sam 26 novembre 2022
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R.I.P. Cabu, Charb, Tignous et Wolinski de Charlie Hebdo

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dessinateurs charlie hebdo
Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, Charlie Hebdo

et Bernard Maris, Philippe Honoré, Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Elsa Cayat, Frédéric Boisseau, Michel Renaud et Mustapha Ourrad.

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Barbus chez Charlie Hebdo : Marine Le Pen à l’Elysée

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charlie hebdo

 Bal tragique à Charlie Hebdo : 12 morts, 4 blessés entre la vie et la mort. Résultat de l’attaque au cri d’Allah akbar perpétrée à 11h30 par deux ou trois monstres musulmans extrémistes au siège du journal satirique. Les dessinateurs Cabu, Charb, Tignous et Wolinski seraient morts. Jour noir pour la République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Jour noir pour la liberté de la presse, pour la liberté d’expression et pour la liberté tout court. Aujourd’hui, mercredi 7 janvier 2015, date de sortie officielle de Soumission, dernier livre de Michel Houellebecq : 5 points de plus pour Marine Le Pen. Le monde va mal.

charlie hebdo attentat

 

charlie hebdo

 


l'amour plus fort que la haine

BD Le magasin général : Loisel et Tripp ferment la boutique !

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bd magasin général
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Avec la sortie de Notre-Dame-Des-Lacs, neuvième et dernier tome de la série BD Le Magasin Général, Loisel et Tripp concluent brillamment une histoire débutée il y a maintenant 8 ans. Avec plus d’un million d’albums vendus. Succès mérité.

Ce que l’on apprécie avec les très bonnes séries télévisées, les sagas romancées, c’est que l’on sait s’embarquer pour de très nombreuses heures de plaisir et de bonheur. Le spectateur, le lecteur vont avoir le temps de s’installer. Quand ils publient en 2006, le premier tome du magasin général castermanMagasin Général, qui se veut une chronique d’un petit village québécois des années 1920, les deux auteurs, Loisel et Tripp pensent boucler leur histoire en trois volumes. Oui, mais voilà, le succès aidant, les principaux personnages évoluent dans des directions imprévues, des personnages secondaires prennent de l’épaisseur, l’histoire ou les histoires se complexifient et les trois volumes initiaux se transforment en six puis neuf tomes, dont le dernier vient d’être publié. Bien sûr, il y a Blueberry, Thorgal ou les Tuniques bleues qui dépassent les cinquante publications, mais une histoire unique en neuf volumes demeure un phénomène rare dans le monde de la BD.

magasin général trippIl fallait bien une telle durée pour raconter cette chronique villageoise. Nous sommes dans les années vingt, les années Charleston, celles du phonographe et du rôle majeur de la religion. La vie est dure et surtout pleine de conventions sociales, morales dans cette petite communauté du Québec, région où habite Loisel et où a enseigné Tripp. Les hommes partent plusieurs semaines l’hiver à l’abattage des arbres, le curé régente la vie quotidienne, le Magasin Général est l’unique commerce du bourg, lieu central où se cristallise toute la vie communautaire. Le propriétaire décède, un étranger arrive sur sa moto et tout l’ordonnancement villageois figé depuis des décennies va peu à peu se fissurer.

Les dessins à quatre mains, Loisel établit le support, Tripp l’approfondit, vont alors raconter la vie de cette communauté, saison par saison, au fil des événements imprévus de l’existence. Une magasin général trippBD à succès c’est d’abord des dessins et elles sont riches ces cases, riches de détails, d’émotions, de personnages clairement identifiables. Et puis il y a ces feuilles silencieuses, rythmées par une mise en page de 8 carrés, qui donnent le temps de respirer les saisons qui passent, d’observer les travaux agricoles, de montrer les taches ménagères sous l’œil familier d’une poule, d’un canard, d’une oie et d’un ourson, vigiles du spectacle de la vie. Ce sont ces cases silencieuses qui déshabillent avec tendresse les corps dans leur timidité et leur douceur, ce sont ces mêmes silences qui accompagnent ces visages magnifiquement empreints de tristesse ou de bonheur dans de superbes clairs-obscurs. Des cases silencieuses qui sont les plus parlantes. Vous l’avez compris il ne faut pas s’attendre à un rebondissement à chaque bas de page, à des explosions de violence, mais plutôt à des explosions de joie, de tristesse, d’émotions. Des explosions de vie.

magasin général loisel trippComme l’histoire, les dessins se divisent en deux ; les gros plans des personnages principaux dans des cases rigoureuses d’une part et la vie sociale décrite par des dessins qui pullulent de personnages et de détails amusants d’autre part. Dessins à deux niveaux, lecture à deux niveaux. On pourra en effet reprocher comme toujours à ces évocations du passé une nostalgie facile, « c’était mieux avant », mais ce n’est pas le propos unique, ni même principal de ces neuf BD, car après tout « c’était pareil avant sauf que votre avant à vous c’est notre maintenant à nous ».

La lenteur de la BD (au final plus de 600 pages) permet de creuser les personnages, d’appréhender leur évolution ; Rejean le curé exprime au fur et à mesure des albums des doutes sur son sacerdoce, Marie l’héroïne principale va s’émanciper revendiquant le droit de magasin général loiselchoisir sa vie. Petit à petit ce sont tous les fondements conservateurs de la communauté qui vont s’émietter faisant place à un nouveau socle de valeurs basées sur la tolérance et la solidarité, valeurs qui vont elles aussi probablement céder dans des albums à imaginer. Au fil des pages disparaissent tous les signes d’autorité : médecin, curé, maire pour laisser place à une société non hiérarchisée, mais plus solidaire. Le talent des deux auteurs est, grâce à la durée, de montrer ces différentes évolutions sans manifeste ou injonction, mais avec tact, douceur et un esprit d’ouverture sur les autres. Par des touches impressionnistes, les dessinateurs traitent ainsi de l’adultère, de l’homosexualité, de la tolérance religieuse, du féminisme, du handicap avec tolérance. Au sein de cette société en évolution qu’ils décrivent tout va de mieux en mieux au fil des pages comme si les auteurs faisaient leurs les utopies sociales des économistes de la fin du dix-neuvième siècle.

magasin général loiselEt puis au-delà de la description réussie de cette vie communautaire utopique, il est impossible de nier que les auteurs nous font partager leur empathie pour ces personnages singuliers et inoubliables qui dépassent des archétypes : Noël l’anar qui construit un bateau de noix pour quitter la société, Isaac revenu aveugle de la guerre 14-18 qui devine tout malgré sa cécité, les trois sœurs Gladu catholiques intégristes qui vont finir leur vie, comme un symbole, à planter des clous sur des planches de bois. Et tant d’autres, qui ne sont pas sans rappeler sur un autre registre, les personnages secondaires créés par Uderzo et Goscinny dans le village gaulois d’Astérix. Et on les entend ces personnages avec leur accent québécois, leurs expressions particulières si imagées et riches de sous-entendus, qui ralentissent encore la lecture comme pour nous obliger à prêter une attention toute particulière aux propos tenus.

magasin général castermanL’évocation d’un simple passé révolu et regretté n’aurait pas suffi à faire de ces BD des œuvres incontournables. En prise avec toutes les époques, elles demeurent paradoxalement intemporelles et la résonance de ces albums avec les manifestations du « mariage pour tous » est troublante. Au-delà d’une reconstitution historique avec des personnages attachants et marquants, Loisel et Tripp ont prôné des valeurs de tolérance et de libre arbitre. Construisant une société, leur société, idéale.

magasin général castermanQuand on referme le neuvième et dernier tome de cette immense chronique, qu’il est préférable de lire d’une traite comme un roman, on a l’impression d’abandonner Marie, Serge, Jacinthe et les autres. Ne plus les revoir nous attriste, mais on devine qu’à leur tour eux aussi vont être bousculés par une nouvelle modernité qui remettra en cause certains de leurs principes de vie. Loisel et Tripp ont choisi de ne pas nous raconter ce futur. Coudonc, rien ne nous empêche icitte de l’imaginer en feuilletant à l’envi, quand le « blues » nous guette, ces neuf ouvrages emplis de bonheur et d’optimisme. Pis cela « mettra du fun dans notre vie ». Tabernacle !

BD Magasin général, neuf volumes tous disponibles chez Casterman au prix de 15,50€ chaque tome. Dessins, scénario : Régis Loisel et Jean-Louis Tripp

 

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Appel à projets artistiques 2015 – Unidivers

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DISJUNCTION 8 Young runner statue on Syntagma square
Jeune coureur du square Syntagma

Unidivers, le Magazine culturel de Rennes, œuvre en faveur des arts dans le cadre de ses activités (voir notre ligne éditoriale). À ce titre, Unidivers propose en tant qu’éditeur media de promouvoir la création de deux artistes en 2015 à travers un appel à projets artistiques. À travers un lectorat supérieur à 100.000 visiteurs chaque mois, l’objectif est d’assurer la diffusion la plus large possible des créations retenues auprès du public et des acteurs de la scène culturelle rennaise, bretonne et nationale. Ce, dans une perspective de production, d’édition, d’exposition.

 

Deux différents artistes ou collectifs d’artistes (tout âge, toute nationalité) sont invités à publier sur Unidivers chacun une série de 10 à 16 créations originales (ni exposées ni éditées auparavant) liées par une ligne directrice (thématique). Chaque composition de cette série doit être composée de deux médiums :

  1. photo (objet, événement, lieu, personne, création, etc.) ou/et vidéo
  2. écriture ou musique complétant la photo (ou la vidéo).

Les deux séries de 10 à 16 créations seront publiée sur unidivers.fr à partir du 1er mars 2015 à raison chacune d’une tous les 15 jours, soit jusqu’à juillet 2015 (1er lundi de chaque mois : artiste X, 2e lundi artiste Y, 3e lundi artiste X, 4e lundi artiste Y, et ainsi de suite).

Le premier projet artistique retenu en 2014 était signé Christos Chryssopoulos. Il comprenait des photos d’Athènes avec en regard des textes. Depuis son achèvement, ce projet nommé Disjonction connait une belle visibilité à travers expositions et publications (voir l’article et recension). En cours depuis trois mois, la série 48e parallèle Nord d’Olivier Hodasava.

Appel à projets
Date limite des dépôts : 30 janvier 2015

Le dossier est à envoyer sous forme de fichier(s) pdf, psd, doc, mov, mp3, mpg, flac, indd, jpg, etc. (zippé(s) ou non ; par lien de téléchargement ou directement) à contact@unidivers.fr avec comme « objet » : « Appel à projets 2015 ». Le dossier doit comprendre :

  • un CV présentant la démarche artistique générale,
  • un dossier presse,
  • le projet détaillé de la série originale à venir pour publication sur Unidivers.fr avec une présentation d’au moins 4 premières propositions : visuels (photos ou/et vidéos) avec en regard des textes ou/et musiques.

Une commission de sélection, composée d’artistes, conservateurs, écrivains, journalistes et critiques d’art, se réunira début février. Ses décisions seront communiquées à tous les postulants. L’originalité et l’excellence technique des travaux constituent les critères principaux qui orienteront les choix de la commission.

Suivez les commentaires, questions et informations utiles en direct sur l’événement Facebook

Avec Mateo Falcone Eric Vuillard réalise un film âpre et sensoriel

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Avec Mateo Falcone Eric Vuillard signe une entrée remarquée dans le paysage du cinéma français. Mateo Falcone est une adaptation très personnelle d’une nouvelle de Prosper Mérimée. Il réalise un film âpre et sensoriel où les personnages dialoguent avec…le vent.

Fin août, à l’occasion de la dernière rentrée littéraire, le Rennais Éric Vuillard a publié Tristesse de la terre (voir notre article), récit dont le titre aurait très bien pu correspondre à l’objet filmique hors norme que constitue Mateo Falcone. Le film raconte la tragédie d’un enfant, qui, en mateo falcone eric vuillardl’absence de ses parents, abrite un fugitif, avant de se retrouver confronté à la violence de ceux qui le recherchent… Rappelant Steinbeck dans Des souris et des hommes, Éric Vuillard filme sans aucune forme de procès la brutalité sourde des hommes, et la met en parallèle avec la sérénité enchanteresse des grands espaces. Qui plus est, le réalisateur dépasse ce dualisme quelque peu convenu, pour filmer la « tristesse de la terre ». Ce projet singulier, qui n’est d’ailleurs mateo falcone vuillardaucunement explicité dans le film, repose notamment sur de très longs plans-séquences mettant en scène des hautes herbes battues par un vent retentissant. Le plus marquant, long de quatre minutes et demie, constitue une séquence d’anthologie, et appartient aux plus beaux moments qui nous seront donnés à voir au cinéma cette année. Chez Vuillard, le calme de la nature s’accompagne d’une langueur mélancolique, qu’il donne à voir par ces plans épurés, et à entendre par une bande-son minimaliste, dominée par le souffle rugueux du vent. Cette « tristesse de la terre » apparaît comme le résultat de la violence humaine, qui prend pour cadre une nature lasse de la contempler.

mateo falcone eric vuillardCe puissant souffle esthétique et poétique s’allie dans le film à un récit âpre et minimaliste. Éric Vuillard ne nous informe pas des noms des personnages (du moins jusqu’au générique de fin) ou de leurs motivations profondes. En témoigne d’ailleurs la saisissante dernière scène, dont on ne dira rien de plus. Presque entièrement dépourvu de dialogues, Mateo Falcone se révèle être une adaptation très libre, laissant une grande place à l’interprétation. On pourra néanmoins mateo falcone vuillardassigner au film une réflexion sur l’honneur, valeur qui y occupe une place centrale, et qui prend toute son ampleur dans les dernières séquences. Les personnages, et en particulier le jeune fils de Mateo Falcone, esseulés au milieu d’immenses paysages, sont filmés comme des éléments intrinsèques à ces derniers. Éric Vuillard saisit ainsi brillamment l’âpreté d’un monde dans lequel la violence des hommes se trouve transcendée par une communion possible avec la nature.

Porté par des acteurs justes et une mise en scène impressionnante, Mateo Falcone s’avère donc être une adaptation très pertinente de la nouvelle de Prosper Mérimée, qui réinvente avec brio la manière de filmer la nature.

Film Mateo Falcone Eric Vuillard, 26 novembre 2014 (1h5min)
Avec Hugo de Lipowski, Hiam Abbass, Patrick Le Mauff plus
Genre Drame
Nationalité Français

L’idiot du palais de Bruno Deniel-Laurent : de la maison de servitude à la liberté

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Bruno Deniel-Laurent, l'idiot du palais

Pour son premier roman, Bruno Deniel-Laurent nous emmène dans l’enfer secret et sucré d’un simulacre des Mille et une Nuits…

Le jeune Dusan (prononcer « Douchane »), en recherche d’emploi, se fait embaucher comme agent de sécurité à Paris, avenue Foch. Dans un immeuble huppé transformé en palais oriental, il doit, avec d’autres, pourvoir aux moindres exigences de la Princesse. Domesticité hiérarchisée en fonction des nationalités d’origine, répartie sur tous les étages de la bâtisse, sécurité dirigée par l’inquiétant docteur Elias, tout est organisé, rôdé au millimètre pour satisfaire les moindres desiderata de celle qui n’est qu’une caricature de Shéhérazade, baudruche inane, gonflée de gloutonnerie et de vide existentiel. Dusan, malléable, mais observateur, fait office de potiche encravatée dans ce décor fastueux dont Sébastien Lapaque (article du 4 septembre 2014 paru dans Le Figaro littéraire) a justement noté le caractère d’enclave juridique propice à un esclavage moderne mené à l’insu du monde extérieur. Le sentiment de déréalisation qu’éprouve Dusan commence à s’effriter lorsqu’on l’informe de l’arrivée du Prince. Ce dernier, amateur de sexe et de chair fraîche, exige une consommation journalière. Dusan se voit donc chargé de dénicher une prostituée capable de se plier aux fantasmes de celui qui, pas plus que la Princesse, n’a de véritable substance ni ressemblance à la vénérable littérature des Mille Et Une Nuits. Sur les boulevards extérieurs, Dusan « recrute » Khadija. Il va en tomber amoureux, ce qui n’est pas du tout dans ses prérogatives d’agent de sécurité.

Bruno Deniel LaurentKhadija, c’est l’Orient moins les contes. Dusan, happé par l’ambiance délétère du Palais, veut désormais vivre avec elle une idylle parfaite, mais son retour au réel, un réel sans fioritures, sera brutal. Et salvateur. De cela il ne prendra toute la mesure qu’un peu plus tard, dans une scène de mort et de renaissance. Pour leur part, le Prince et la Princesse ne vivent pas dans un espace et un temps qui seraient dégagés de l’inéluctable dégradation des choses et des êtres, ce qu’on appelle l’entropie. Leur illusion est entretenue par la glaçante machinerie ancillaire et sécuritaire du Palais. Peur de la reconduite dans le pays d’origine, peur de la précarité, à peu près tous, parmi le personnel, entretiennent à leur tour cette machinerie. Seul le mystérieux docteur Elias, dont la biographie et les motivations restent obscures, offre une figure véritablement maléfique, celle d’un serpent qui n’en finirait pas d’offrir des pommes pourries à tous ceux qu’il croise dans le Palais, ce faux paradis en plein Paris.

Bruno Deniel-Laurent
Bruno Deniel Laurent

Si le paradis est évoqué, c’est parce que Dusan en sera chassé, quoique ce ne soit pas par un ange brandissant une épée de feu. Le détail significatif, ici, est que c’est au Bois de Boulogne que le protagoniste ira finir une course folle. Nous savons tous que cette zone boisée n’a rien d’un chaud Eden oriental et connaît quotidiennement l’industrie de la prostitution, mais l’ingéniosité de Bruno Deniel-Laurent consiste à recadrer la possibilité d’une existence, riche d’enseignements, de symboles. C’est dans un cadre végétal, et non dans l’armature de béton et de carton-pâte du Palais de l’avenue Foch, que commence l’aventure humaine. Le Palais n’est qu’une coruscation démente dans laquelle se déploie, par une routine sinistre, la vaine tentative de soustraire l’être au temps, à la mort, à la marche vers une vérité infusée en nous-mêmes. Dusan entreprend finalement ce trajet. Si les contes, les mythes ont une vérité, c’est bien qu’ils ne sont pas déconnectés de notre propre expérience. S’ils représentent un apprentissage, fort éloigné du reste des pédagogismes à géométrie variable dont les calendriers électoraux et les carriérismes voudraient rythmer la vie, c’est bien leur application hic et nunc, au cœur du réel, dans son expérience personnelle, et non dans des assemblages illusoires. Le Prince et la Princesse, dont on ne sait même pas les noms, sont pris dans leur propre enfer, interminable orbite autour des facettes les plus infantiles, les plus bassement organiques de leurs egos. Elias est leur démiurge. Sans parler, à nouveau, de ce que connaissent les « petites mains » de cette étrange demeure.

Bruno Deniel Laurent
Bruno Deniel Laurent

On peut se demander si n’est pas fustigé ici tout ce qui, en nous, voudrait une stase, ou une répétition de l’Histoire, de ce « mieux » qui avait cours « avant ». C’est bien en se séparant du Palais que Dusan accède à l’Histoire, à son histoire, et même (peut-être avant toute chose) à la possession de son nom : Dusan signifie en effet « âme », « esprit ». Avant cela, avant son poste d’agent de sécurité au Palais, l’auteur ne nous renseigne pas vraiment sur lui ; autant dire que « l’idiot », ici, est l’innocent, la figure virginale, initiale, du bateleur qui accède, au fil des pages, à la stature d’homme. Parvenu à ce stade, Dusan retournera volontairement en Enfer, dans une tout autre démarche. Bruno Deniel-Laurent possède une expérience d’accompagnateur de princes des Émirats arabes unis. On peut évidemment spéculer, à la lecture de ce livre, sur la part de l’autobiographique et du purement fictif, mais il semble plus intéressant de retenir que Deniel-Laurent, voyageur au discernement sûr, a su, dans ce premier roman, transmettre avec une écriture fluide, bienveillante et sans niaiserie aucune, tout l’intérêt qu’il a déjà eu l’occasion de manifester, dans une production d’articles conséquente, pour les étranges et fascinants chemins qu’empruntent nos destinées.

 Il était entré dans le gosier du Palais, avait profité de ses largesses, joui de sa chaleur, et le Palais, suivant sa loi d’entropie, avait voulu l’avaler, le digérer, mais il était resté en suspension, incomestible pour son œsophage gâté. Alors lui revint en mémoire l’image de la Princesse s’étouffant avec une pistache, les Philippines affolées dans le lobby et les hurlements des dames de compagnie, et il revit ce gigantesque monticule de chair trembler sur sa base vermoulue, mis en péril par un simple fruit sec. 

 Feuilletez le livre

Bruno Deniel-Laurent L’Idiot du Palais, éditions de la Table Ronde, septembre 2014, 144 pages, 228 KB, 16 euros (format papier), 11,99 euros (format numérique).

Né à « Chio » dans le Haut-Anjou sous la présidence de Georges Pompidou. Rédacteur en chef de feu la revue Cancer! et de la revue Impur, collaborateur des pages culturelles du magazine Marianne et des hors-séries de L’Obs, de la revue Schnock et de La Revue des Deux Mondes, Bruno Deniel-Laurent est l’auteur chez Max Milo d’un essai polémique, Éloge des phénomènes, et d’un abécédaire littéraire sur sa province natale, L’Anjou en toutes lettres (Siloë). Il est l’auteur, avec Guillaume Orignac, de Cham, film de création documentaire sur le génocide des musulmans du Cambodge et auteur-réalisateur d’On achève bien les livres, essai cinématographique sur le pilon des livres. Son premier roman, L’Idiot du palais, est sorti en septembre 2014 aux Éditions de la Table ronde dans la collection Vermillon. Travaillant actuellement sur la question des Kurdes de Syrie, il tient une galerie photographique compilant ses clichés pris en novembre 2014 au Rojava (Kurdistan syrien).

Oeuvres principales :
Cham (2010)
L’Anjou en toutes lettres (2011)
On achève bien les livres (2012)
Éloge des phénomènes (2014)
L’Idiot du palais (2014)
Voyage au pays des Chams (2015)

Dans La couleur du lait Nell Leyshon décrit la campagne anglaise…

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la couleur du lait
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Dans La couleur du lait Nell Leyshon décrit la campagne anglaise et les saisons : printemps, été, automne, hiver. Une année : 1831. Époque favorable à une histoire tragique pour une jeune fille de 15 ans dans la campagne anglaise. « Ceci est mon livre et je l’écris de ma propre main…souvent une histoire se passe plus vite qu’il ne faut de temps pour l’écrire, pourtant je dois me hâter, car il ne me reste pas beaucoup de temps ». Pourquoi ? Nous le serons à la fin de ce court récit.

 

C’est un récit lumineux, sans majuscules, ni ponctuations, avec comme deux temps uniques le présent ou l’impératif, car Mary n’en connaît pas d’autres. Une vie banale de misère dans la campagne anglaise – fin XIXe, début XXe ? – telle que nous pouvons l’imaginer avec des descriptions pointues. C’est la vie à la ferme, dans une grande misère,  père brutal, mère insensible, 4 sœurs dont Mary la dernière, un grand-père invalide mais qui entretient une grande complicité avec Mary. Vie rustique : on ne sait ni lire ni écrire ; le soleil, le temps, les animaux servent « d’horloge ». Mary a un fort caractère, une spontanéité et un franc-parler, mais aussi un sens de l’observation. Les 4 sœurs travaillent durement pour leur père exigeant ; la seule « distraction » est le service religieux…

la couleur du laitEn contrepartie d’un accord financier, le père envoie sa fille Mary chez le pasteur Graham afin d’aider la bonne Edha, pour tenir compagnie à la femme du pasteur, femme fragile et douce qui apporte à Mary beaucoup de bienveillance. Ce sera l’occasion de découvrir les disparités sociales ; une des sœurs de Mary s’est laissée séduire par le fils du pasteur… et se retrouvant enceinte, ne pourra jamais avouer qui est le père ! Mary le sait etverra l’hypocrisie de déployer lors du baptême du bébé. Le père, autrement dit le fils Ralph, part alors étudier à Oxford où il passe pour un garçon modèle !

Ce peu ou prou « bonheur » de Mary sera de courte durée : la femme du pasteur meurt. Mais Mary reste au service du pasteur. Tout d’abord, le pasteur, voyant sa vivacité d’esprit, lui fera découvrir les richesses de l’écriture, de la lecture. Il finira par ne pas garder Edha la bonne et restera seul avec Mary. Il deviendra alors dominateur, avilissant et fera subir à Mary toutes les pires humiliations jusqu’au drame final. Savoir lire et écrire servira à Mary afin de raconter son destin fatal en une émouvante et difficile confession. Terrible destinée d’une jeune fille pauvre et illettrée dans cette campagne anglaise. La couleur du lait de Nell Leyshon, en apparence simple, est plein de leçons de vie et de poésie.

La couleur du lait Nell Leyshon, Phebus, août 2014, 17 euros, 176 pages.

Ce livre est disponible à Rennes à la librairie le Forum du Livre ou directement en ligne.

 

Nell Leyshon est née à Glastonbury, dans le comté du Dorset au Royaume-Uni. Après des études de littérature anglaise à l’université de Southampton, elle s’est fait connaître par ses pièces de théâtre enregistrées pour la BBC. Son premier roman, paru en 2004, Black Dirt figurait sur la liste de l’Orange Prize. Devotion et The Voice ont remporté un franc succès. Publié en 2012, La Couleur du lait l’a consacrée comme un des auteurs importants de notre temps. C’est la première œuvre de Nell Leyshon à être traduite en français.

L’Histoire d’un amour de Catherine Locandro : poignant

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histoire d'un amour

L’Histoire d’un amour de Catherine Locandro se déroule à Rome. Luca, marié et père, enseigne la philosophie depuis des années dans le même lycée. En face, au comptoir de l’Alfredo, alors qu’il parcourt le journal La Repubblica, en ce vendredi 10 novembre 1995, un article le bouleverse. Luca se lève et part errer dans la ville en se mêlant aux ombres de l’histoire… De fait, depuis 1967, Luca garde un secret qui aujourd’hui lui revient comme un boomerang au visage et aux yeux du monde. Cette étrange révélation le contraint à revivre les souvenirs d’une liaison.

« Leur rencontre avait eu lieu un soir de septembre 1967 au Teatro delle Vittorie. Il lui avait tendu un papier pour qu’elle le signe, elle lui avait demandé son prénom. » Luca était à l’époque figurant dans une émission de variétés diffusée sur la RAI. Attentif et d’un naturel timide, l’apparition et l’aura enveloppante de la… Diva avaient bouleversé en lui l’ordre du réel. De son côté, la mort de son amant italien, Poète, et sa propre tentative de suicide avaient valu à la cantatrice le surnom de « veuve noire » par les médias italiens et provoqué l’engouement de son public. La chanteuse porte en elle tout le drame d’une vie lyrique en attente d’une résurrection.

histoire d'un amour« Il avait baissé la tête, incapable d’affronter son regard, mais son visage de tragédienne et sa lumineuse tristesse avaient eu le temps de s’ancrer en lui. Cette image l’avait hanté des jours durant… […] Il l’avait regardé, soudain inaccessible. Dans cet éloignement pareil à un abandon, il avait ressenti pour la première fois ce que cette femme n’en finirait pas de lui inspirer, le désir et le manque, se nourrissant l’un l’autre, inextricablement liés. »

Il ressent sa profonde solitude et sa détresse, il est persuadé qu’il est le chemin qui la rendra heureuse. Elle voit en lui une figure du Poète, son amant perdu. Entre confusion et envie, la chanteuse puise en lui l’instant présent fait de souvenirs, fragilise sa relation pour mieux éprouver son désir, diffère ses angoisses jusqu’à se perdre dans un réel incertain, décousu. Jeunesse, fougue, passion se mélangent en secret. Mais les obstacles sont trop nombreux. Luca ne peut accéder à autre chose qu’au statut d’ombre planante dans le coeur de la cantatrice adulée. La rupture est consommée.

« Luca. Tu n’es ni le Poète ni moi. Toi, tu es la lumière, tu es vivant. Tu es de ceux qui restent. Je ne t’ai pas aimé comme tu l’aurais souhaité, et comme tu le méritais. Mais je t’ai voulu, de toutes mes forces, égoïstement, pour cette lumière-là. Elle a éclairé un court instant des ténèbres contre lesquelles je n’ai pas fini de me battre. Qui ne me laissent aucun répit. »

Condamné au secret, une mauvaise toile invisible se tisse entre Luca et les autres, sa propre famille. « Tu as fait de moi un étranger parmi les miens… » Mais aujourd’hui, 10 novembre 1995, le secret est éventé. Huit ans après la mort de la Chanteuse, une biographie révèle la vérité sur leur liaison. Luca est mis au pied du mur. Devant son épouse et leur enfant. Que va-t-il décider ? Il y a des amours qui se vivent, d’autres qui s’espèrent… La raison l’emporte parfois sur la passion par nécessité ou par peur, par besoin ou par compassion.

L’Histoire d’un amour, c’est avant tout l’histoire d’un amour aux exigences tragiques et sacrifiées. C’est l’histoire d’un amour clandestin à la passion dévorante, brève mais intense. C’est aussi le poids du secret, des oubliés d’une vie, la marque de l’impossible oubli véritable. S’affranchir du passé, malgré son omniprésence obsessionnelle, afin d’avancer.

Dans une écriture délicate nourrie de flash-back clair-obscur et d’un présent empesé, Catherine Locandro  – auteur de Face au Pacifique, L’enfant de Calabre et les anges déçus – nous plonge dans une fiction sensible et nostalgique. L’histoire d’une passion bouleversante où le voile du secret finit par tomber.

L’Histoire d’un amour Catherine Locandro, Editions Héloïse d’Ormesson, août 2014, 128 pages, 15 euros

Avec Charlie’s Country, Rolf de Heer filme l’aborigène David Gulpilil

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Charlie's Country
Charlie's Country

 Charlie’s Country en est la preuve : Rolf de Heer est un cinéaste australien qui n’aime pas la facilité. Après avoir livré des objets autour de la question du handicap (Bad Boy Buddy ou Dance Me To My Song), le réalisateur a, depuis, privilégié la thématique aborigène. The Tracker, 10 Canoés, 150 lances et 3 épouses laissent maintenant la place à ce Charlie’s Country.

cinéma, film unidivers, critique, information, magazine, journal, spiritualité, moviesLa problématique aborigène est une donnée sur laquelle il faut compter en Australie. Le Chemin de la liberté de Philip Noyce ou Samson et Delilah de Warwick Thornton sont là pour le rappeler. Dès lors, rien de plus naturel pour Charlie’s Country de commencer par un plan d’une simplicité et d’une beauté effarante qui s’inscrit parfaitement dans le parcours de la cinématographie australienne. Mieux encore, il fait totalement sens en posant une question essentielle à la compréhension du métrage : quelle est la place de l’homme dans son milieu ?

Charlie's CountryAfin de répondre à cette interrogation, le cinéaste ne va jamais lâcher son héros et le spectateur est donc invité à le suivre dans son quotidien, entre achat de nourriture, conversation avec ses amis et moments de solitude. Loin d’être ennuyeuse, cette virée de tous les jours est passionnante tant elle ouvre sur des couleurs cinématographiques variables. En effet, l’écriture, en apparence simple, n’en demeure pas moins d’une belle complexité. Maniant autant la réflexion sur la transmission (l’invitation à apprendre la danse traditionnelle aux plus jeunes) ou le temps qui passe (le leitmotiv de la photographie devant l’opéra de Sydney) que l’humour (grand moment de franche rigolade devant l’épisode de l’emprunt de la voiture), Charlie’s Country ose les ruptures. Celles-ci passent merveilleusement bien d’autant plus que le projet est porté par un acteur principal, David Gulpilil, déjà vu chez John Hillcoat, Baz Lurhmann ou dans Crocodile Dundee, qui livre une prestation tout simplement Charlie's Countryhallucinante. Regard tantôt malicieux tantôt perdu, paroles truculentes ou silences profonds, physique d’une grande sécheresse et tête amicale, le comédien joue de toutes les cartes afin de prendre le spectateur par la main et l’emmener dans un monde cinématographique à la sincérité bienvenue. L’empathie est alors totale. Conclusion évidente, il n’est plus besoin de chercher plus loin : l’acteur de l’année cinématographique 2014 est là, devant nous, bouffant littéralement l’écran. Le comédien n’a pas volé son prix d’interprétation à la dernière édition du Festival de Cannes, catégorie Un Certain regard. Il ne volera pas, non plus, notre souvenir et notre respect.

Mais cette approche existentielle n’en demeure pas moins un trompe-l’œil. Des choses bien plus dramatiques se cachent et ne demandent qu’à exploser. Une certaine idée de cette vie n’est pas non plus véhicule d’une condition humaine élevée. En effet, Charlie est clairement en proie aux doutes et garde une terrible rage envers tout un pan de la population australienne. Qui sont ces hommes venus lui faire la morale sur ses habitudes (énorme épisode du buffle) ? Qui Charlie's Countrysont ces hommes venus l’utiliser sans rien donner en retour (le rapport aux dealers de marijuana) ? En posant ces questions, le film veut pointer du doigt les dérives d’une colonisation aux conséquences terribles encore palpables dans les esprits et dans les faits. Le spectateur prend alors, et cette posture s’avère tout à fait normale, fait et cause pour le héros et se dit que les aborigènes ne méritent définitivement pas un regard et une attitude aussi condescendants. Néanmoins, dans une première partie, Rolf de Heer n’a pas vocation à faire de son projet une attaque, certes compréhensible, primaire de cette situation. Charlie’s Country, et tout ce qu’il veut représenter, mérite sans doute mieux que ce manichéisme limité. Afin de rétablir l’équilibre, le réalisateur ose des instants intéressants. Charlie's CountryIl y a bien eu quelques propositions non dénuées d’intérêt (la question de la santé en est un exemple palpable). Il y a, également, la construction d’une atmosphère légèrement cynique (« Fucking white boy ! », « Fucking black boy ! ») qui s’échappe des limitations. Il y a, enfin, des tentatives d’apaisement et de refus de la condamnation en bonne et due forme (le rapport entre Charlie et les gardes de cette réserve aborigène). De fait, en opérant ces choix forts, le métrage vient prouver,  encore une fois, sa belle complexité. Oui, il y a des abus. Oui, il y a des révoltes possibles. Mais il y a, aussi, une volonté presque indicible de vivre ensemble. L’opération est difficile. Elle n’en demeure pas moins très respectable.

Cependant, un poids peut peser plus que son opposé. Et la rage peut dominer. Il ne faut pas, non plus, tomber dans une certaine forme d’analyse et de compréhension angélique qui masquerait le fond d’un problème réel qui livre quotidiennement ses victimes. C’en est donc trop pour Charlie. Il doit partir. Quoi de plus naturel, alors, que de prendre le chemin du bush. Retour à la nature primitif où les plantes, les animaux et les grottes deviennent refuges salvateurs. Vivre Charlie's Countrycomme les ancêtres, retrouver la puissance panthéiste, oublier les méfaits d’une civilisation. La caméra devient alors complètement naturaliste en insérant parfaitement le personnage dans son milieu. Jamais trop proche de Charlie, la pudeur et donc le respect étant de mise, elle ose même des aérations où le cadre majestueux peut prendre toute sa place. L’espace est bien sans limites et le protagoniste peut s’évanouir totalement dans ce monde chéri tant les repères spatiaux paraissent hésitants. Et si le spectateur ne sait jamais trop quelle direction Charlie prend, l’important ne situe pas à ce niveau. En effet, la prégnance est donnée à la globalité naturelle qui doit l’emporter aisément sur la carte, le chemin et donc les marqueurs de la civilisation. Instants magiques pour ce protagoniste qui les mérite amplement. On pourrait aisément offrir des comparaisons avec le cinéma de John Boorman ou de Terrence Malick, tous deux grands cinéastes de la forêt. Rolf de Heer n’en est jamais loin et ces passages de Charlie’s Country s’insèrent parfaitement dans cette continuité de représentation cinématographique. Néanmoins, tout n’est pas si facile dans le rêve naturel. Les conditions sont dures, très dures. Grâce au cahier des charges employé par le réalisateur, le spectateur les ressent immédiatement. Conclusion inévitable, le drame, après cette parenthèse enchantée, ne peut qu’arriver.

La maladie, sournoise, pernicieuse, malveillante guette. En s’abattant sans prévenir, elle va sonner le glas du héros. Obligé d’aller se faire soigner à Darwin, Charlie se fait prendre par l’expérience urbaine de plein fouet. En se resserrant de plus en plus, le cadre va complètement enfermer le protagoniste et les possibilités de fuite sont bien minces. Il pourrait y avoir l’alcool, refuge mental quand il lui arrive de jouer son rôle de paradis artificiel, mais dont la dépendance Charlie's Countryne peut que faire chuter l’individu. À force de boire, Charlie n’est plus. Son regard devient bien trop vitreux pour y voir une vitalité joyeuse (la conversation avec ses vieux amis, symptôme mortel d’une condition aborigène urbaine en décalage), ses gestes deviennent bien trop répétitifs pour y voir une action intéressante (les retraits à la banque où, en deux plans semblables, le cinéaste profite de la puissance d’une ellipse désastreuse). Il pourrait également y avoir l’espace, refuge physique quand il se balade. Mais où trouver la fuite quand la ligne d’horizon est obstruée par des immeubles et quand le peu de nature est encombré par des éléments souillés (le parc urbain) et des hommes malveillants (les policiers) ? La conclusion va s’avérer terrible et le métrage va oser une prolongation de récit qui n’était pas attendue. Celle-ci peut surprendre et paraître maladroite, car tout va très vite dans le déroulement du récit. Le réalisateur n’en ferait-il pas un peu trop pour émouvoir coûte que coûte son spectateur ? Faut-il y voir une volonté d’accablement de son personnage ? La suite du métrage va permettre de répondre à ces interrogations qui ne rendent définitivement pas grâce à la vision de Rolf de Heer. Celles-ci sont, en fait, bel et bien nécessaires, car le cinéaste veut, avant tout, aller jusqu’au bout de son idée de cinéma. L’équilibre qu’il cherchait pourtant à construire va se dissiper Charlie's Countrybrutalement. La balance a choisi son camp. Le réalisateur a choisi son propos. Ce sera celui de la tragédie humaine où un homme, un peuple, un monde ne peuvent plus vivre dans leur propre maison. On pouvait s’y attendre, mais la réponse à la question initiale est donnée lors d’une très belle séquence où l’utilisation du champ / contrechamp, pourtant principe élémentaire de la grammaire cinématographique, prend une tournure immensément dramatique. Tout n’est qu’illusion dans cette Australie qui n’a toujours pas compris ses erreurs. Et c’est toute une réalité bien trop sale qui ne doit jamais être enjolivée. Le poids de la situation aborigène est trop lourd pour ne pas laisser berner.

En ne jouant jamais la carte de la facilité tout en ne sacrifiant jamais son message, Charlie’s Country interpelle, donne à penser et, finalement, provoque la révolte. Œuvre fondamentale de 2014, le métrage nous dit, simplement, que la lutte pour une compréhension humaniste des choses n’est pas encore gagnée.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=8ACCfT09HJc]

 Charlie’s Country
Date de sortie initiale : 12 octobre 2013
Réalisateur : Rolf de Heer
Acteurs : David Gulpilil, Peter Djigirr, Luke Ford
Durée : 108 minutes
Bande originale : Graham Tardif
Distinctions et récompenses : Prix du meilleur acteur un certain regard

Greffe humaine et don d’organe : mythe, éthique et réalité

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transhumanisme

Alors que nous fêtons le 60e anniversaire des premières transplantations rénales réussies, le rêve de pouvoir réaliser des greffes d’organe, de réparer un corps meurtri ou amoindri a sans doute existé très tôt dans l’imaginaire humain, notamment dès qu’a émergé un corpus médical fondé sur des connaissances anatomiques.

 

Diverses religions ou mythologies y font référence : dans le Mythe d’Osiris, la reconstitution du corps du dieu par Isis ou encore la perte de l’œil d’Horus réparée par Thot n’en sont pas éloignées ; l’hagiographie chrétienne n’est pas en reste avec Côme et Damien, greffant la jambe d’un Africain récemment décédé en place de celle nécrosée du diacre Justinien. Très sérieusement, la première description sérieuse d’une autotransplantation – c’est-à-dire chez un même individu – serait due à médecin indien Sushruta, lequel a décrit 800 ans av. J.-C. la réparation esthétique de nez amputés chez des criminels ou des prisonniers de guerre : un greffon cutané frontal est découpé et abaissé par rotation sur la zone amputée…

Alexis Carrel
Alexis Carrel

En 1906, Mathieu Jaboulay, chirurgien lyonnais, réalisa avec son interne Alexis Carrel, la première xénogreffe (entre deux espèces différentes) d’un rein de porc (puis celui d’une chèvre)à hauteur du coude chez deux femmes atteintes de néphrite terminale – un échec. Toujours dans les premières années du 20e siècle, Alexis Carrel transplanta sur des chiens divers organes, dont le rein, le cœur ou la rate. Ces opérations lui valent en 1912 le Nobel de médecine ; même si tous les animaux opérés moururent après avoir rejeté les greffons pour des raisons alors incomprises à une époque où l’on découvrait à peine la spécificité des groupes sanguins. Ce n’était que les débuts de la science de l’immunité : la capacité pour l’organisme de se défendre contre toute agression extérieure, en particulier infectieuse, mais aussi à déterminer le soi/non soi comme un organe étranger. Plus tard, Alexis Carrel aidé de Charles Lindbergh, travaillera sur les premiers modèles de cœur artificiel. Les opinions éthiques et les sympathies politiques de Carrel desservirent sa renommée posthume.

Yuri Voronoy
Yuri Voronoy

En 1905, Eduard Zirm réussit à Vienne la première greffe de cornée. Mais pour d’autres greffes, le risque de rejet resta un problème insurmontable. Le chirurgien soviétique Yuri Voronoy réalisa six allogreffes rénales humaines entre 1933 et 1949 : les reins étaient transplantés dans la cuisse et non la cavité abdominale. Le donneur de la première greffe était mort d’une fracture de la base du crâne depuis six heures. Le receveur était une femme de 26 ans, urémique après une tentative de suicide par ingestion de chlorure de mercure. Les patients étaient incompatibles dans le système sanguin ABO : une transfusion aurait été dans tous les cas mortelle pour le receveur. Ce dernier décéda 48 heures plus tard sans rétablissement de l’émission d’urine. Des six tentatives réalisées et toutes vouées à l’échec, il ne rapporta aucune reprise de la fonction rénale. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, deux positions s’affrontèrent : celle des biologistes, pour lesquels la transplantation de rein, choisie comme banc d’essai des transplantations d’organes, ne pouvait être envisagée qu’une fois résolu le problème fondamental de la tolérance des greffes ; celle des médecins, pour lesquels on pouvait raisonnablement parier que des essais cliniques scientifiquement contrôlés pouvaient être aussi riches en informations que des études de biologie fondamentale.

Jean Hamburger
Jean Hamburger

En 1951, Peter Medawar, de l’Institut national de recherche médicale de Londres, établit enfin le rôle du système immunitaire du receveur dans la destruction des organes transplantés ce qui lui valut le prix Nobel. Le succès d’une hétérogreffe supposait une correspondance tissulaire quasi parfaite entre donneur et receveur. En décembre 1952, Jean Hamburger, à qui l’on doit le terme médical « néphrologie », en collaboration avec l’urologue Louis Michon de l’hôpital Necker réalisa chez un jeune homme de 16 ans ayant perdu son unique rein lors d’un traumatisme, la transplantation d’un rein provenant d’un donneur volontaire proche sur le plan immunitaire à savoir sa mère. Le rein fonctionna trois semaines avant d’être rejeté. Ce douloureux échec ouvrit la voie de progrès ultérieur : l’examen du greffon rénal rejeté s’avéra envahi de cellules lymphocytaires qui sont des globules blancs spécialisées dans les défenses immunitaires d’où l’idée de rechercher des médicaments dits immunosuppresseurs susceptibles de moduler ou de suspendre cette réaction pour permettre la tolérance du greffon.

joseph murray
Joseph Murray

La première transplantation humaine d’organe couronnée de succès durable a été réalisée par Joseph Murray en 1954 au Brigham Hospital de Boston chez Richard Herrick un jeune insuffisant rénal au stade terminal avec un rein prélevé chez son jumeau Ronald(1). Le département de Cardiologie du Brigham Hospital spécialisé dans l’hypertension avait une expertise dans le domaine de l’insuffisance rénale en développant dés l’après-guerre une collaboration fructueuse avec Willem Kolff, le pionnier hollandais de la dialyse, ce qui aboutit à la construction de machines ad hoc pour le traitement par dialyse des insuffisances rénales aiguës réversibles. À la suite d’une première tentative avortée de greffon rénal prélevé chez un donneur décédé, se développa un axe de recherche expérimental dédié à la greffe rénale. En 1951, le chirurgien Joseph Edward Murray, spécialiste des greffes cutanées chez les brulés lors de la Seconde Guerre mondiale, rejoint l’équipe de recherche du Brigham y assumant l’expérimentation animale : il y fut épaulé par cardiologue Merrill qui avait appartenu à l’équipage du bombardier Enola Gay. Outre la codification des différentes anastomoses, une question les préoccupait : quelle durée d’ischémie pouvait être tolérée par le greffon ?

brothers Herrick
Richard et Ronald Herrick

Au même moment, dans l’unité de dialyse un patient, Richard Herrick (1931–1963), se présentait comme le candidat idéal, car disposant d’un frère jumeau : il s’agissait d’une gémellité vraie, affirmée sur les groupes sanguins et l’appariement des empreintes digitales. Le patient avait développé tous les signes d’un syndrome hypertensif sévère non curable. Pour affirmer que la greffe tissulaire serait bien tolérée, Murray eut l’idée de réaliser préalablement une greffe cutanée entre les deux frères qui fut totalement tolérée par le receveur. De nombreuses questions morales et éthiques ont été soulevées, car le donneur se retrouvait impliqué dans une intervention majeure avec un risque connu de morbi-mortalité. Ronald Herrick (le donateur) s’inquiéta de son propre futur médical. L’équipe ne put lui garantir que sa plus grande disponibilité : « bien que le succès à long terme n’avait pas été réalisé en matière de transplantation rénale, les circonstances étaient optimales pour tenter un effort pionnier ». Des collègues sceptiques avertirent Murray qu’il mettait sa carrière en péril(2). Cette intervention risquée posait alors d’importantes questions religieuses(3,4), éthiques(5) et aussi légales(6) compte tenu de l’absence de précédent juridique pour la transplantation à partir d’un donneur vivant. La surveillance de l’anesthésie dans les années 50 était relativement modeste et l’équipe d’anesthésie était stressée par un accident survenu la semaine précédente… Une fois le greffon prélevé, l’intervention fut réalisée en 1h25 min, suivie d’une recoloration du rein et d’une émission d’urine rapide. Les suites furent simples. Un tableau illustre la scène avec les deux salles d’intervention proches. Le receveur vécut encore 8 ans avant de décéder d’une pneumonie compliquée d’un infarctus. Son frère vécut jusqu’à l’âge de 79 ans : le don d’organe n’eut aucune conséquence sur sa qualité de vie. Murray continua la transplantation pendant 20 ans avant de consacrer le reste de sa carrière à sa vraie passion, la chirurgie plastique. Il reçut le prix Nobel de médecine et de Physiologie en 1990 pour la première greffe réussie, mais aussi ses autres études sur le problème du rejet.

transplantation organeLe rôle de certains facteurs génétiques, ainsi que le bénéfice d’une sélection du donneur amenèrent Jean Hamburger à proposer la comparaison des groupes de leucocytes (globules blancs) du donneur et du receveur, les groupes d’antigènes HLA (Human leucocyte antigens) qui avaient été découverts par Jean Dausset futur prix Nobel. Parallèlement, la prévention du rejet était améliorée par la découverte des corticoïdes, l’irradiation du receveur par les rayons X et surtout l’introduction des traitements immunosuppresseurs (7). Le pape Pie XII que l’on avait connu plus mutique…apporta son soutien moral (3). Les premières transplantations hépatiques et cardiaques eurent lieu dans les années « 60 » parfois à partir de greffons prélevés chez des condamnés à mort…

La diversification des organes greffés est aujourd’hui facilitée par ce qu’on appelle depuis 1959 la mort encéphalique qui permet de préserver artificiellement l’état fonctionnel d’un corps et de ses d’organes pendant plusieurs heures, le temps de rassembler équipes chirurgicales et receveur. Un même donneur peut ainsi « donner » à plusieurs receveurs. La loi du 22 décembre 1976, dite Loi Caillavet, est le premier cadre législatif français à introduire la notion de consentement présumé. Chaque personne n’ayant pas fait connaître de son vivant son refus est implicitement en faveur du don d’organes. Des registres de refus sont créés dans tous les établissements hospitaliers, donnant la possibilité aux personnes opposées au don de le faire savoir. En pratique cependant, l’accord moral de l’entourage est la règle d’usage. Les progrès des cultures cellulaires et des biotechnologies simplifieront sans doute beaucoup à l’avenir ces différents problèmes. Pour certaines greffes, chacun pourra être son propre donneur. Au final, la greffe d’organe reste une aventure humaine, scientifique, mais aussi éthique. Elle interroge la mythologie humaine passée, présente et à venir. Au-delà du geste technique, la spiritualité religieuse ou non est questionnée. Il faut savoir saluer le courage personnel et l’engagement moral de tous ces pionniers qui au-delà du geste technique, bravant le risque de briser leur carrière furent capables de réaliser un véritable « saut éthique ».

 

Notes

1. Leeson S, Desai SP. Medical and ethical challenges during the first successful human kidney transplantation in 1954 at Peter Bent Brigham Hospital, Boston. Anesth Analg 2015; 120 : 239-45

2. Tilney NL. Transplant : From Myth to Reality. New Haven, CT : Yale University Press, 2013

3. Pope Pius XII. Allocution to anesthesiologists. Acta Apostolicae Sedis 1957;49 : 1027–33

4. Healy GW. Transplantation of organs inter vivos: the pope ends fifty years of controversy. Landas 1995;9:143–54

5. Starzl TE. Ethical problems in organ transplantation. Arch Int Med 1967;67:132–6 Transplantation. London : J & A Churchill Ltd, 1966

6. Masden vs. Harrison. No. 68651 Eq., Massachusetts SuperiorJudicial Court. June 12, 1957

7. Murray JE, Merrill JP, Harrison JH, Wilson RE, Dammin GJ, Prolonged survival of human-kidney homografts by immunosuppressive drug therapy, N Engl J Med, 1963;268:1315-1323

Avec Le monde n’a pas de fin Bilal Tanweer livre une ode à Karachi

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Bilal Tanweer le monde
Bilal Tanweer, le monde n'a pas de fin, karashi

Tu as déjà vu l’impact d’une balle sur un pare-brise ? À partir du trou central s’étend une toile nette et précise saturée de minuscules cristaux. C’est une parfaite métaphore de mon monde, de ma ville : disloquée, belle, née d’une violence inouïe.

Dans le monde n’a pas de fin Bilal Tanweer déploie un roman polyphonique qui est avant tout une ode à Karachi. Cette belle ville qui illumine encore la mémoire de Baba, le père du narrateur principal. Lorsqu’il entraîne son jeune fils dans les rues, il revoit les façades coloniales, l’India Coffee House où se retrouvaient les intellectuels, les bars et cabarets là où le fils ne voit plus que façades décrépites, boutiques bon marché, panneaux publicitaires. Tout est désormais violence avec les vols, la corruption, les interdits. Il faut savoir courir pour monter dans les bus qui ne s’arrêtent même pas aux arrêts, se cacher pour rencontrer un amoureux, rester calme quand les plus forts bousculent les enfants ou les faibles.

On dit que tout le monde à Karachi a été confronté au crime : certains se sont fait dévaliser ou agresser dans la rue, dans une banque, dans leurs bureaux ou chez eux, dans un bus, dans une voiture, au restaurant, au café

Bilal TanweerEt le summum de cette violence arrive avec l’attentat à la bombe de Cantt Station. La circulation est paralysée, les victimes sont nombreuses. Akbar, l’ambulancier de dix-neuf ans en demeurera meurtri à jamais : « il en est revenu sans son âme »

Nous connaissons particulièrement deux des victimes. Camrad Sukhansaz est un poète qui a fait huit ans de prison pour s’être opposé au général Zia, ce « chien de la CIA ». Il se rendait dans sa famille, une famille qu’il avait abandonnée pour se consacrer à la révolution.

Ce type a renoncé à son nom pour la cause, apparemment. Il a passé des années dans la clandestinité. Il fait partie des quelques rares qui n’ont pas renoncé.

En prison, il était devenu ami avec Baba.

Sadeq est la seconde victime connue du lecteur. Il était l’ami d’enfance du narrateur devenu aujourd’hui secrétaire de rédaction dans un journal. Un peu voyou dans son enfance, il entraînait son ami à s’échapper du lycée pour aller sur la plage. Il est devenu employé pour une société chargée de récupérer des voitures aux crédits impayés, avec les armes si besoin.

Pour la première fois peut-être je prends conscience que les endroits et les gens sont semblables. Ils sont constitués d’histoires, et sont porteurs de sens à nos yeux. Nous nous construisons à travers nos échanges avec eux.

Bilal Tanweer
Bilal Tanweer

Alors, l’auteur ne se contente pas de nous parler de la ville et de l’attentat, mais l’ensemble se ramifie vers des fragments de vie des victimes, mais aussi des personnes qui les ont côtoyés. On découvre ainsi Aapa et son jeune frère en vacances chez Nani. Le jeune enfant (et le lecteur) attend impatiemment les histoires qu’Aapa lui conte chaque soir. Le jeune frère s’ennuie avec ses trois poussins et sa grand-mère alors que sa sœur va retrouver en cachette un jeune voisin qui n’est autre que Sadeq. La découverte de cette liaison (pourtant chaste) amène le déshonneur sur toute la famille. Les énigmatiques frères, oiseaux de mort aux capes roses nous entraînent dans les campements, repaires de bandits en périphérie de la ville.

 Nous ne sommes que des fragments et ainsi en va-t-il de nos récits. Les histoires vraies sont parcellaires. Tout ce qui est plus long est un mensonge, une fabrication.

Dans ce premier roman, Le monde n’a pas de fin, Bilal Tanweer nous fait découvrir une ville vibrante, violente, mais qui se prolonge vers des visages lumineux, des personnalités obstinées à vivre leur vie au-delà des contraintes du pays.

Je voulais que les voix sur le papier soient aussi vraies que celles que j’entendais. »

 

Bilal Tanweer
Bilal Tanweer

Bilal Tanweer est né à Karachi. Il a publié dans de nombreuses revues anglaises comme Granta ou The Caravan. Traducteur de l’urdu, il enseigne à l’université de Lahore, où il bit aujourd’hui.

 

Le monde n’a pas de fin, Bilal Tanweer, Stock, 20 août 2014 (traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson), 19 euros. ISBN : 978-2-234-07628-0

Barbe bleue à l’opéra de Rennes : un Offenbach popu et pétillant

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Barbe Bleue

Cinq femmes assassinées dont les corps sont dissimulés dans une pièce secrète, il faut vraiment l’imagination d’un Charles Perrault pour y trouver un sujet de conte pour enfants… Avec Offenbach, c’est mieux encore : on arrive à en rire ! Barbe bleue pardi !

 

Si l’année passée l’équipe de l’opéra de Rennes avait tapé juste avec « la revue des ambassadeurs » (voir notre article), elle ne s’est de nouveau pas trompée. L’obligation de légèreté qui s’imposait à elle en cette période de surcharge tous azimuts a été intégralement respectée.

Il faut préciser tout de suite aux esprits chagrins et aux âmes rigoureuses aspirant à l’odeur de sainteté que ce Barbe bleu, macho et serial killer des temps modernes, est une œuvre plutôt truculente où règne une certaine verdeur de langage et de gestes… On est donc prié de ne pas s’en offusquer, mais bien de considérer que cette œuvre correspond à une époque, éventuellement à des lieux, et qu’il s’agit bien d’un divertissement populaire, boulevardier, dans lequel la satire de société est évidente et souvent acerbe.

Waut Koeken a, dans ses choix de mise en scène, parfaitement saisi cette dimension politique et a resitué avec adresse quelques scènes dans notre actualité. On voit donc apparaître le portrait d’un ancien président, des scènes d’archives ou les hommes politiques sont mis à toutes les sauces. Objectif : souligner que bien peu de choses ont changé malgré le temps passé. Il y a dans les ridicules des « grands » une indiscutable intemporalité… Cette mise en scène brille également par son dynamisme. Tout s’enchaîne avec efficacité et les décors de Yannick Larrivée (comme les costumes) épousent le récit. Un « narrateur », en la personne de Gordon Wilson, établit le lien entre tous les tableaux et facilite une compréhension des événements que même un enfant de 8 ans pourrait saisir.

Le premier acte (qui se situe dans un immense lit) nous fait découvrir la princesse Hermia, vivant sous le nom de « fleurette » et son prince « Saphir ». Les rôles sont bien tenus par Gabrielle Philiponet et Loîc Félix. Nous faisons connaissance également de « Boulotte » en la personne de Carine Séchaye et de « Popolani », l’excellent Pierre Doyen. Il apparaît très vite que les chanteurs sont très à l’aise avec leur partition, les nombreuses représentations de cette œuvre leur ont permis d’acquérir une aisance qui confère fluidité et légèreté à leur interprétation. D’un point de vue vocal, c’est sans doute Mathias Vidal qui retiendra le plus notre attention. Il campe un barbe bleu méphitique et burlesque emporté par une musique digne du french cancan. La troupe des chanteuses et chanteurs n’est pas en reste et l’encadre avec une belle énergie lorsqu’il chante à tue-tête – « Je suis barbe bleu ô gué, jamais veuf ne fut plus gai ! » Le ministre des « Affaires bizarres », l’énigmatique comte Oscar, tenu par Flanann Obé, démontre à la fois de belles qualités vocales et une présence sur scène des plus théâtrales.

L’ouverture du rideau au second montre un conte Oscar vautré devant la télé, « zappant » à l’envi. Le tableau devient vite plus sombre et l’intervention d’un chœur d’hommes portant des chapeaux melon noirs annonce les mauvaises intentions du roi « Bobèche ». La critique politique n’est plus du tout sous-jacente ; Raphaël Bremard, l’interprète survolté de ce monarque d’opérette, affublé d’une reine Clémentine (Sophie Angebault), pas moins déjantée, apporte au personnage une dimension ridicule qui ne laisse pas de place au doute. Il est étonnant que la censure de l’époque ait laissé passer une satire du pouvoir si évidente et d’une telle insolence.

Le roi souhaite pour le mariage de sa fille une cérémonie grandiose dont le budget atteint le PIB du Mali (sic). S’en suit une scène de danse avec une mappemonde légère qui est un évident coup d’œil anachronique au « dictateur » de Charlie Chaplin. C’est certainement le moment ou l’on s’amuse le plus. La musique d’Offenbach prend des teintes martiales qui donnent envie de taper du pied et d‘accompagner l’orchestre. Le divertissant ballet « voici cet heureux couple » est ponctué de bruits de bouche suggérant ceux de baisers – du plus amusant effet.

L’ouverture du troisième acte apréente des accents Faustiens, mais la dimension comique reprend bien vite le dessus. Que penser de la déclaration de Barbe bleue évoquant son goût pour la vie « Carpe diem, cela vaut bien un requiem »… On ne peut guère qu’en rire !

L’intervention du narrateur invectivant les protagonistes du haut des balcons de l’opéra semble être le signal du plus total des relâchements. Tout va en s’accélérant. Le chef d’orchestre, Laurent Campellone, affublé d’un chapeau pointu et d’une langue de belle-mère simule l’ébriété, et s’adresse au public ; il est suivi par l’orchestre symphonique de Bretagne qui offre une cacophonie des plus réjouissantes.

Parlons-en d’ailleurs de notre orchestre… Comme à l’accoutumée, il semble très à l’aise et à l’évidence s’amuse beaucoup. Les musiciens ont pris l’habitude d’être sollicités – lors de leurs dernières prestations, on les a vu danser, parfois même chanter. Pas de raison d’y déroger cette fois : ils manifestent bruyamment leur présence.

C’est en apothéose que termine ce Barbe bleue avec une cérémonie de mariage en forme de pardon collectif. Les cinq femmes, bien vivantes, épousent les cinq seigneurs épargnés par le comte Oscar. De leur côté, Hermia et son prince convolent en justes noces pendant que Barbe bleue reçoit le pardon de « Boulotte », sa bouillonnante épouse qu’il aurait bien aimé occire.

Cette œuvre d’Offenbach s’avère un choix judicieux. Sans être une pièce majeure, elle est divertissante, un brin populacière certes, mais ne boudons pas notre plaisir. C’est sans doute la cohérence de l’ensemble qui participe au succès mérité de cette coproduction. Une bonne mise en scène, des décors et des costumes réussis, des chorégraphies bien huilées, sans oublier des éclairages bien pensés. Tout concourt à laisser une impression de réussite et a valu une longue ovation à des protagonistes épuisés qui avaient vraiment tout donné.

Barbe bleue, opéra-bouffe en trois actes de Jacques Offenbach 
Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy (1866)

DÉCEMBRE 2014 : LUNDI 29, 20h – MERCREDI 31, 20h
JANVIER 2015  : JEUDI 1er, 16h – SAMEDI 3, 18h*

Voir toutes les infos pratiques ici

 

DIRECTION MUSICALE LAURENT CAMPELLONE
MISE EN SCENE WAUT KOEKEN
DECORS ET COSTUMES YANNICK LARRIVÉE
LUMIERES GLEN D’HAENENS
CHOREGRAPHIE ELA BAUMANN ET JOSHUA MONTEN

ORCHESTRE SYMPHONIQUE DE BRETAGNE
CHŒUR D’ANGERS-NANTES OPERA

DIRECTION  XAVIER RIBES

BARBE BLEUE MATHIAS VIDAL
LE ROI BOBÊCHE RAPHAEL BRÉMARD
LE COMTE OSCAR FLANNAN OBÉ
POPOLANI PIERRE DOYEN
LE PRINCE SAPHIR LOÏC FELIX
BOULOTTE CARINE SÉCHAYE
LA PRINCESSE HERMIA/FLEURETTE GABRIELLE PHILIPONET
LA REINE CLÉMENTINE SOPHIE ANGEBAULT

 

Au cinéma The interview, L’interview qui tue : la comédie de Noël cartonne !

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The interview
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La comédie The Interview L’interview qui tue ! projette un complot d’assassinat du dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un. Le film est sorti le 25 décembre dans 330 cinémas indépendants américains. Il a été téléchargé depuis par près de 3.000.000 d’internautes. À la suite d’une vague de piratage et de menaces terroristes, Sony avait annulé la sortie du film pour des raisons de sécurité avant de faire volte-face à la demande d’un chœur d’acteurs de la liberté d’expression. Une stratégie de communication qui se révèle gagnante pour cette comédie potache sans ambition mais fort sympathique. Nous, on a rigolé !

 

L'entretien qui tueLes deux trublions de la comédie américaine, Seth Rogen et Dan Sterling, sont de retour (voir notre article sur Dumb & Dumber). L’un interprète un réalisateur de talk-show, l’autre le présentateur vedette. Ainsi, sous la direction habile du réalisateur Aaron Rapoport, Dave Skylark anime le talk-show populo-vulgaire Skylark Tonight où il interviewe des célébrités sur des sujets intimes (dont Eminem qui fait son coming-out). Alors que l’équipe fête son 1000e épisode sous l’œil goguenard des reporters de presse d’information, les deux amis, larrons et joyeux lurons, apprennent que le dictateur nord-coréen Kim Jong-un est un fan de leur émission. Sous l’impulsion de Dave, Aaron propose au fils du délicat tortionnaire Kim Jong-il, esclavagiste de plus de 20 millions de Coréens, une… interview.

L'entretien qui tueProposition acceptée. Mais la CIA s’en mêle afin de convaincre les deux amis d’en profiter pour assassiner Kim et permettre un coup d’État en Corée. Commence alors, sur fond de descriptions pertinentes du fonctionnement de la dictature nord-coréenne, une suite d’épisodes de manipulations psychologiques aux rebondissements cocasses et à l’humour potache qui suscitent chez le spectateur plusieurs fous-rires, voire une ou deux petites hilarités.

The interviewMalgré l’annulation de l’avant-première et le recul des chaînes de cinéma, Sony Pictures a eu bien raison de ne pas céder ou faire semblant de céder pour ne plus céder ou de ne plus céder pour céder sans paraître céder – bref, on s’y perd. Mais le résultat est là : le succès est au rendez-vous. Entre les cinémas pris d’assaut et un nombre de téléchargements légal et illégal qui serait désormais supérieur à 3 millions, cette rigolote comédie connait un triomphe inespéré. Dès le 1er jour,L'entretien qui tue Sony a récupéré 1 million de dollars sur les 100 millions de dollars investis. Et quel buzz ! L’interview qui tue est en train de se propager à la vitesse de la Chorée sur les réseaux. Pourquoi ?

L'entretien qui tue

En raison d’une conjugaison actuellement très attractive d’exploration des interdits, de critique des médias, de critique de la démocratie libérale, de cyberattaques, de défense de la liberté, de goût pour la dérision et de besoin d’ironie. Sans doute aussi, car cette attaque drolatique du dictateur sanguinaire qui se prend pour un Dieu a lieu le jour de Noël, date de la naissance du Dieu des Occidentaux, du Dieu d’amour. L'entretien qui tueAjouté à cela, un humour d’adolescent attardé, ponctué de saillies psychanalytiques, de manipulations psychologiques à deux balles, vous obtenez une petite catharsis nationale et mondiale. Bref, alors que l’économie américaine redémarre, la fête de Noël bat son plein tandis que se profile la nouvelle année, tout est réuni pour que le peuple américain, occidental et autresThe interview adeptes de la démocratie et de la liberté d’expression reprennent confiance en soi à travers une bonne tranche de rire où les spectateurs se délestent des fatigues, faiblesses et peurs accumulées durant la crise du dernier lustre (et l’avènement des Chinois comme première puissance économique mondiale). En ce sens, cela faisait longtemps que la diplomatie culturelle américaine n’avait pas réussi un si bon coup.

The interviewAlors certes, nos confrères d’honorables journaux, au sérieux tout empesé de post-idéologie à la française, ont le droit de trouver que L’interview qui tue ne vaut rien. Quant aux critiques de cinéma américains qui regardent de haut le film, ils font parfaitement leur boulot en prouvant haut et fort que même une comédie politique pro-américaine qui promeut la liberté d’expression peut être critiquée et jugée mauvaise par son propre pays. Comble du sublime, paradoxe radieux, pinacle impérial de la liberté d’expression envoyé à la face des dictateurs ! Bref, quand bien même il ne saurait rivaliser avec le Dictateur de Chaplin, L’interview qui tue est un bon divertissement. Et puis se fendre la poire en se payant la pomme du dernier avatar du marxisme-léniniste sauce stalinienne, c’est plutôt chouette. Joyeux Noël Kim Jong-un : seun-tan chu-ka-hae-yo !

The Interview est disponible sur plusieurs plates-formes de streaming, dont Google Play, Xbox Vidéo et YouTube. Toutefois, dès sa mise en ligne en téléchargement légal (15 dollars – c’est très cher !), une copie en haute définition non tatouée s’est retrouvée tournée en téléchargement illégal. La probabilité qu’elle ait été mise en ligne par Sony est très forte. D’autant plus que Sony a limité le téléchargement légal du film aux internautes américains et canadiens sachant fort bien que les internautes des autres pays se tourneraient vers le piratage. Où ils ont tout de suite trouvé d’ailleurs, comme nous l’avons souligné, une copie parfaite à disposition. Ainsi, dès le premier jour, L’interview qui tue a été téléchargé illégalement par plus de 900.000 internautes dans le monde (dont 40 % d’Américains et Canadiens peu décidés à débourser 15 dollars) sur des sites de torrents, Bref, un super coup de com pour Sony quelles que soient les rentrées financières à venir.

The Interview, L’Interview qui tue ! Evan Goldberg et Seth Rogen et Dan Sterling, avec David Skylark, Seth Rogen : Aaron Rappaport, Lizzy Caplan : Agent Lacey, Randall Park : Kim Jong-un, Bang : Sook, Timothy Simons : Malcolm, Reese Alexander : l’agent Botwin, sortie américaine et mondiale le 25 décembre.

 

Journal de l’Avent : nos bonnes adresses Rennes (2nde partie)

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nouveau né latour

Voir la première partie de nos bonnes adresses Rennes : ici

Samedi 13. Lancement de l’expo Monory à Landerneau. Comme Michel-Édouard Leclerc, « j’ai l’impression d’avoir toujours vécu avec l’œuvre de Jacques Monory. Depuis la fréquentation des galeries dans les années 70 à la lecture des polars dont certaines de ses peintures faisaient les couvertures. Ses « images» s’imposaient à ma génération » (article à retrouver dans Unidivers en janvier). Jusqu’au 17 mai 2015.

Dimanche 14. Les Arts du Feu, place de la Mairie. Sapristi, déjà la 19e édition ! Cet événement qui fait une belle sélection de céramistes, verriers et bijoutiers s’est doté d’un chouette « Bol d’art », formule soupe-dessert préparée par de grands chefs locaux (dont Sylvain Guillemot, 2 étoiles au Michelin) et servie dans une vaisselle métiers d’art. Elle ne fait pas de bol, mais ses sculptures de verre sont sublimes : Pauline Bétin, une artiste à suivre.

Lundi 15. Qu’est-ce qu’on va manger à Noël ? Bon, pour les carnivores, on a le foie gras et la dinde, pour les autres voilà le menu concocté par Didier, le gastronome végé d’Unidivers : Canapés de faux-gras aux groseilles, Paupiettes de tofu braisées, Bûche chocolat Banane. Et pour tous ceux qui souhaitent du fromage, il y a cinq bonnes adresses à Rennes, le meilleur cheddar frais se trouvant à la fromagerie Saint-Hélier. Et la bûche ? Pas de soirée de Noël sans ce gâteau, symbole ancestral du tronc que les chrétiens mettaient dans l’âtre pour trouver la maison pas trop froide au retour de la messe de minuit. On s’en fait une fissa en roulant des crêpes avec de la crème de marrons ? Ou on commande chez Bouvier le Marronnier (vous avez bien deviné, c’est bien une bûche aux marrons, excellente comme leurs macarons) ; une croustillante Wood ou une Tayberry framboisée chez Le Daniel ; deux nouveautés chez Coupel : chocolat-caramel-pointe de sel ou 100 % fruit sans sucre ajouté ; chez l’autre Bouvier (de la Rotonde), les entremets ont la côte. Que de délices ! Pour les chocolats, le best à Rennes reste la Maison Chocolatier Durand (voir notre article).

Mardi 16. Rendez-vous avec la lune. Bizarrement, la forêt de Brocéliande ne proposait pas de rendez-vous particulier au moment du solstice d’hiver. C’est pourtant un lieu propice aux légendes ! L’abbaye de Paimpont se prête désormais à un Rendez-vous avec la lune, orchestré par l’incontournable Benoit Quéro et Spectaculaires, les Allumeurs d’images. Tous les soirs de 18 h à 20 h jusqu’au 2 janvier. Gratuit.

Mercredi 17. Besoin de me changer, je remonte la rue Legraverend. Au n° 19, y’a plein de trucs accrochés aux garde-corps. Y’a de la lumière. J’entre. C’est le siège de l’association Et si on se parlait ? Destinée à favoriser le lien social entre les habitants de Rennes, elle ouvre ses portes du lundi au samedi de 14 h à 19 h. On y cause en prenant un café, un thé ou une soupe. De temps à autre s’y tient une sorte de braderie… gratuite ! Esprit de Noël, tu es là !

Jeudi 18. Un concert à la Salle de la Cité ? Je cours ! C’est une initiative d’IDO spectacles en soutien à l’artiste trompettiste Barbaro Teuntor Garcia. Au programme : les tambours Maracatu, la Jam Nola, Rutabaga Trio, la Yuma et surtout l’époustouflant Screaming Jones avec son groupe Heat Wave. Des tapas cubains… Ne manquait que le rhum ! L’entrée était libre. Le bénef a été reversé au musicien pour financer des soins de santé. L’esprit de Noël, encore.

Vendredi 19. 18 h : Feu sur l’Hôtel de Ville ! En présence de la maire. Pas de blessés. Que des paillettes dans les yeux éblouis par la nouvelle mise en mise en lumière signée Spectaculaires.
19 h : plein d’hommes debout devant l’Homme qui marche ! C’est le pot surprise organisé par les amis et clients de Jean-Marie Le Men qui a officié pendant plus de trente ans dans des bars toujours très sympas – le Scaramouche, les Tontons voyageurs, et d’autres… Il va nous manquer. Merci et bon vent, Jean-Marie !

Samedi 20. Privée de Daho en raison de son service de com inefficace, je me réfugie à Timbuktu ! Bouleversant film d’Abderrahmane Sissako qui n’a curieusement rien reçu au Festival de Cannes. Plus malin que le jury, le public rennais s’y presse. Notre conseil : arrivez en avance à la séance (à l’Arvor), c’est souvent plein.

Dimanche 21. 16 h : Rendez-vous avec « le Monsieur de la pub » au Champs-Libres. Formidable documentaire d’Olivier Mille sur Marcel Bleustein – Blanchet. L’aventure de sa vie se confond avec le siècle. Il l’a terminée avec une jeunesse d’esprit intacte et le désir d’aider la jeunesse. Idéal qui se poursuit avec sa fondation.

Lundi 22. Qu’est-ce qu’on va boire à Noël (1) ? Marre des horribles vins chauds proposés dans les marchés de Noël ? Concoctez-vous vos propres cocktails avec des produits de qualité. Par exemple : un mélange vin rouge, une orange, un citron, 15 cl de rhum, du sucre, de la cannelle et des clous de girofle. Pour vous, pas de fête sans bulles ? Olivier Cochard vous recommande le Brutal, un pétillant de Loire, chenin élevé par Babass, maturé 18 mois, « très élégant, contrairement à son nom », dixit le caviste d’Histoire de vins.

Mardi 23. Qu’est-ce qu’on va boire à Noël (2) ? Jacques Ars, mon bouquiniste chéri place Hoche recommande un champagne brut nature de chez Drappier, 100 % pinot noir (32€). La Cave du Sommelier (24, rue Hoche, Rennes. Tél. : 02 99 63 14 68) suggère aussi une grande cuvée champagne Bourgeois-Diaz « plus ample, plus brioché » (30€). Les locavores bretons préfèreront réveillonner au cidre. Parmi les nouveautés, le cidre aux fruits rouges Kerisac donne un effet festif avec un taux d’alcool limité à 3 %. Yech’mat !

Mercredi 24. À quelle messe va-t-on aller ? Il y en a à Rennes pour toutes les confessions chrétiennes : romain, orthodoxe, protestant. Côté catho, le lieu top tendance à Rennes est la cathédrale Saint-Pierre, qui brille de mille feux après sa récente restauration intérieure (voir notre article). Ce sera sans doute la foule à la messe pontificale de minuit ; elle sera précédée d’une veillée de chants de Noël à 23 h.

L’esprit de paix inhérent à cette fête nous invite naturellement à penser aux chrétiens maltraités et torturés dans le monde. J’aurai une intention particulière pour le Padre Paolo Dall’Oglio. Ce jésuite italien fortement engagé dans le dialogue islamo-chrétien avait restauré le monastère de Mar Moussa, au nord de Damas, où il hébergeait les voyageurs et intellos de passage (sa bibliothèque était exceptionnelle). L’auteur de La rage et la lumière, Un prêtre dans la révolution syrienne, était détesté par Bachar el Assad qui l’a expulsé du pays le 12 juin 2012. Revenu illégalement, il a été enlevé. Depuis, son sort est incertain. Un chef de guerre a revendiqué son assassinat. La paix soit avec lui ! Sur nous et sur notre monde qui en ont bien besoin !

Voir la première partie de nos bonnes adresses Rennes :  ici

Bernard Clavel Histoires de Noël

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Bernard Clavel

Voici le temps de Noël, le temps de tous les mystères, de tous les possibles… Les dix contes de Bernard Clavel, quels qu’en soient le lieu et l’époque, évoquent la justice retrouvée, la générosité qui se révèle, la solidarité simple et belle. Entre neige et feu de bois, tour à tour allégoriques et modernes, et féeriques et inquiétantes, ces histoires prouvent combien la magique poésie des nuits de Noël sait nous émouvoir, encore et toujours.

Ca y est, décembre est arrivé ! Certains regardent avec envie leur calendrier de l’Avent, d’autres leur petite pile de livres spécial froid/hiver/Noël – d’aucuns les deux à la fois ! Rien de mieux pour ressentir les premiers élans de la magie de cette période adorée de l’année.

Premiers pas avec Bernard Clavel, grand défenseur de la paix et des droits de l’homme et auteur a l’écriture plaisante. A la manière d’un conteur lors de la veillée de Noël, il parle de personnages parfois riches, parfois indigents, mais toujours prêts à se montrer solidaires. S’il est un moment dans l’année où l’on est plus sympathique et plus à l’écoute de l’autre, c’est bien Noël.
Que les historiettes se déroulent de nos jours ou à une époque éloignée, le lecteur est sous le charme de ces petits contes. Pas toujours réjouissants, comme le récit de l’Apprenti pâtissier, qui passera un bien triste réveillon… Ou une leçon de partage avec Julien et Marinette.

Il n’y a guère plus à dire sur ce petit livre de 180 pages, ces dix nouvelles à découvrir avec ou sans enfants.

Bernard Clavel Histoires de Noël Albin Michel Jeunesse, octobre 2010, 192 pages, 14 €

Journal de l’Avent, Noël 2014 : C’était mieux Avent à Rennes ?

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nouveau né latour

A Rennes comme ailleurs, l’Avent, pour les ignares en culture religieuse, c’est la période qui prépare l’avènement de la naissance de Jésus. Que fait-on après, quand on a passé l’âge d’ouvrir quotidiennement un petit volet dans un calendrier en carton? Entre montage de crèche, course aux cadeaux, test de chocolats et de mets bien gras : dur mois de décembre !

Dimanche 30 novembre. Première crèche de l’année, celle de l’église de Pouancé, charmante et mortelle ville cité angevine. Mortelle ? Pas tant que çà, car leurs aménageurs ont conçu des pistes sûres pour les cyclistes. (Ce que leurs homologues rennais ne savent pas faire : question d’assurance, semble-t-il. « Vivre en intelligence », prétendent-ils, sauf avec les cyclistes, pas plus que les piétons – voir notre article). Donc en face de l’église, on se précipite à la boulangerie Lhommelais pour acheter un Anjou bleu, remarquable gâteau au chocolat noir, avec un glaçage bleu, en référence à l’activité ardoisière disparue En bûche, çà le ferait bien !

Lundi 1er décembre. Rencontre sur les medias chrétiens au Club de la Presse de Rennes. Tous n’y sont pas. Mais foin des préjugés, cette année, je prépare la fête de Noël en me branchant sur Radio Alpha. Alleluia !

Mardi 2 décembre. Projection de la Famille Bélier au Gaumont. Le film d’Éric Lartigau va cartonner pour les fêtes. Dans cette famille, tout le monde est sourd, sauf Paula, qui va se révéler à travers le chant… plus précisément les chansons de Sardou ! Laissons encore nos préjugés et préparons Noël « En chantant ».

Mercredi 3 décembre. Argh, les marchés de Noël à Rennes ! Horresco referens… Je me suis jurée de ne pas y mettre les pieds ! Exception pour le Marché de Lëon à la galerie l’Antretemps. Constance Villeroy a un goût très sûr pour repérer les créateurs de qualité, que ce soit en céramique (Martine Hardy, Marie Le Gargasson…), en gravure (Sophie Morille), en pochettes textiles (Ensolo) et même aux confitures (Annabel Darmony). Cette année, je vais craquer pour une horloge de la maîtresse du lieu : une Heuriginale pour rythmer les dernières heures de 2014. Je passe la dernière heure de l’après-midi à écouter la délicieuse Alexiane de Lys qui est l’invitée du Café littéraire de Rennes au Forum du livre.

Jeudi 4. Qu’est ce qu’on va manger à Noël ? Quelques suggestions pour ceux qui n’ont pas encore pris la bonne résolution d’abandonner la consommation de foie gras. D’abord deux recommandations pour les locavores : les produits de la Ferme du Luguen à Maure-de-Bretagne (en vente au marché des Lices) et ceux de la Ferme de la Bégossière à Roz-sur-Couesnon. A Rennes, deux propositions épatantes : le foie gras fumé maison de l’Auberge Saint-Sauveur et celui de Kriss, le chouchou de ces dames à l’Arsouille.

Vendredi 5. Qu’est ce qu’on va manger à Noël ? Qui va faire la dinde ? Paul Renault, bien sûr ! Il est proche de la retraite, mais son fils Olivier lui succède – ouf ! On ne sera pas déçu par un chapon ou une coucou de Rennes, des pigeonneaux, des cailles, des poulets cou-nus dans sa ferme de Louvigné-de-Bais. Le producteur de volaille préféré des grands chefs cultive les céréales nécessaires à leur alimentation…. Aux halles centrales et aux Lices.

Samedi 6. Rennes est en plein Bars en Trans. J’en aurai une vision bien de Noël, puisque le seul concert auquel j’assiste est celui de… Sapin à l’Artiste assoiffé. Je rentre après juste après pour décorer celui que j’ai installé dans mon salon.

Dimanche 7. Vente d’orfèvrerie, de montres et de bijoux à l’hôtel des ventes. Que mettre dans la hotte du père Noël ? Un flambeau en argent du XVIII e s ? La montre Cartier ? Un solitaire ? Non, un truc chrétien ! Alors, le reliquaire ? Mince, il a été retiré de la vente.

Lundi 8. En prévision des agapes à venir, marchons, marchons. Qu’un air pur abreuve nos poumons ! Oui, mais à la façon nordique (c’est de saison). Allez hop, les bâtons, et on se glisse sous les arbres du parc des Gayeulles, on enjambe une passerelle sur la rocade, et le bonheur est dans les prés. Sous l’oeil étonné des vaches. Vraiment très sympa, l’asso Zentonic 35 ! (zenactisport.fr 06 71 26 90 04).

Mardi 9. On aimait Miam, la cantine chic de la place de Bretagne. On aime déjà son successeur BOQ. Cadré épuré, accueil souriant et délices servies en bocaux. A consommer sur place ou à emporter. Pour Noël, on réserve un suprême de chapon rôti (11€), un bar sauvage braisé avec petits légumes oubliés (12,50€) ou des encornets farcis (5€).

Mercredi 10. Pour l’aspect culturel, quoi de mieux que de voir le Ribera récemment acquis ou, en ce temps de l’Avent, de (re)voir Le Nouveau-Né de Georges de la Tour, pièce maitresse du Musée des Beaux-Arts ? On complète sa culture artistico-religieuse avec la conférence de Guillaume Kazerouni : La Sainte Famille, les douze apôtres, Joseph et la femme de Putiphar… Les Rennais(e)s boivent ses paroles! On reconnaît dans les rangs les chefs des bonnes tables de la ville – les restaurants le Tire-Bouchon et Vino e Gusto. Ite, missa est !

Jeudi 11. Un cours sur l’alimentation à l’ESRA. Pour l’occasion, les élèves apportent des spécialités de leur région. Dans leur hotte : brioche vendéenne, friandises portugaises, biscuits normands, etc. Et de Bretagne ? Des crêpes et des galettes, bien sûr ! On entre dans l’esprit de Noël.

Vendredi 12. Veille de Sainte-Lucie, patronne des lumières (avec un nom pareil, fastoche !). Particulièrement honorée en Suède, elle l’est aussi à Pont-Scorff, cité morbihannaise à la riche activité culturelle. Tous les deux ans, l’Atelier d’Estienne, la Cour des métiers d’art et le Théâtre du Strapontin associent leurs énergies pour un événement… lumineux ! En 2014, c’est le Collectif d’artistes lorientais Multi-Prises qui propose une création originale dans les trois chapelles de Pont-Scorff. Ce soir, on y va ! Avant cela, la lumière de la Nativité de Jésus ouvrant à Dieu, une visite de la nouvelle expo du Frac Bretagne s’impose ; elle est intitulée… Rêves d’éternité.

 

Retrouvez la suite de l’Avent : nos bonnes adresses à Rennes ici

Carlos Nuñez et l’OSB au TNB : Absolutly fabulous Celtiberria !

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Carlos nunez celtiberria

Ce n’est pas la première fois que Carlos Nuñez rend visite au public rennais et pour rien au monde l’assistance n’aurait raté ce rendez-vous. C’est donc dans un TNB bondé jusqu’au dernier strapontin que le célèbre musicien galicien a offert, avec une générosité inégalable, le concert de musique celte le plus étourdissant que l’on ait entendu depuis… sa dernière venue. CeltIberria !

 

Généreux, Carlos Nuñez l’est indiscutablement puisqu’avant d’entamer les hostilités il demande au public de remercier d’une ovation le travail fourni par l’orchestre symphonique de Bretagne. L’instant d’après, il hypnotise l’assistance avec « tears of stone », lancinante mélopée jouée sur une simple petite flûte de bois ; l’accompagnement à la harpe rappelle immédiatement les envoûtantes sonorités du disque : « renaissance de la harpe celtique » de Alan Stivell. La connexion est immédiate et c’est avec une « alborada », musique jouée à l’aube d’un jour de fête, qu’il entretient l’ambiance quasi religieuse qui s’est installée dans les travées. « Pilgrim’s sunrise » nous entraîne dans les pas de pèlerins de différents horizons qui se rejoignent et mêlent leurs histoires, portées par les mélodies de la harpe, de la gaïta, et de l’orchestre. Le rythme joyeux et sautillant est ponctué au tambour par Xurxo Nuñez, frère de Carlos. Pancho Alvarez, talentueux guitariste, laisse le flamenco pousser sa corne dans cette musique celte.

Pour beaucoup de musiciens, la culture celtique est source d’inspiration. C’est le cas du pianiste et chef d’orchestre japonais, Ryuchi Sakamoto, dans le morceau intitulé « Shining boy ». On y retrouve des sons qui évoquent clairement la musique de film, le nom d’Ennio Morricone vient tout de suite à l’esprit.

Carlos nunez celtiberriaIl est bon de ne pas l’oublier, Carlos Nuñez est doté d’une solide formation musicale, acquise au conservatoire de Madrid qu’il intègre à l’âge de 16 ans. C’est sur ce terrain qu’il nous entraîne avec la gigue de Pablo de Sarasate, qualifié par l’interprète de « Paganini Espagnol ». La virtuosité dont il fait preuve à ce moment est éblouissante. De toute évidence, il ne se limite pas à sa cornemuse mais démontre l’étendue de son talent.

Restant dans un registre « classique », c’est avec le très fameux « concierto d’Aranjuez » que Carlos Nuñez continue son entreprise de fascination. Il est remarquablement secondé par l’Orchestre Symphonique de Bretagne qui démontre, une fois de plus s’il en était besoin, sa capacité à s’adapter à tout type de répertoire – qu’il soit jazzy, classique, folklorique ou bien ethnique.

« Amanecer », autrement dit Lever du soleil, nous accueille après une courte pose ; cette musique du XIXe siècle, au rythme de danse agréable, nous remet en selle avec douceur. Carlos Nuñez, devenu à cette occasion un véritable pédagogue, nous explique le sens du mot « vilancico », musique de Noël, seul moment de l’année où l’entrée des cornemuses était permise à l’intérieur des églises. Un brin de transgression fait toujours frissonner…

Impossible en ce cas de ne pas évoquer les très fameux « Chieftains » et leur leader historique, le bouillonnant Paddy Maloney. Carlos parle de lui comme son maître ; maître dont le message essentiel pourrait se résumer à cette simple phrase : la musique celte est vivante et doit continuer d’évoluer ! Sa « galician ouverture » en est à la fois une démonstration et un hommage. Après une introduction sous la forme d’une longue et sombre note grave, la mélodie s’anime et nous fait traverser toutes les terres de légende, des Highlands écossais aux paysages montagneux de la Galice, sans oublier les landes sauvages et ventées du Finistère. À nous d’identifier la terre évoquée au travers de la mélodie.

Dans la famille Nuñez, le talent – et c’est heureux – ne s’est pas limité à Carlos. Son frère, Xurxo propose une œuvre des plus agréables intitulée « Marcha de entrelazado ». La montée en intensité est progressive, elle débouche sur un bel effet de scène lorsque cinq élèves de l’école de musique de Rennes entrent en procession, accompagnant de leurs trois cornemuses et de deux bombardes un orchestre frémissant d’émotion et d’enthousiasme.

Carlos Núñez , tnb, osbC’est, bien sûr, un sentiment que nous partageons tous ; en quelques instants, le concert s’emballe et perd toute mesure. La foule se lève dans un joyeux désordre et entame une danse bretonne qui envahit la scène sans aucun complexe. Le public unanimement levé joint ses doigts pour effectuer ce mouvement circulaire des bras si familier aux amateurs de fest-noz.

Le TNB est en plein délire, on y entend parfois les ricanements des facétieux Leprechaun Irlandais ou le claquement sec des castagnettes.L’ensemble devient un très joyeux « foutoir », malicieusement animé par Carlos Nuñez qui n’en perd pas une miette. Marc Feldman, veillant derrière un rideau, se trouve malgré lui entraîné dans la danse et s’il s’y prête de bonne grâce, il démontre par ailleurs peu de disposition pour entrer dans le corps de ballet…

Tout cela ne donne qu’une idée imparfaite de la bonne humeur qui a régné au TNB hier soir. Carlos Nuñez a parfaitement gagné son pari. Non seulement celui de réussir un concert et de donner du plaisir à un public conquis d’avance, mais il a démontré que des ponts existent entre la musique traditionnelle celte et la musique symphonique lato sensu. Lors des rappels, les musiciens eux-mêmes sont mis à contribution et Pascal Cocheril comme Anatol Karaev, premiers violons, accompagnent avec dextérité des mélodies irlandaises à un rythme totalement débridé.

Un seul problème : le public ne veut pas partir et en redemande ! Carlos Nuñez est un musicien qui donne, par son inépuisable générosité, du bonheur en concentré. L’optimisme qui l’anime démontre que la musique celte est puissamment vivante et heureuse.

Le chef anglais, Russell Harris, invité pour l’occasion et pour la première fois en France, n’en croit pas ses yeux et rend à l’OSB un hommage mérité en le qualifiant dans la langue de Shakespeare de « fabulous orchestra ». C’est tout à fait mérité.

Ce concert sera donné en Autriche au mois de janvier, au prestigieux Musikverein de Vienne, nous aimerions être une petite souris pour voir comment le digne et compassé public de cette vénérable institution musicale recevra un tel ouragan de spontanéité. Les fantômes de Sissi et de Frantz se mettront certainement à danser la gigue. Avec Carlos Nuñez, il faut s’attendre à tout !

Carlos Nuñez, Celtiberria, OBS
Jeudi 18 décembre à 20h
Vendredi 19 décembre à 20h
Rennes – TNB

Programme :
Tears of stone
, Trad., arr. Kjell Andersson
The Pilgrim’s sunrise, Shaun Davey
Shining boy, Ryuichi Sakamoto
Muiñeira de Sarasate, Pablo de Sarasate, arr. Carlos Núñez
Adagio Concierto de Aranjuez, Joaquín Rodrigo, arr. Kjell Andersson
Setting Sail, Paddy Moloney
Marcha do Entrelazado de Allariz, Trad., arr. Carlos Núñez, Xurxo Núñez et Hector Zazou
Amanecer (Dawn), D.P., arr. Carlos Núñez, orch. Craig Leon
Moita festa (Galician Carol), D.P., arr. Carlos Núñez, orch. Craig Leon
Galician Overture , Paddy Moloney
Reels Medley, Trad., arr. Carlos Núñez, orch. Xurxo Núñez
An dro, Trad., arr. Carlos Núñez, Xurxo Núñez et Pancho Álvarez, orch. Xurxo Núñez
Rupert’s Mambo, Carlos Núñez, Pancho Álvarez, orch. Fiachra Trench

600 coups par minute de Frédéric Paulin : Polar sur les décombres de l’Europe

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Frédéric Paulin pécari amphibie
Frédéric Paulin

 600 coups par minute est le deuxième roman du prolifique Frédéric Paulin pour les éditions Goater et leur collection noire (La Grande Peur du Petit Blanc, éditions Goater, octobre 2013). Le titre pourrait donc ici évoquer la force de tir de son auteur ou le rythme de ce récit. Ou encore mieux l’acharnement avec lequel son personnage cherche à réussir, sans prendre le temps d’en questionner le sens d’une réussite sans autre loi que « pour une dent toute la gueule » (du même auteur chez Pascal Galodé éditeur, septembre 2012) la devise du 2e régiment de carabiniers-cycliste belge. Ici, il ne reste d’armée que la déroute, un pays dévasté par la guerre ou un légionnaire à la retraite.

frédéric paulinC’est sur la terre brûlée de l’ex-Yougoslavie que le personnage décide de faire fortune et peau neuve. C’est dans ce double enjeu que se situe l’ambition du héros. Il ne cherche pas à questionner davantage son identité que son ambition. Il veut gagner de l’argent et le respect, ce qui ne lui semble pas possible sans perdre son nom. Sans devenir Le Corse. C’est un des filigranes de ce roman, l’une de ses tensions. On retrouve chez ce héros le naïf et cruel constat du narrateur du Ghône du Chaaba (voir notre entretien avec Azouz Begag) : il n’y a pas d’autre place en France pour les Arabes qu’au fond de la classe et d’autre salut que de jouer au petit Français.

Une fois ces vaisseaux brûlés, il n’y a pas plus de retour que de fin possibles. Il reste le rêve mensonger de la « catéchèse du bandit » : arrêter quand on aura gagné assez, se mettre au vert et construire une famille. Personne ne fait semblant d’y croire et le rythme du roman ne nous en laisse pas le temps ni l’espace pour autre chose que le chagrin et la pitié. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, une tragédie, écrite sur les cadavres de l’Histoire. Celle de l’ex-Yougoslavie, qui n’offre ici que peu d’espoirs parmi les traumatismes et la corruption, sinon aux habituels charognards. Est-ce parce qu’il est la victime collatérale d’une Histoire de France aussi peu glorieuse, que « le Corse » n’aura aucun remords à en faire partie ?

Nathalie Burel 

Frédéric Paulin 600 coups par minute,  Goater éditions, Illustration de couverture : Morvandiau, novembre 2014,  480 pages, 18 €

Frédéric Paulin est en dédicace au Café littéraire de Rennes, le dimanche 21 décembre

Quatrième de couverture :

600 coups par minute. C’est la cadence de tir d’une Kalachnikov AK-47. Farid Laïfaoui, dit Le Corse, a vite compris que le trafic d’armes lui rapportera bien plus que son petit commerce de came dans la banlieue parisienne. De hasards en rencontres, de compromissions en fusillades, il va devenir l’un des plus importants pourvoyeurs d’armes du milieu et des banlieues d’Europe de l’Ouest. La mafia croate lui fournit les armes ; lui les revend en France, en Allemagne ou ailleurs. Toujours plus, toujours plus vite.
Jusqu’à ce que la mécanique s’enraye…

Présentation de l’auteur :

Frédéric Paulin est l’auteur qui monte dans le paysage du polar. Après 6 romans, « 600 coups par minute » est une bombe. Très efficace, implacable. Lauréat en 2014 du Grand prix du roman Produit en Bretagne pour La Grande peur du petit blanc, un prix délivré par les libraires de Bretagne à l’unanimité, nul doute que cette nouveauté confirmera la naissance de ce nouveau grand du polar.

Photo : Sebastiao Salgado Genesis ou Que la terre est belle !

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Sebastião Salgado

Unidivers vous a présenté le film consacré à Salgado par Wim Wenders (voir notre article). Parmi les livres évoqués dans ce film figure le dernier ouvrage du photographe brésilien, publié il y a un an, « Génésis ». Cet ouvrage qui fait toujours la une des ventes en cette fin d’année mérite son succès. Mieux qu’un cadeau de Noël, un ouvrage de référence. Un hymne par Sebastiao Salgado Genesis ou… que la terre est belle !

 

Sebastião Salgado
Sebastião Salgado à Champigny-sur-Marne en mai 2005

Ce livre est d’abord un objet, un objet magnifique, lourd et épais comme l’est cet énorme travail du photographe brésilien. Huit mois par an, pendant huit ans, de pérégrinations dans 26 pays de la planète ont été nécessaires à Sebastião Salgado pour réaliser ce travail démesuré sur les paysages, la faune, la flore et les tribus vivant encore à l’écart du monde.

Succédant à « EXODES », un travail, là aussi monumental, qui l’avait amené à traduire la misère de l’Homme dans des pays émergents, l’artiste brésilien a posé cette fois-ci son regard de photographe sur la « Nature » avec l’idée qu’il agissait avec le regard du premier homme sur la terre.

Sebastião SalgadoLui, qui précise qu’il n’avait jamais photographié de paysages, mais seulement des hommes dans leur environnement, a voulu réaliser un hymne à la Terre (« ma lettre d’amour à la planète » précise l’édition anglaise), d’autant plus nécessaire et urgent à ses yeux qu’il fut profondément et violemment touché par la déforestation de la propriété familiale au sud du Brésil. « Photographie et écologie sont pour moi indissociables », écrit-il. Tout ici est au service du beau et les critiques nombreuses sur l’esthétisme de Salgado qui l’accusent d’utiliser la misère humaine et de rendre belles des situations humaines dramatiques ne peuvent être évoquées ici. « Genesis » ne parle, ne montre, n’évoque que la seule beauté du monde, beauté conçue comme un vaste plaidoyer pour protéger la nature.

Sebastião SalgadoSi vous avez la chance (car vous avez déjà connu des moments de bonheur) de connaître l’œuvre de Salgado, vous serez dès les premières pages en terrain connu. Les noirs profonds, les contrastes forts parfois violents, les contre-jours, les tirages spécifiques qui exploitent cette vision des choses et des êtres explosent comme à chaque fois devant notre regard. Et puis il y a LA lumière, véritable sujet des photos de Salgado ! La lumière ! Magnifique lumière. La queue de la baleine plongeant vers les abysses, pourtant des  millions de fois photographiée, est ici ainsi sublimée et magnifiée par cet éclairage transformant l’animal vivant en une sculpture marmoréenne aux mille reflets.

Sebastião SalgadoSi vous avez la chance (car vous allez vivre de grands moments de bonheur) de ne pas encore connaître l’œuvre de Salgado, vous découvrirez aussi ce que l’on évoque moins au sujet de ses photos, mais qui est aussi essentiel : son angle de vue et son cadrage particuliers. Ainsi d’un morceau de glacier, là encore sujet mille fois photographié, qu’il transforme en une prodigieuse cathédrale avec son arche rendant cette vision quasi miraculeuse et dont Dominique Issermann s’interroge « comment a-t-il fait pour être dans le parfait angle de vue ?». De même le regard d’un phoque pris à quelques centimètres de son museau transfigure, par sa proximité, un sujet banal en une véritable « Pieta ».  Est ainsi révélée également une dimension essentielle du travail de l’artiste : la nécessité de prendre son temps : « le temps est la pierre angulaire de mon travail.(,,,) Il faut un temps pour la photographie, un temps pour marcher, pour comprendre la rationalité du monde vivant dans son entier ». Et, plus prosaïquement, le temps pour se familiariser avec le phoque (un jour d’approche au ras du sol) et atteindre cette vision unique. Alors le qualificatif de photo journaliste ne semble pas trop correspondre au travail de Salgado qui réalise là une œuvre intemporelle d’une force et d’une beauté exceptionnelle. Salgado ou Adam doté d’un appareil photo.

Sebastião SalgadoUsé, épuisé par quarante ans de photographie de misère et de malheurs humains, Salgado s’est offert huit années de respiration. Comme le domaine familial qui a repris vie grâce à ses efforts et à ceux de Lélia son épouse, Salgado a retrouvé des racines. À soixante-dix ans, il atteint là, avec ses boîtiers désormais numériques, mais dont les fichiers sont retraduits en négatifs argentiques, une forme de sagesse et de plénitude.

Au moment des fêtes ce livre constitue un superbe cadeau qui n’aura pas vocation à caler une commode ou à faire joli sur une table de salon, mais à donner une formidable envie de vivre et de voyager.

 

Sebastiao Salgado Genesis, Éditions Taschen : 49,99 euros. À noter plusieurs éditions limitées avec un tirage original numéroté et signé ;  les prix varient selon l’édition de 2 500 à 8000 euros pour un poids total de 59 Kgs et un format de 47 * 70 ! Des éditions à l’échelle de l’œuvre : démesurée.

Guillaume Kazerouni et l’art sacré du XVIIe : Comment devient-on perçant ?

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guillaume kazerouni
guillaume kazerouni

Pour la quatrième et dernière conférence de Guillaume Kazerouni autour de la peinture espagnole du XVIIe siècle, l’amphi du musée des Beaux-Arts de Rennes a encore fait le plein. À l’écran se succèdent les images des tableaux de Murillo. Au micro, Guillaume Kazerouni partage son savoir. Qui est immense. Comment un enfant de Perse est-il devenu aussi pointu en histoire de l’art occidental ? Réponses.

Unidivers : Que gardez-vous comme souvenir culturel de votre enfance à Téhéran ?

Guillaume Kazerouni – J’ai littéralement mangé les trois seuls livres sur l’art occidental de la bibliothèque familiale : une encyclopédie, un ouvrage sur Dali et un guide sur La Rome des Césars. Mon appétit étant insatiable, ma mère me rapportait des magazines où je découpais les articles relatifs à l’art. Je me promenais ainsi dans les paysages italiens de la Renaissance, dans les parcs des châteaux français, par les chemins de Flandres…

: Vous les mangiez avec les yeux seulement ?

guillaume kazerouni fresques italiennes

Non, car je les classais et me suis ainsi constitué une documentation personnelle de plus de 5000 sujets ordonnés et triés comme dans les archives de musées (avant l’informatique) !

: Quel a été votre premier contact réel avec les œuvres ?

– À mes premières vacances en France en 1985, je me suis précipité au Louvre voir ce qui me fascinait.

: Votre gourmandise y a-t-elle trouvé son compte ?

couleurs du ciel guillaume kazerouni

– Oui et non, car elle est inextinguible. Le hasard a bien fait les choses, car en 1986, quand ma mère a quitté l’Iran, la famille s’est installée dans le quartier du Louvre. Au début, c’était horrible ; je ne parlais pas français. Je me consolais en trouvant refuge au musée. À l’heure du déjeuner quand j’étais collégien puis lycéen, pendant les week-ends, les vacances, etc. J’ai dû pousser les portes de ce musée cinq ou six mille fois !

: Vous y avez travaillé ?

guillaume kazerouni ami du louvre

– Oui. À l’issue de mon parcours universitaire à Paris IV Sorbonne, j’ai choisi la peinture française du XVIIe s. comme thème de recherche et ai obtenu un poste de stagiaire au Louvre. Cela m’a permis d’écrire un livre très sympa (Le Petit ami du Louvre, 10 chefs-d’œuvre expliqués aux enfants) et m’a amené à donner des conférences du « Louvre décentralisé » à travers la France. Parallèlement, j’ai commencé à donner des cours sur l’histoire de l’art – de la préhistoire aux années 50 – à des apprentis artisans lissiers de la Manufacture des Gobelins. J’ai adoré faire çà parce qu’il y avait peu d’élèves – des filles surtout – et que je les ai suivies pendant quatre ans.

splendeurs sacrées guillaume kazerouni

: On voit que vous avez un don pour la transmission de vos connaissances. Cela vous plait de sortir du cadre strict du rôle de conservateur ?

– Précision : je n’ai pas le titre de conservateur, mais celui de responsable des collections d’art ancien, peintures et dessins. J’ai proposé ces conférences à ma directrice Anne Dary, parce qu’il y a une vraie demande. Je tenais à ce qu’elles soient gratuites pour toucher un public varié. Je le fais bénévolement en dehors de mes heures de travail.

guillaume kazerouni

: Avant d’arriver à Rennes, quelles sont les missions dont vous gardez le meilleur souvenir ?

– Une étude des dessins français anciens pour le musée de Grenoble, une exposition sur la Renaissance à Nancy et par-dessus tout un travail sur les tableaux du XVIIe s. dans les églises de Paris. Il a abouti à une exposition au Musée Carnavalet dont j’ai assuré le catalogue et participé à la scéno et aux relations presse… Les Couleurs du ciel reste mon plus beau projet à ce jour. Anecdote : c’est le dernier jour de l’accrochage que j’ai eu mon entretien pour ce poste au musée de Rennes.

ribera saint jude thaddée

: Bingo ! Vous voilà en Bretagne, entouré de saints, de Vierges, de noces de Cana et autres Nouveau-Né, beaucoup d’œuvres marquantes de l’art sacré du XVIIe s.

– Il y manquait juste une œuvre d’art espagnol. C’est chose faite désormais avec l’acquisition (NDLR : grâce à une souscription publique) du Saint Jude Thaddée de Ribera, artiste majeur ibérique caractéristique du mouvement caravagesque par sa technique du clair-obscur. Tout comme Georges de La Tour. Saint-Jude se trouve désormais en compagnie du Nouveau-Né, la plus célèbre pièce du musée de Rennes.

: Votre conférence met l’accent sur le côté caravagesque de Murillo.

murillo jeune fille

– Elle permet aussi de mettre en avant son évolution, du trait net de ses débuts aux œuvres plus floues, plus aimables, de la maturité. On l’observe dans ses Immaculée Conception (Murillo faisait son beurre avec çà !) mais aussi dans ses portraits et son « invention » : les enfants pauvres – genre qui a fasciné les peintres français du XIXe s. On lui doit aussi une œuvre très originale pour son époque, La Jeune fille et sa duègne, frappant par l’interaction entre le sujet et le spectateur.

: Vous révélez des anecdotes à caractère politique sur la circulation des œuvres d’art.

guillaume kazerouni

– Effectivement. Entre les 999 œuvres impeccablement choisies par le maréchal Soult à Séville lors de la guerre d’Espagne en 1808 et l’« échange » proposé par Pétain à Franco (qu’il admirait) en 1941, on comprend les enjeux que représente l’appropriation des objets d’art.

: Vous même, si vous deviez en posséder, lesquelles choisiriez-vous ?

– Je n’en ai pas besoin chez moi ! Le fort sentiment de possession avec ce qui est dans les musées me comble.

N.B. : On pourra revoir toutes les œuvres présentées dans la conférence de Guillaume Kazerouni, parmi d’autres, dans le cadre de l’exposition Vélasquez et son temps au Grand Palais à Paris, du 25 mars au 13 juillet 2015.

Avec Ce sont des choses qui arrivent Pauline Dreyfus enterre la vieille France

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ce sont des choses qui arrivent

 Dans Ce sont des choses qui arrivent Pauline Dreyfus reconstitue un monde disparu dans un livre élégant, d’une belle langue et pointu dans ses références. La chronique d’une époque révolue et d’une certaine France…

1938. Nous sommes chez le Duc et la Duchesse de Sorrente. Elle est née princesse de Lusignan. Jérôme, noblesse d’Empire, est un peu « étroit » d’esprit et très à cheval sur les conventions. Elle, princesse alliée aux Bourbons et dont la mère est une riche héritière américaine fantasque, mais susceptible de redorer le blason Lusignan grâce à sa fortune ! Famille d’épée, de robe, d’Empire, d’aristocratie républicaine… alliances, cousinages, amitiés – tout sert à la survie de « l’espèce » !

1939. La guerre est déclarée. Le couple fuit Paris pour se retrouver à Cannes en zone libre. Tout ce monde tente de se divertir loin du conflit, installés dans leurs résidences secondaires où les uns chez les autres, mais à distance de ce qui se passe à Paris ! La vie s’écoule sur cette Riviera, censée faire oublier les tracas. De bons moments… On parle peu du sort fait aux juifs qui sont nombreux sur la Côte au début de cette guerre qui ne semble pas concerner ce monde. La débâcle, la défaite militaire, ce sont aussi « des choses qui arrivent »… La vie est douce. Les Juifs ! On en parle ; ils sont un certain nombre sur la Côte : « Kahn, Alpes-Maritimes… » un bon mot de Tristan Bernard !

Le couple a une fille Charlotte ; et « chacun vit sa vie »… Nathalie entretient une liaison et se retrouve enceinte ; « ce sont des choses qui arrivent », dira le mari ; et cet enfant sera prénommé Joachim comme son ancêtre (Murat !) et reconnu fils de Jérôme,  point capital pour l’arbre généalogique ! Tout ce petit monde vit selon des principes bien établis et avec ses bons mots pour faire oublier le quotidien.

ce sont des choses qui arriventVoilà que ce petit monde revient à Paris, ignorant l’occupation, la guerre, s’étourdissant derrière des bons mots, une vie sociale, « entre soi », bien entendu, comme si rien ne se passait ! Nous côtoyons Cocteau, les Noailles, les Lucinge, Charles de Beistegui, Jünger, et « autre beau monde » bien reconstitué par l’auteur. Mais le monde de Nathalie va s’effondrer à la suite du décès de sa mère.

Alors que les 3 sœurs se retrouvent pour trier les affaires de leur mère disparue, Nathalie apprend de ses sœurs qu’elle est en réalité leur demi-sœur ! Photos de cette époque, vacances avec une autre famille, et Nathalie va découvrir qu’elle n’est pas une Lusignan, mais la fille d’une aventure de sa mère avec un juif ami de la famille (n’avait-on pas remarqué auparavant qu’elle ne ressemblait pas à ses sœurs : brune et typée !) Tout le monde savait sauf elle.

Tous les repères de Nathalie volent en éclats…et la morphine devient sa meilleure amie. Elle s’intéresse dès lors au sort des juifs dans un monde accroché à ses privilèges et qui veut ignorer ce peuple persécuté. Ce sera alors une longue descente aux enfers pour cette jeune femme déboussolée dans cette aristocratie qui semble indifférente à l’Histoire, car accroché à ses privilèges qui pourtant s’écroulent. Des moments cruels lorsque Nathalie cherche par tous moyens à se procurer cette morphine qui seule lui apporte paix. Nathalie va décliner et meurt en 1945, bien jeune.

Mais tout rentre dans l’ordre pour le mari : les secrets sont bien enfouis, car ensevelis avec cette disparition. Ce sont des choses qui arrivent se termine sur cette fin tragique qui fait écho aux obsèques qui ouvrent ce roman.

1945. Saint-Pierre-de-Chaillot, l’une des paroisses les plus huppées de Paris. Toute l’aristocratie, beaucoup de la politique et pas mal de l’art français se pressent pour enterrer la duchesse de Sorrente. Cette femme si élégante a traversé la guerre d’une bien étrange façon. Elle portait en elle un secret. Les gens du monde l’ont partagé en silence. « Ce sont des choses qui arrivent », a-t-on murmuré avec indulgence.

Pauline Dreyfus offre à ses lecteurs un très beau livre sur les secrets de famille, leurs conséquences et les vieilles ou nouvelles élites. Un très bon moment de lecture.

Ce sont des choses qui arrivent Pauline Dreyfus, Grasset, août 2014, 234 pages, 18 euros.

Ce livre est disponible à Rennes à la librairie le Forum du Livre ou directement en ligne.
Pauline Dreyfus est née en 1969. Elle est l’auteur de Immortel, enfin (Grasset, 2012, prix des Deux-Magots). Ce sont des choses qui arrivent est son deuxième roman.

Concours Danse élargie édition 2014

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Aerobics Paula Rosolen
Aerobics de Paula Rosolen

C’est la 3e édition du concours Danse élargie qui se déroule au Théâtre de la Ville de Paris. Son objectif : recréer l’émulation du légendaire Concours chorégraphique international de Bagnolet  interrompu hélas en 1988. La danse dans tous ses états tiraille la forme, expérimente et repousse ses frontières. Le 4 décembre, les Rennais ont pu voir une représentation des trois premiers prix. Décloisonnement de la danse.

TYJ d'Alina Bilokon et Léa Rault
TYJ d’Alina Bilokon et Léa Rault © laurent philippe

Tous les deux ans depuis 2010, les jeunes talents sont invités à créer et présenter une chorégraphie au Théâtre de la Ville de Paris. Seule règle du Concours Danse élargie : trois interprètes minimum pour une durée de 10 minutes. Les présentations ont lieu en juin durant un week-end.

Vingt propositions sélectionnées (sur quatre cents) se disputent trois prix, mais c’est aussi une belle occasion de montrer son travail à un jury prestigieux. Ce dernier est composé de membres des métiers du monde de l’art vivant : des chorégraphes, bien sûr, mais également des cinéastes, comédiens, plasticiens, musiciens, metteurs en scène, et aussi une dizaine d’amateurs de danse.

What you need to know de Davis Freeman
What you need to know de Davis Freeman ©laurent philippe

Dominique Ridard, Rennais passionné de danse, était l’un d’eux cette année et  confie volontiers que c’était un grand plaisir de participer à cette fête, mais aussi une lourde charge. Toutes les propositions de très grande qualité, mais très disparates se sont enchaînées tambour battant : vingt spectacles de dix minutes pour le premier jour. Émotionnellement, c’est une expérience très intense. Il faut se rappeler que le concours de Bagnolet a autrefois primé des talents tels Dominique Bagouet, Jean-Claude Gallotta, Daniel Larrieu, Catherine Diverrès, Régine Chopinot, Philipe Découfflé ou Mark Tompkins.

Aerobics de Paula Rosolen
Aerobics! de Paula Rosolen ©laurent philippe

Le premier prix a été remporté par Noé Soulier en 2010 et par Pauline Simon en 2012. Cette année, c’est au tour de Paula Rosolen avec son Aerobics!

Les spectateurs Rennais ont pu voir le palmarès 2014 au cours de la soirée du 4 décembre : les très remarqués Aerobics! de Paula Rosolen, What you need to know de Davis Freeman, TYJ d’Alina Bilokon et Léa Rault,  et en bonus, le 3e prix de l’édition 2012 le Korowod d’Olga Dukhovnaya. Une démonstration des enrichissements infinis de la chorégraphie par le métissage de ses champs et des différents domaines de l’art. La soirée s’est poursuivie par un Adrénaline à la sauce aérobic qu’ont animé les danseurs d’Aerobics!

Aerobics!
conception et corégraphie Paul Rosolen
avec Teresa Forstreuter, Gabriela Gobbi, Christopher Matthews, Marko Milic, Paula Rosolen

What you need to know
conception et direction Davis Freeman
avec Davis Freeman, Taha Gheuri, Dymitry Szypura, Kylie Walters

TYJ
conception Alina Bilokon, Léa Rault
interprétation et création Alina Bilokon, Léa Rault, Jérémy Rouault

Korowod
chorégraphie Olga Dukhovnaya
danseurs Sonia Garcia, Milena Keller, Lisa Miramond, Annabelle Piriot, Amalia Alba Vergara

musique Emmanuel Lebrun
création costumes Olga Dukhovnaya, Stefani Gicquiaud
conseillers artistiques Isabelle Launay, Konstantin Lipatov

+ d’infos

Théâtre de la Ville de Paris

Danse élargie

Avec La fabrique des songes, éveillez-vous à la magie aux Champs libres

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fabrique des songes
La Fabrique des songes, champs libres, univers, expo, exposition, photos, critiques, Cécile Léna, Flop, Etienne Saglio

Du 16 décembre au 1er mars 2015, les Champs Libres invitent le public à découvrir l’univers de 3 artistes magiciens : Cécile Léna, Etienne Saglio et Philippe Lefebvre alias Flop. En cette période de fête, l’exposition La fabrique des songes renoue avec l’esprit féérique de Noël. Alléluia : La vida es sueño !

La débauche mercantile et les décorations criardes liées de nos jours aux fêtes de Noël nous avaient peu à peu fait oublier nos âmes d’enfants. Émerveillés, délicieusement happés par la magie des univers des trois artistes lors de la visite de La fabrique des songes, nouvelle exposition des Champs Libres, nous nous sommes laissés bercer par un doux rêve éveillé.

Cécile Léna
Cécile Léna, Flop, Etienne Saglio

Il était une fois trois jeunes enfants, élevés en France au XXe siècle, qui ne s’étaient jamais rencontrés. La petite fille, Cécile, reçut le don de donner vie aux étoffes et aux matériaux dans des mises en scène théâtrales miniatures. Le second, Philippe, surnommé Flop, avait une prédilection pour le recyclage de pièces usées, leur offrant, grâce des machines de son invention et une lumière spéciale, de recouvrer une seconde jeunesse. Enfin, le troisième, Étienne, cherchant une façon d’échapper à l’ennui, développa un talent particulier pour le jonglage, la magie et l’illusion.

En grandissant, tous trois développèrent leurs talents en créant des univers de plus en plus élaborés. Chacun put constater à quel point leur technique allait croissant, sans jamais perdre de leur grâce enfantine initiale. À l’âge adulte, ils durent tous trois trouver à exercer leurs talents dans des activités concrètes. Cécile travailla pour le théâtre comme scénographe et créatrice de costumes tout en continuant à dessiner sur les airs jazzy des chansons de Billie Holiday ou de Duke Ellington. Flop continua à bricoler, trouvant sur sa route quelques compères réunis sous le nom de groupe Zur, en digne héritier des maîtres de l’illusion d’optique Charles Bowers ou Méliès. Étienne, quant à lui, se forma aux arts du cirque et développa ce qui était maintenant devenue son quotidien, la magie.

Un jour, un bon génie leur dit : « Cécile, Philippe, Étienne, vous avez réussi ce à quoi aujourd’hui peu d’êtres parviennent : conserver avec la plus grande intégrité votre âme d’enfant tout en vous réalisant en tant qu’adultes. Pour vous récompenser, je vous offre la possibilité de présenter au plus grand nombre chacun une partie de votre rêve. » Et il ajouta, fort de la conviction que seule une totale liberté d’action leur permettrait de faire éclore la poésie et la bonté de leur imaginaire : « Je vous laisse le champ libre, pourvu que votre magie opère ! »

Ravis et peu surpris de cette apparition tant l’illusion faisait partie de leur quotidien, ils s’attelèrent à la tâche. Aujourd’hui, le public est invité à pénétrer dans l’obscurité de l’espace offert par le bon génie à nos trois rêveurs qui sont bien vite devenus d’heureux complices.

Déambulant à travers les pièces, le spectateur est invité à flotter dans une douce torpeur matérialisée par de petits flocons de coton sous cloche. L’ambiance créée conjointement par des lumières tamisées, des projections d’objets animés et des petites scènes bercées de musique, l’entraine dans un heureux abandon. L’évidence s’impose : le bon génie a su reconnaître en eux les nouveaux Oneiroi (les Songes), enfants d’Hypnos (le Sommeil).

« Parmi ses mille enfants, le Sommeil choisit Morphée habile à revêtir la forme et les traits des mortels. Nul ne sait mieux que lui prendre leur figure, leur démarche, leur langage, leurs habits, leurs discours familiers. Mais de l’homme seulement Morphée représente l’image. Un autre imite les quadrupèdes, les oiseaux, et des serpents les replis tortueux. Les dieux le nomment Icélos, les mortels Phobétor. Un troisième, c’est Phantasos, emploie des prestiges différents. Il se change en terre, en pierre, en onde, en arbre ; il occupe tous les objets qui sont privés de vie. Ces trois Songes voltigent, pendant la nuit, dans le palais des rois, sous les lambris des grands ; les autres, Songes subalternes, visitent la demeure des vulgaires mortels. » (Ovide, les métamorphoses — XI, 633-646 ; trad. G.T. Villenave)

Retrouvez toutes les infos pratiques des Champs libres où se déroule l’exposition La Fabrique des songes ici

Histoire de France au Musée de Bretagne : si la Publicité m’était contée…

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expo publicité

Qu’est-ce que la publicité reflète des époques ? Peut-on penser une histoire de la société à travers sa publicité – se demande le Musée de Bretagne ? Comment penser la publicité à travers le prisme de l’histoire et réciproquement ? L’Histoire de France racontée par la Publicité questionne les liens et influences qui unissent histoire et campagnes publicitaires à travers les âges. À la découverte des filiations entre publicités, pratiques culturelles et chroniques…

Si notre histoire et nos références culturelles sont depuis toujours utilisées par les publicitaires, on s’aperçoit que la Publicité endosse parfois le rôle de faire valoir. Faire-valoiexpo publicitér d’une « éducation des peuples » en acquérant un statut d’agent de socialisation jusqu’à devenir instrument de propagande à certaines époques. Ce fut notamment le cas sous le régime de Vichy, comme en témoignent les affiches en l’honneur du Maréchal Pétain. Certes, les normes sociales et l’Histoire se diffusent par l’intermédiaire de différents agents de socialisation qu’est la famille en tout premier lieu. Toutefois après l’école, la publicité ne joue-t-elle pas un rôle d’« agent instructeur ». À l’image de ces mouchoirs d’instruction utilisés pour la formation des jeunes recrues à la suite de la réforme de la conscription en 1872.

expo publicitéÀ travers cette exposition nourrie de 150 documents et supports variés (principalement issus de la Bibliothèque des métiers d’art de Paris Forney et des collections des musées bretons), le visiteur découvre comment la publicité interprète l’histoire de France et comment elle se sert de celle-ci pour assurer la promotion de produits de consommation. Car on peut bien parler d’interprétation : preuve en sont les manuels scolaires des années cinquante exposés en ce lieu. La présentation des « héros » de l’Histoire de France diffère selon le point de vue politique et religieux de ses auteurs.

Organisée en trois séquences aux notes explicatives claires et bien structurées, l’exposition est ponctuée d’informations éclairées et éclairantes.

expo publicitéLe visiteur apprend ainsi que l’affiche commerciale connaît son âge d’or entre 1890 et 1914, période de développement des villes et des grands magasins. Après le traumatisme suscité par la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, la publicité contribue à la popularisation des héros « positifs » de l’Histoire de France dans l’imaginaire collectif, alors en perte de repères. Les vertus des Gaulois, forts, virils et intrépides, sont exaltées par les publicitaires afin de prôner le Patriotisme et l’esprit républicain. Jeanne d’Arc, présentée sous les traits de la sainte jeune fille qui a sauvé la France est érigée en modèle.

Les produits vantés ne sont toutefois pas choisis au hasard. Tandis que l’image de François Ier servira à mettre en valeur le savoir-vivre à la française, celle d’Henri IV sera utilisée pour vanter des produits populaires. Les images du chevalier Bertrand du Guesclin et Anne de Bretagne, figures emblématiques de la Bretagne frondeuse, sont également largement exploitées par les publicitaires. L’image de Napoléon Ier est sans nul doute celle la plus utilisée tant par les publicitaires français qu’étrangers, car facilement caricaturable. Au cours de la IIIe République, l’humour s’immisce peu à peu dans la publicité qui se sert de l’actualité politique et les Présidents en prennent pour leur grade (Félix Faure aime trop les femmes, Emile Loubet est trop mondain, Armand Fallières trop familier et trop amateur de bon vin, Raymond Poincaré trop rigide…).

expo publicitéMais après la Première Guerre mondiale, le rire et l’humour ne sont plus vraiment au rendez-vous… De nouveaux héros issus de la société civile apparaissent alors (sportifs, vedettes de music-hall ou de cinéma) et la publicité se professionnalise avec la création d’agences qui adoptent, petit à petit, la photographie et l’offset. Peu à peu, les frontières entre communication politique et publicité deviennent de plus en plus ténues, la « politique spectacle » reprenant les techniques de la publicité commerciale.

expo publicitéDes points sonores jalonnent le cheminement des visiteurs  et la variété des supports (affiches, manuels scolaires, casques audio, télévision, jeux) leur permet une immersion complète dans l’univers de la publicité. En somme une belle exposition, ludique, complète et soignée qui mérite une visite, notamment en famille.

 

Exposition Histoire de France racontée par la publicité Musée de Bretagne (Champs libres)

Jusqu’au 26 avril 2015 – Du mercredi au vendredi de 12h à 19h – Mardi de 12h à 21h – Samedi et dimanche de 14h à 19h – Fermeture les lundis et jours fériés

Sites Internet :

http://www.musee-bretagne.fr/expositions-temporaires/l-histoire-de-france-racontee-par-la-publicite/

Cycle de conférences :

http://www.musee-bretagne.fr/expositions-temporaires/l-histoire-de-france-racontee-par-la-publicite/autour-de-l-exposition/

Visites accompagnées :

  • visites commentéesde l’exposition tous les mercredis, samedis et dimanches à 15h
  • visites descriptives en langues des signes française(LSF) programmées à partir de janvier 2015
  • visites adaptéespour les groupes de personnes en situation de handicap proposées sur réservation