J’ai besoin d’un reste d’illimité, j’ai besoin d’un indicté… j’ai besoin d’un poète. (p.229)

La légende c’est « ce qui doit être dit »… Non pas écrit mais chanté, avant que par trop de mots et de paroles écrites l’homme et la terre ne deviennent sourds. C’est ce que Pascal Bacqué a saisi. Il a saisi à « bras-le-corps » ce qui fait « légende ». Il a attrapé, rattrapé la poésie qui est au centre de l’écrit comme simple extension du « dit ». La poésie comme « corps et âme ». Celle qui a été écrasée par le tout littéraire, exténuée par le « fictionnel fait-art »…

À quoi bon, pourrait-on objecter ? Qui prendrait cela pour un témoignage ? De toute façon, on dira que c’est un roman. Oh ! J’ai horreur des romans ; ils sont au service du Dicteur, car il est le maître des fictions. C’est pire, encore ; les romans, comme leurs auteurs, croient à la réalité ! Ou alors, au non-sens. La seule chose à laquelle ils ne croient pas, c’est que la vérité n’est ni vraie ni absurde. Mais ; les romans ne savent pas que la réalité est un roman. (p.161)

Ici, le poète remonte sa propre vérité, la vérité de notre époque si contemporaine, si satisfaite de son « utilisation » du langage. Une légende c’est un écho sans fin, le passé réfraction infinie dans le présent le plus charnel. La terre est malade « à en crever ». Et notre reconnaissance va à l’écrivain qui dans son vaste vagabondage philosophico-littéraire sait éviter l’emploi du « langage contractuel » (nulle trace, par exemple, « d’environnement » mais bel et bien de terre, de nature…).

Malade donc la création. Malade des mots, du langage idéal et communicationnel des hommes. En souffrance d’erreurs théologico-politiques imposées à tous. Il y a presque, dans l’orientation du « dit » de Pascal Bacqué, une réminiscence de la « fausse parole » d’Armand Robin… Le groupe secret qui se fonde autour du Dicteur – dont le but de « donner la paix » par la « guerre à l’intelligence », la « guerre à la terre » – rejoint cette idée fondamentale du poète breton : les « dictateurs » ne progressent que sur la volonté « faible » de leurs assujettis, que sur leur silence, leur « in-dit »…

La composition même de l’ouvrage donne corps un texte totalement inconvenant dans la production actuelle. Et le poète se propose de perpétuer l’écho, encore et encore… dans deux tomes à venir !
Certains veulent y voir la marque de Tolkien. Pour ma part, les influences de Lewis Caroll, C.S Lewis, Joyce et T.S Elliot soulignent mieux la singularité de cette oeuvre.
Et si Hollywood n’en voudra certainement pas, l’écho fait écho au mot fameux de Hölderlin à l’aube des temps modernes : « A quoi bon des poètes dans un temps de détresse ? »

Il y a une grande conjuration contre la vie, dans nos contrées. Tout le monde le sait. Toute la terre en est imprimée. La raconter et la défaire, c’est une geste et une geste épiques. (4e de couverture)

Thierry Jolif

 

Pascal Bacqué La Légende d’Elias, 1. La Colère de la terre (avec une préface de Bernard Hanry Lévy  de bonne tenue), L’Âge d’Homme, Lausanne, janvier 2012, 24€

 

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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