Avec La petite Orénoque Patrice Dufétel nous convie au cœur de cultures esseulées, abandonnées à leurs restes meurtris. En prise avec la convoitise d’orpailleurs et de multinationales, le destin contrarié des Indiens Waraos ou Yanomanis se dessinent sous nos yeux dans ce roman aux tristes tropiques.

 

Uma n’a qu’un sourire. Il lui colore les lèvres, doucement, lui assaille les pommettes et les tempes. Il s’amortit de lui-même, à l’instar de l’onde laissée par le sillage du bateau. Depuis qu’elle embarque seule, ce sourire lui vient naturellement, il marque la mission réussie, l’émancipation nécessaire, la survie du groupe. Les muscles tendus par l’effort, elle poursuit jusqu’au bout, ne cédant rien avant d’accoster, avant que sa pirogue éperonne le sable rouillé. Sitôt immobilisée, elle siffle fort entre ses doigts. Des visages s’agglutinent vers son petit trésor de guerre. Des visages, mais pas ceux attendus, familiers, ceux de ses parents. Ici, au village, ils se connaissent tous et la nouvelle fait vite le tour des palafitos. Dès le lever du soleil, des gardes sont venus interroger les parents d’Uma, puis les ont emmenés à la ville. À Tucupita. Uma écoute sans broncher. Décide de partager sa pêche. Elle ne sait pas pourquoi elle ressent une petite boule au ventre. Un enfant lui tend une papaye. Sans prendre le temps de la croquer, elle bascule la pirogue dans l’eau du rio, la rince rageusement avant de l’amarrer à une racine de palmier géant. Soudain, elle a froid. Le jus de la papaye lui dessine une rigole sur le menton et dans son cou maigre de petite femme. À Curiapo, ce soir, Uma ne va pas s’endormir comme elle aime le faire, sur son hamac, le dos tourné à la mangrove et face au rio argenté par les ultimes lueurs violines du couchant, après avoir reçu la caresse des siens.

la petite orénoqueDans cette petite région du Vénézuela, les parents d’Uma viennent d’être arrêtés par les gardes nationaux et emprisonnés à Tucupita. Aidée par José, un jeune Yanomami, dont le père a été l’une des nombreuses victimes silencieuses des prospections de l’Oil Company, elle se rend en ville pour payer la rançon demandée par les ravisseurs. Mais elle est trop élevée. Résultat : au lieu de délivrer ses parents, c’est l’ami d’Uma, José qui est à son tour emprisonné. Uma se retrouve seule dans un monde qui lui et plus hostile que la forêt amazonienne. Echouée dans les bas-fonds de Tucupita, Uma trouve des amitiés inattendues : auprès d’Escuanda la prostituée et de Maurizio le dealer. Elle en a besoin pour supporter la misère et les vices que lui infligent client après client. Et en esprit, elle quitte l’agitation de la ville pour retrouver l’apaisement du fleuve.

Le vent lui rafraîchit la figure. Ce vent-là, Uma le connaît bien, c’est celui qui descend le fleuve, rebrousse la face nervurée des feuilles de balsa, s’acoquine aux remous étranglés des rapides que redoute tant sa pirogue. L’instant lui est étrange : cette sensation de s’éveiller, seule, sans percevoir le souffle de sa mère encore endormie, sans attraper au fond de l’oreille cette impression de fouissage régulier, évoquant son père dégageant du cœur d’un palmier la farine nourricière, yurima.

La Petite Orénoque de Patrice Dufétel est un roman inattendu qui fait du bien, où le lecteur « respire ». Un roman qui raconte une autre contrée, un autre univers. Dépaysant.

L’ouvrage, plein d’un lyrisme délié qui fait plaisir aux sens, se lit d’une traite. Porté par un style poétique descriptif sans dialogue, dans des phrases courtes et adjectivales, tout s’imagine et se crée. Un flot d’images, notamment du flux du fleuve, de sa consistance, de ses rythmes, de son écosystème. Le fleuve. L’eau. La vie. La vie portée par le courant, depuis toujours bercée par le vent, inlassablement nourrie par la forêt. Travail d’orfèvre de Patrice Dufétel. Le lecteur avance à pas lents dans l’histoire, au rythme de la pirogue d’Uma, qui creuse lentement son sillon dans l’épaisseur du fleuve…

Elle se laisse tirer par une laisse imaginaire, le fil de l’eau que la curiara épouse d’un long trait vert et gris.
Elle ouvre des yeux clairs sur le rio descendu à rebours et jette par-dessus bord des reflets d’étoupe noire, sa chevelure offerte à la brise douce que la vitesse invite.
Le ciel, déjà, entrouvre des lanières de nuages. La pirogue file droit vers le village. Vers Curiapo. Le front dégagé d’Uma boit le vent à petites gorgées. Elle rentre les épaules pour mieux déployer les immenses pagaies. Elle initie le mouvement. Elle est le mouvement même. En dicte la cadence. Se coule dans une lumière jaune, matinale.
De loin, un petit insecte curieux, en réalité, une jeune fille, douze ans tout au plus, fendille le courant. Une Indienne Warao. Par miracle, sans doute, les jacinthes d’eau lui ouvrent la voie. Des berges, un lacis végétal enchevêtre des sons étranges. Uma ne les entend pas, ni ne voit les poissons colorés et voraces qu’elle emprisonne dans un filet au fond de l’embarcation. La pêche qu’elle ramène au village. Scintillants piranhas aux spasmes électriques. Et qu’observent les toucans bleus blottis dans l’ombre torve des palétuviers.

Mais La petite Orénoque est livrée à un autre monde : celui de la ville, ses bruits, ses misères, ses vices qui minent comme une gale intérieure tous ces indiens Waraos ou Yanomanis qui ont été arrachés à leurs propres villes. Le récit s’attarde sur les descriptions des cités indiennes qui survivent : villes au cœur de pierre, aux ventres jamais rassasiés. Mais aussi sur cette sourde révolte contre la loi commune qui a décidé d’asservir les Indiens du fleuve Orénoque. On entend les cris étouffés de la prison. On regarde ses murs impassibles, on perçoit les cliquetis morbides battus par des vents mauvais. À la moitié du récit, le lecteur se met à prier qu’Uma et José échappe à leur destin.

Patrice Dufétel La petite Orénoque, In Octavo éditions, juillet 2014, 144 pages, 15 €

Patrice Dufétel est poète, auteur de nouvelles et de récits qui alternent régulièrement fiction et auto-fiction.

Bibliographie complémentaire :

ALES, Catherine, 2006, Yanomami. L’ire et le désir, Ed. Karthala, 323p.
ANDUJAR, Claudia, 2007, Yanomami : la Danse des Images, Ed. Marval, 179p.
BIOCCA, Ettore, 1965, Yanoama – Récit d’une femme brésilienne enlevée par les Indiens, Ed. Plon, Coll. terre humaine, 460p.
BRINCOURT, Christian, 1996, Amazonie : les derniers indiens, Ed. Atlas, Coll. En Direct, 127p.
FUERST René, 2011, Yanomami – Premiers et derniers Amazoniens, 5 continents, 83p.
GHEERBRAN, Alain, 1993, Orénoque-Amazone, 1948-1950, Ed. Gallimard (Nouv. éd. rev. et augm), Coll. Folio, 435p.
HANBURY-TENISON, Robin, ENGLEBERT, Victor (Photos), 1986, Les Aborigènes de l’Amazonie : Les Yanomami, Ed. France loisirs, 168p.
KERJEAN, Alain, 1991, L’adieu aux yanomami, Ed. albin michel, 250p.
KOPENAWA, Davi, ALBERT, Bruce, 2003, Yanomami : L’esprit de la forêt, Ed. Actes Sud, 203p.
KOPENAWA, Davi, ALBERT, Bruce,2010,La Chute du ciel, Paroles d’un chaman Yanomami, Plon, Terre Humaine, 260p.
LE TOURNEAU François-Michel, 2010, Les Yanomami du Brésil – Géographie d’un territoire amérindien, Belin, 480p.
LIZOT, Jacques, 1976, Le Cercle des feux. Faits et dits des Indiens Yanomami, Ed. Seuil, Coll. Rech.Anthrop, 256p.
LIZOT, Jacques,1984, Les yanomami centraux, EHESS, 268p.
TAURINES, Robert, 2006, Yanomami, fils de la lune, Ed. Du Mont, 144p.
TIERNEY, Patrick, 2002, Au nom de la civilisation : Comment anthropologues et journalistes ont ravagé l’Amazonie, Ed. Grasset, 452p.
ZOCHETTI Raymond,2000,Yanomamis: les coureurs de la jungle, L’Harmatan,169p.

Écrivain et chroniqueuse littéraire, Laurence Biava contribue à plusieurs revues culturelles. Elle a créé, en 2011, l’association Rive gauche à Paris afin de créer et de soutenir des événements culturels liés au milieu littéraire ainsi que deux Prix littéraires. Le premier, le Prix Rive gauche à Paris, rend hommage à l’esprit rive gauche parisienne depuis le 19e siècle, et récompense une œuvre littéraire en langue française, qui privilégie la fiction. Le second, le Prix littéraire du Savoir et de la Recherche, est tourné vers tous les savoirs et les sciences.

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