Dans la galaxie des romanciers et poètes du mouvement surréaliste, André Breton en fut assurément l’étoile la plus visible. Fut-elle la plus importante ? Peut-être. La plus claire ? Rien n’est moins sûr. Dans un livre biographique richement documenté et argumenté, Patrice Trigano, historien de la littérature fasciné par les grandes figures de la révolte du XXe siècle, nous plonge dans la vie et le destin singulier de René Crevel, un écrivain qui vécut dans l’orbe d’André Breton, sensiblement moins connu que le « Pape du surréalisme », mais autrement attachant selon notre biographe.

Le surréalisme a cent ans, si l’on veut bien prendre comme date officielle de naissance la publication en mai 1920 des Champs magnétiques, « première œuvre purement surréaliste », selon les mots d’André Breton, et moment de rupture majeur dans le domaine de la création littéraire.

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René Crevel est un apôtre décisif et modeste, central et maudit du surréalisme, trop vite écrasé par ses compagnons de route plus brillants, ou plus démonstratifs. René fut marqué par le suicide de son père, dont il découvrira, alors qu’il n’est qu’un gamin de quatorze ans, le corps pendu à une corde, dans une vision que sa mère, tyrannique et impitoyable, « incarnation de la méchanceté », lui imposera sans pitié et qui le marquera à vie.

N’est-ce pas l’image d’un homme, marqué au fer par la mort, volontaire et violente de son père, puis la sienne, que l’Histoire de la littérature a surtout retenue ? Malheureuses et troubles amours, homosexuelles et hétérosexuelles, amitiés trahies, un corps souffrant mille maux gagné par des tuberculoses tour à tour guéries et récidivantes qui finiront par l’épuiser, tout cela composa chez le pauvre René le tissu d’une singulière et tragique façon de vivre le monde conclue par son geste ultime et fatal commis une vingtaine d’années après la mort brutale de son père. Une vie brève, éperdue, fulgurante, boucle née et achevée dans le néant de deux suicides.

Très tôt, dès le lycée Janson-de-Sailly où « l’enseignement académique lui pesait [et vivant] l’épreuve du lycée en somnambule », René s’est ennuyé ferme, réfugié le plus souvent dans la bibliothèque de l’établissement. Là, à l’écart de ses camarades de classe qui n’auraient pas compris sans doute son attirance, déjà, pour les deux sexes, René se prenait à rêver, « il s’inventait une vie dans laquelle il devenait un écrivain célèbre, un poète adulé. Ses yeux bleus, la perfection des traits de son visage sur lequel apparaissaient deux ravissantes fossettes dès qu’il souriait, son corps aussi harmonieux que celui d’un modèle de Praxitèle ou Phidias, son élégance naturelle, sa faconde et sa gentillesse faisaient de lui un personnage du Tout-Paris dont les hommes et les femmes cherchaient la compagnie. Pour satisfaire ses élans sexuels, il se vautrait dans la débauche avec un sentiment de totale liberté. Voyageur au long cours, il prenait le large avec un plaisir infini à séjourner dans les cabines de bateaux où le rejoignaient des marins virils et des passagères au regard alangui. Il rêvait sa vie comme d’autres à son âge sucent des bonbons. »

Et cette vie rêvée ne sera pas loin d’être sa vraie vie. Patrice Trigano nous embarque dans l’existence du poète et romancier surréaliste avec une infinie précision témoignant d’une profonde connaissance aussi érudite qu’empathique de la vie de l’écrivain dont les actuels manuels de littérature de nos lycéens citent à peine le nom, quand ils le citent.

CREVEL, BARON, TZARA
Crédit photographique : © Man Ray Trust / Adagp, Paris. Source : Musée national d’art moderne / Centre de création industrielle. René Crevel, Tristan Tzara, Jacques Baron

S’il fut un grand solitaire au milieu de ses camarades du lycée Janson, René Crevel n’y fut pas un total ermite et se rapprocha de deux de ses condisciples, faits « du même bois », portés par des rêves et des élans communs : Jean-Michel Frank, admirateur du cubisme et qui allait devenir l’un des grands décorateurs du siècle, et le futur cinéaste et photographe Marc Allégret, un garçon aperçu dans la cour de récréation et qui le fascinait avec « ses grands yeux noirs, son regard profond, son allure de dandy », tout ce que sera très vite le sensible et sensuel René. Marc était alors proche et disciple de celui qu’on nommait « le contemporain capital », André Gide, « maître à penser d’une génération montante en quête de liberté. » Marc le présentera à celui qu’il nommait « l’oncle André ». Première révélation et admiration littéraire et humaine pour René avec la lecture des Nourritures terrestres et de Corydon, Gide fut le premier qui le libéra d’un sentiment de culpabilité, sexuelle et morale. Et ce fut un déclic, même si les échanges, par la suite, avec un Gide distant et glacé, furent bien décevants.

Dès lors, René Crevel se socialisa et très vite connut les soirées du Paris littéraire et artistique de l’entre-deux-guerres où il fit merveille « par sa culture et son intelligence », tout autant qu’il devint un familier des nuits interlopes du Ryls, dancing homosexuel de Montmartre, ou de la Boule Rouge où « il dansait le tango et aimait s’encanailler dans ce monde de marlous et de basse prostitution où les gigolos tatoués faisaient le bonheur des dames endimanchées au parfum de cocottes. » René aimait fréquenter les deux mondes, même s’il déplorait « son attirance pour les bouges. » Mais braver les interdits ne fait-il pas partie de la règle du jeu des surréalistes ? Les interdits comme les provocations. Et c’est bien ce qui se passa lors d’un vernissage de Dada organisé par Tristan Tzara et perturbé par André Breton. Car ces deux figures de la révolution littéraire et artistique étaient rivales et se détestaient. Et c’est bien ce qui mettait le pauvre René Crevel, ami de Tzara et admirateur de Breton, dans un état de confusion absolue. La querelle, hélas, s’éternisera jusqu’au bout de la vie de René.

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Annotation manuscrite d’André Breton au dos : « De gauche à droite André Breton, René Hilsum, Louis Aragon, Paul Éluard 1919 ». Photographie prise pour la sortie du numéro 3 de la revue Dada. Bibliothèque Kandinsky, Centre Pompidou, Paris

Breton était un phare pour Crevel, un homme qui avait « le don de poétiser les choses les plus simples, une sorte de sourcier qui trouve le miracle là où les autres ne trouvent que le banal. » Mais Breton était aussi pétri des convenances les plus conservatrices, lui, l’homme de la Révolte, et pas seulement dans sa mise éternellement impeccable et son allure hautaine – « costume trois-pièces, monocle, posture professorale, il était l’homme des contradictions ». Outre son autoritarisme grandissant sur ses compagnons de route, et une « éthique à géométrie variable » disait Aragon, Breton ne supportait pas non plus l’homosexualité, lui, l’homme de l’Amour fou. Un ami confia un jour à Crevel : « Méfie-toi, Breton déteste les homosexuels ! Je l’ai entendu se déchaîner contre Aragon qui voulait lui lire des extraits de Corydon, il lui a hurlé en grimaçant : Ah, non merci, tu sais bien que j’ai horreur de ces histoires de pissotières ! » Mais Crevel n’abandonnera jamais Breton, ce père qui « remplace celui dont la vie l’a privé.»

Nancy Cunard
Nancy Cunard (1896-1965). https://www.eugene-mccown.com/

René Crevel ira de réceptions en réceptions, invité régulier aux bals du Comte de Beaumont. « On croisait dans ces soirées tout ce qui compte dans le monde des arts et des lettres […] et Crevel avait toujours cédé à son attirance pour ce genre de grand-messe du paraître » où il côtoyait Marie-Laure de Noailles, la comtesse Pecci-Blunt, Paul Morand, Marie Laurencin, la Princesse Murat, Cocteau, toujours pomponné et rose à la boutonnière, et Nancy Cunard, richissime anglaise héritière de la Cunard Line, immortalisée par les clichés de Man Ray. La belle Nancy, qui rapidement lorgna le jeune Crevel, invitera le poète dans son luxueux appartement décoré par Jean-Michel Frank, l’ancien camarade de Janson. Tristan Tzara avait encouragé René à répondre à ses attentes, « elle-même sympathisante de tous nos combats » lui avait-il glissé à l’oreille, ajoutant malicieusement : « Méfie-toi, c’est une croqueuse d’hommes. » Nancy profita de leur rencontre pour lui présenter le peintre américain Eugene McCown qui avait fait son portrait, familier lui aussi de ces soirées mondaines, un homme « bouleversant de beauté » aux yeux de René et que la séductrice Nancy mit dans son lit. Avec Crevel… Le triolisme n’était pas pour déplaire à René à la bisexualité ainsi parfaitement assouvie !

RENE CREVEL DETOURS

Nancy ne sera pas le seul amour féminin de René. Un peu plus tard, il rencontrera à Berlin Mopsa Sternheim, « jeune femme androgyne dont il avait rêvé », à la voix et la mise masculines, telle une sœur jumelle de Louise Brooks, une femme qui sera son soutien dans l’épreuve d’une tuberculose aggravée et soignée, ultime chance, dans la capitale allemande, une femme pourtant qui finira par le quitter pour un certain Carl von Ripper. Et cette fois le triolisme qu’elle lui proposera ne l’excitera plus. Le poète, fou d’amour, voulait Mopsa pour lui tout seul. Elle ne sera pas le dernier amour féminin de Crevel, Tota Cuevas lui succédera, rencontrée chez Marie Laurencin.

C’est aussi à Berlin que Crevel rencontrera Stefan Zweig qui « réactivera sa crainte obsessionnelle d’une venue du fascisme avec sa cohorte de censures, d’interdits, de ségrégations, la régression certaine de la civilisation, le triomphe de la haine […]. Je me dois à la révolte, se dit-il.»

Son choix sera le communisme, qui sera aussi celui d’Eluard et d’Aragon. Mais surtout pas celui de Breton. « On ne peut être communiste si l’on est surréaliste » lui avait-il asséné avant d’être évincé de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires sur ordre du romancier Ilya Ehrenbourg, parfaitement allergique à la littérature surréaliste dans laquelle il ne voyait qu’onanisme, fétichisme et exhibitionnisme, pas moins !

Crevel ne le supportera pas. Déchiré entre ses incertitudes et errances amoureuses et sexuelles, les intransigeances esthétiques, morales et politiques de son Maître, son impuissance de poète à agir et peser sur les événements – « Ah ! si seulement, avec une goutte de poésie ou d’amour nous pouvions apaiser la haine du monde » avoua-t-il un jour à son ami Luis Buñuel -, l’amour impossible, « égorgé » par une mère incapable de la plus infime des tendresses, une maladie enfin, récurrente et fatale, qui ne lui laissait plus d’espoir, René Crevel, ce « corps malade abritant un esprit », allait bientôt céder, n’en pouvant plus de « s’accrocher à cette mosaïque des simulacres qui lui donnait l’impression d’exister. Sa vie n’avait été qu’un mensonge du bonheur. » Le 18 juin 1935, il écrivit ces mots à Tota, son dernier amour : « Pardon mais je me sentais devenir fou. » Puis il ouvrira le robinet du gaz…

Cette biographie, en manière de roman, nous fait superbement découvrir la tragique vie du poète et romancier surréaliste, étoile filante et éblouissante du monde intellectuel, artistique et politique de l’entre-deux-guerres. Un texte qui fera date tant les écrits sur René Crevel sont rares. Le texte de Patrice Trigano est de ceux-là, précieux et passionnant.

L’amour égorgé : roman, par Patrice Trigano, Éditions Maurice-Nadeau, 10 septembre 2020, 236 p., ISBN 978-2-86231-292-7, prix : 18 euros.

Passionné par les grandes figures de la révolte, Patrice Trigano a précédemment publié : La Canne de saint Patrick (2010, Prix Drouot) et Le miroir à sons (2011) aux Éditions Léo Scheer et aux Éditions de La Différence : Une vie pour l’art (2006), À l’ombre des flammes. Dialogues sur la révolte (avec Alain Jouffroy, 2009), Rendez-vous à Zanzibar (correspondance avec Fernando Arrabal, 2010), L’Oreille de Lacan (2015). Suivent aux Éditions Maurice Nadeau, Artaud-Passion (2016) et au Mercure de France, Ubu-roi, merdre ! (2018).

3 Commentaires

  1. Bel article de Jacques Brélivet. Même si je ne partage pas le regard de Trigano sur André Breton, la figure de René Crevel est attachante et c’est indéniablement un poète à redécouvrir. Jacques Brélivet nous livre là une note très fouillée comme il en a l’habitude et c’est toujours un grand plaisir de le lire.

  2. Curieux l’accueil réservé à ce roman-feuilleton dont le succès semble programmé par avance dans les hautes sphères parisiennes. Rare en librairie, L’Amour égorgé suscite pourtant des témoignages nombreux de people prompts à faire la promotion de Patrice Trigano (galeriste parisien multi-décoré) plus que de son roman, quitte à multiplier les contresens sur Crevel. Ainsi, 10 jours après sa parution, l’ouvrage serait pressenti, nous apprend Valérie Trierweiler, pour recevoir le prix Jean Giono ! Fichtre, le succès n’attend pas les lecteurs ! Le problème de cet ouvrage, qui sautera aux yeux de quiconque a vraiment lu Crevel (ses romans et surtout sa correspondance sont facilement disponibles, rappelons-le) c’est qu’il confond narrateur et écrivain. Prendre au pied de la lettre les informations mises en scène par Crevel dans ses romans relève pour le mieux de la naïveté… Comme le montrent les archives de police, le père de Crevel ne s’est pas pendu au milieu du salon sous les yeux des siens… Mais Patrice Trigano se veut omniscient. Il devine même ce qui se passe dans le slip de Crevel ! Les scènes de triolisme mettant en scène Nancy Cunard armée d’une cravache sont tout à fait ridicules.

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