar. L’histoire est là, mais elle sert comme d’habitude chez Adam à transposer sa vision sociale de la France en 2014, une France qui dit il, « représente plus de la moitié de la population », et dont on ne parle qu’en termes de paupérisation ou de délinquance. Il trace son sillon depuis maintenant de nombreux romans avec des descriptions récurrentes de ces vies fracassées par la situation économique, descriptions qui recouvrent une question essentielle: à quel moment une vie bascule ? Économiquement avec le chômage, les mauvais patrons, le harcèlement ? Affectivement avec le divorce, les violences conjugales, l’usure du mariage ? Quand un enfant aimant que l’on tient câliné dans ses bras devient-il cet adolescent muet, enfermé dans sa chambre, vous rejetant ?

Tous les personnages du roman ont connu ou sont en train de connaître cette fracture, celle qui vous fait basculer sur l’autre versant. Fracture parfois désirée qui conduit au divorce, fracture subie qui vous mène au chômage. Même la seule femme du roman à l’aise financièrement, écrivaine à succès, a vécu cette rupture, celle qui lui a fait découvrir que sa vraie vie était celle du bord de mer, de la solitude de l’écriture et pas celle des cocktails littéraires parisiens. Une manière de montrer que cette bascule concerne aussi les gens aisés. « C’est un long apprentissage que de savoir rejoindre enfin la vie qui nous va » déclare ainsi Anouck .

Le lecteur habituel d’Olivier Adam retrouvera donc avec plaisir la double porte d’entrée des précédents romans: la description de destins individuels, broyés dans une machine sociale implacable, la sphère personnelle et la sphère collective interagissant ainsi en permanence. La misère affective plonge par exemple dans un monde culturel dévalué à l’image de ce jeune footballeur, moqué dans les déplacements pour ses lectures qu’il préfère au casque vissé sur les oreilles.

Alors c’est vrai que ce monde n’est pas réjouissant, mais cela ne permet pour autant de ne pas le regarder en face. Regarder, décrire, mais ensuite ? Et là se situe en fait la véritable noirceur de l’écriture d’Olivier Adam : il décrit l’absence de perspective, d’avenir, de rémission. Une fois la bascule sur le mauvais côté des choses effectuée, le naufragé ne peut attendre de personne la bouée de sauvetage lui permettant de remonter à la surface. La vie (la société ?) au contraire lui enfonce la tête sous l’eau, submergée par la tempête, qui après son passage laissera la plupart des personnages sur le rivage, en bordure, à la marge. Chacun est « irrattrapable ». Désemparé.

On ressent la très forte empathie de l’auteur avec ses personnages, empathie qu’il nous fait partager. Ces destins on se les attribue, se les remémore, chaque lecteur se posant la question de ses propres ruptures, ses propres « bascules », irrattrapables ou non.  Tous les acteurs n’ont donc pas logiquement le même poids à nos yeux, certains portraits sont plus marquants que d’autres, mais tous au final forment une superbe fresque contemporaine avec qui l’on partage quelques moments, le temps d’une tempête.

L’écrivain avait débuté notamment avec des nouvelles et son remarquable « Passer l’hiver ». La structure même de « Peine perdue » fait penser à cette forme de littérature : chapitres de quelques pages, histoires personnelles, style concis jusqu’à l’os cette fois-ci. Mais l’ambition de faire de ce puzzle une œuvre attrayante et passionnante par sa construction est pleinement réussie.

Pourtant certains prétendront qu’Olivier Adam, écrit toujours le même livre, décrivant une société marginale, donnant « la parole avant tout à ce côté de la barrière où on a le sentiment qu’on n’a pas de prise sur la vie, que c’est peine perdue ». On pourra rétorquer que par sa construction, sa forme, « Peine perdue » se différencie nettement des « Lisières ». Reste, il est vrai, le sujet récurrent, sociologique : la description de la France moyenne d’aujourd’hui. Consacrer un livre chaque année à plus de la moitié des Français, qui n’a pas habituellement la parole, est-ce vraiment trop ? La réponse est dans la question.

 

Olivier Adam Peine perdue, Flammarion, 20 août 2014, 416 pages. 21,50€

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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