Padraig de Jean Ollivier et Max Lenvers
Quand l’esprit de l’Irlande éternelle souffle jusqu’en Tasmanie

 

« Au milieu du XIXe siècle, à la mort de son dernier parent, Padraig Wantage, jeune capitaine de navire, descendant d’une riche famille dans l’Irlande colonisée, hérite du titre et de l’immense domaine. À la surprise générale, il abandonne l’ensemble du domaine à ses deux sœurs et leurs époux avant de rompre avec son ancienne vie. Commence alors un long voyage initiatique au cœur de l’Irlande qu’il parcourt à la recherche de son histoire, de ses racines, de son âme… Plus tard, il gagne Londres où il découvre la misère des dockers et fait l’acquisition d’une boîte contenant le testament d’un nommé Rourke indiquant l’existence d’un trésor. » (Extrait du quatrième de couverture du tome I)

 Fils d’un père anglais et d’une mère irlandaise, Padraig Wantage, souvent qualifié de bâtard, est le produit de deux cultures en conflit. Padraig attribue sa part rationnelle à l’Angleterre tandis que son cœur penche vers l’Irlande. Comme aucun des deux aspects de sa personnalité ne parvient à prendre le dessus, livrant bataille à l’intérieur de la cage de son crâne lisse, il choisit l’exil après un pèlerinage sur les lieux mythiques de son île natale. Une belle occasion de nous rappeler des moments clefs de l’histoire du pays comme de nous conter ses mythes fondateurs.

padraig
Padraig, T.3, p.41, strip bas

La quête d’un trésor sert de prétexte au marin aventurier pour lever les amarres et partir en quête de sa véritable identité. Son voyage le conduira jusqu’en Tasmanie, région sous le joug de colons britanniques cupides et corrompus, où ses sentiments pour sa chère patrie seront exacerbés. Finalement, Padraig trouvera le moyen de laisser s’exprimer librement les deux penchants de son être bicéphale. Il se révélera un fin stratège lorsqu’il s’emploiera à libérer des convicts Irlandais, prisonniers politiques sur l’île de Hobart, tandis qu’il trouvera l’amour en la personne d’une rousse joueuse de harpe engagée pour la cause.

Padraig est la création de deux vétérans de la bande dessinée Jean Ollivier1 et Max Lenvers2. Le premier a captivé des générations de lecteurs de Vaillant à Pif, de Pif à Pif Gadget. Il fut aussi l’auteur de nombreux romans et ouvrages didactiques pour la jeunesse. Il a collaboré avec des figures majeures de la bande dessinée et de l’illustration telles que André Chéret, Eduardo Coelho, Christian Gaty, Paul Gillon, André Juillard, Raymond Poïvet, Enric Sio, etc.

Le second, moins connu, a essaimé ses dessins dans nombre de publications, à son aise dans des registres très divers, de l’illustration de presse à la bande dessinée érotique ou encore œnologique. Gageons que certains lecteurs d’Unidivers se souviennent avec nostalgie des magazines Albator, transposition en bande dessinée de la série d’animation japonaise culte dans les années 80, assurée avec un certain panache par une équipe de scénaristes et dessinateurs français3 dont fit partie Lenvers.

Padraig, T.2, p.30, strip bas
Padraig, T.2, p.30, strip bas

Dans le fond comme dans la forme, Padraig a tout ce qu’on est en droit d’attendre d’une bande dessinée d’aventures classique ; classique dans le meilleur sens du terme, nourrie d’idéaux purs incarnés par des héros archétypaux. Padraig est dépeint comme un être profondément bon et sain, avec juste une bonne dose d’orgueil irlandais. Certes, son âme est tourmentée. Quelqu’un de parfaitement équilibré ne quitte pas tout pour partir à l’aventure sur les mers au mépris du danger. Mais on ne le voit jamais s’apitoyer sur son sort et ce trouble intérieur n’a pas valeur de talon d’Achille. Il faut y voir plutôt un handicap surqualifiant _ caractéristique que l’on retrouve aussi chez des héros de bande dessinée étasuniens emblématiques4 – qui conduit notre héros à se surpasser, dans la réflexion comme dans le sentiment.

Autour de Padraig, à l’exception de ses complices, son second malais, le doux Kim et le baleinier norvégien bagarreur Biornson, grouillent des êtres mesquins et minables, pécheurs alcooliques, armateurs comploteurs, garde-chiourmes sadiques. Ils font ressortir par contraste sa noblesse d’âme. Padraig est un personnage « proactif », pour employer le mot en vogue, mais qui utilise avant tout sa tête pour prendre des décisions audacieuses et n’a recours à la force (c’est un boxeur et un escrimeur chevronné) que quand la situation l’exige : « Je n’ai pas de temps à perdre, harponneur… Car s’il fallait boxer tous les soiffards de tous les ports du monde… »

Ce personnage est à l’image de la bande dessinée, plus à son avantage dans les scènes d’exposition et de dialogue, où textes et images s’équilibrent bien, que dans les scènes d’action véritable, et certaines représentations de combats manquent de punch. On y voit des postures d’attaque et de défense plus réalistes que dans bien des BDs, il faut l’admettre, mais figées dans un découpage linéaire et raide, et encombrées de texte, leur impact se réduit. C’est un fait, les bandes dessinées d’aventure de tradition française se distinguent rarement par leur dynamisme, l’attention des auteurs étant davantage consacrée à alimenter le mystère et le suspense de l’histoire.

Padraig, T.1, p.19, strip-bas
Padraig, T.1, p.19, strip bas

Le scénario bénéficie de l’expérience de toute une vie, et Jean Ollivier, en pédagogue accompli, réussit avec une simplicité apparente à monter son intrigue autour de ces personnages hauts en couleur, tout en décrivant avec soin les usages de la mer et les situations géopolitiques des lieux visités par Padraig ; et ce, sans jamais assommer le lecteur de long récitatifs pesants. Il préfère faire rêver le lecteur en agrémentant le récit de poèmes et chansons : « Les idées sont aussi glissantes que des queues d’anguilles qui filent entre les doigts des oppresseurs ». Ollivier sait insuffler dans les trois tomes de son récit une douce mélancolie. Et l’on peut lire Padraig comme un hommage à un idéal de justice et de liberté, longtemps incarné dans le roman populaire et la bande dessinée, mais si difficile à réactiver avec sincérité dans la fiction contemporaine – qu’elle soit destinée à des adultes ou des adolescents.

Le rendu graphique ne doit rien à la ligne claire franco-belge, ce n’est pas de ce type de classique dont il s’agit. On a affaire à un dessin direct, brut et incisif, au trait ouvert. « L’air » peut circuler dans le dessin, les formes ne sont pas nécessairement fermées. On y retrouve la fraicheur de l’esquisse composée de quelques traits libres, un peu à la manière d’un René Pellos ou d’un Raymond Poïvet, artistes qui, partant de modèles américains ont su définir une BD franche et virile, à la française, plus expressive que réaliste. On sent également l’héritage de l’armada internationale de la BD d’aventure et maritime qui s’est particulièrement exprimée dans les populaires récits complets de kiosque5 longtemps dépréciés, mais qui connaissent depuis peu un nouvel engouement.

Le type de dessin de Padraig, où aucune ligne n’est dominante, où les personnages et éléments de décor ne sont pas cernés d’un trait ferme et gras, avec ses détails d’arrière-plan vite brossés pour suggérer plutôt que décrire, peut s’avérer particulièrement difficile à colorer – surtout avec les techniques infographiques d’aujourd’hui qui offrent un tel choix de possibilités d’expression qu’il convient de réduire sa palette afin d’établir un style qui reste cohérent de page en page.

Padraig, T.3, couverture
Padraig, T.3, couverture

Le coloriste de Padraig, Cyril Gicquel réussit avec grâce à renforcer la cohésion des volumes et affiner ombres et lumières. Il parvient aussi à rajeunir quelque peu le dessin, mais sans en faire trop, sans le malmener par un excès d’effets spéciaux, faisant écho à l’économie et la sobriété de l’image encrée. Les couleurs sont particulièrement habiles à restituer l’atmosphère de la mer, par un matin brumeux, au coucher du soleil, par temps calme ou tempête en faisant un usage heureux d’une large gamme de gris, de bleus, de verts et violets. Le lecteur peut parfois choisir de faire une pause dans sa lecture afin de mieux apprécier l’ambiance colorée d’une case, comme il contemplerait une miniature marine. Le papier épais semi-couché au rendu très mat, contribue également à fondre harmonieusement, dessin encré et couleurs6.

Ainsi Padraig allie avec brio une histoire riche en rebondissements et sentiments nobles à des dessins expressifs, le tout rehaussé par une mise en couleurs subtile.

Padraig se destine à un public large. Les plus jeunes pourront s’initier à la mythologie irlandaise et se familiariseront aussi quelque peu avec l’histoire politique de ce pays rebelle. Ils découvriront aussi la richesse du langage maritime. La mise en couleur moderne et audacieuse les aidera à apprécier le registre graphique « à l’ancienne ». Les plus âgés retrouveront avec bonheur une forme classique de bande dessinée d’aventure, qui se fait aujourd’hui rare dans les librairies.

Certains amateurs de bande dessinée, plus lecteurs que fétichistes, pourront regretter une parution en trois tomes. Certes cette série mérite assurément trois beaux albums cartonnés au façonnage soigné, comme il se doit, mais cela engage un budget conséquent, surtout par les temps qui courent.

Padraig Tome I Le chant de l’Irlande, Padraig Tome II Le testament de l’Irlandais, Padraig Tome III Pour que vive l’Irlande, de Jean Ollivier et Max Lenvers, couleurs et lettrage de Cyril Gicquel, grand west éditions, 2011-2012, 3 x 48 pages, 15€ chaque tome

1          « Jean Ollivier (1925-2005). En 1945, il fut rédacteur en chef du journal Vaillant à sa création et scénariste de BD à succès : Yves le loup, le Cormoran, Ragnar, Docteur Justice… Il collabore avec les meilleurs dessinateurs du moment : Coeho, Gillon, Gaty, Nortier, etc. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages pour la jeunesse (la Farandole, Larousse, Hachette, etc.) Padraig est la dernière BD de ce grand spécialiste de la marine à voile. » Présentation de l’éditeur

2          « Max Lenvers. Né à Paris en 1933, ce dessinateur et scénariste a fait ses débuts au journal Vaillant vers 1958. Il entre au quotidien France-Soir comme dessinateur-reporter en 1960, collabore au journal de Pif (Jacques Flash) et à la revue Judo (Gaël aux mains nues). Il a réalisé plusieurs albums : Drôles de bulles (Dargaud), L’Ordinatrice d’après Maud de Belleroche (D. Leroy), les Babus (Fayard), Albator (Five stars/Dargaud), ainsi que des dessins humoristiques sous le pseudonyme de Maxon : la Croix, L’Os à moelle, Hara-Kiri… et des caricatures pour LExpress. » Présentation de l’éditeur

3          Les mangas originaux d’Albator (Dai-kaizoku Harlock/pirate Harlock) de Leiji Matsumotoétaient considérés comme trop violents et on les estimait aussi difficiles à déchiffrer pour le jeune lectorat français, encore peu familier des codes narratifs de la bande dessinée japonaise. Ajoutons qu’à l’époque, au tout début des années 80, les éditeurs japonais ne faisaient aucun effort pour tenter de conquérir le marché français et les traducteurs du japonais se faisaient bien rares dans le milieu de l’édition de BD! Les temps ont bien changé et Leiji Matsumoto sera fin janvier 2013 l’invité d’honneur (avec Uderzo le co-créateur d’Astérix) du 40ème festival de la bande dessinée d’Angoulême.

4          Citons par exemple: le télépathe des X-men, le glabre professeur Xavier en fauteuil roulant ou Namor, le Submariner fils d’un capitaine de la marine et d’une princesse atlante, toujours écartelé entre ses deux natures.

5          Exemples : Brik ou Pirates, deux publications spécialisées dans les récits d’aventure maritime des éditions Aventures & Voyages/Mon Journal. Ils furent publiés en petit format de la fin des années 50 jusqu’au milieu des années 80. On y retrouve beaucoup d’auteurs italiens et espagnols mais aussi des français, anglais, portugais, argentins, chiliens.

6          Un papier plus brillant et plus lisse, plus « flashy », comme celui utilisé dans la majorité des albums publiés aujourd’hui ne permet pas aux encres de pénétrer dans la fibre du papier mais les conservent en surface souvent au risque de donner trop d’intensité aux couleurs et ainsi d’amoindrir l’impact du dessin.

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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