La sortie en édition de poche de Oxymort de Franck Bouysse est l’occasion de découvrir les prémices de la noirceur d’une oeuvre alors en devenir. Glaçant et réussi. Déjà.

OXYMORT BOUYSSE

Franck Bouysse s’est révélé au grand public en 2019 avec LE livre de l’année, Née d’aucune femme. Souvent, quand des auteurs ont du talent, la reconnaissance soudaine permet de republier des romans antérieurs passés relativement inaperçus. Grossir le ciel, Plateau et Glaise ont eu ainsi rapidement, mais à retardement, une deuxième vie et un succès mérité.

Une quatrième republication profite de ce mouvement Oxymort édité en version brochée en 2014. Les quatre dernières parutions ont fait de Franck Bouysse l’auteur d’un monde rural abandonné où la solitude côtoie la misère la plus noire. Noir est justement le qualificatif le plus utilisé pour qualifier son oeuvre. Avec Oxymort on découvre que cette noirceur vient de loin chez son auteur et qu’elle peut trouver également son origine dans la ville. Ici pas de plateau balayé par les vents, de vieillard abandonné à son sort, mais une cave dans une grande maison où est enfermé un homme, attaché au mur dans l’obscurité totale pour une raison qui lui est totalement inconnue. On ne pouvait s’attendre à autre chose de la part de l’écrivain.

Il pleut sur la ville. La nuit frappe sans cesse aux vitres des bars. Un flic a une jambe morte. Un employé d’une compagnie d’assurances arrive depuis 21 ans le premier à son bureau. Une professeure de cinquante ans est une amoureuse transie et rêve justement de celui qui se trouve brutalement attaché au fond d’une cave inconnue. Ainsi sont les êtres chez le romancier, rongés du dedans par la médiocrité de leurs vies et leur incapacité à conduire leur existence. Ils sont un peu « frères » ces personnages de la rue du Chat-Gaillard ou d’un plateau ardéchois. Ils subissent mais certains parfois hantés par leur mal être deviennent fous. Ou assassins. Pour comprendre les raisons de son enfermement, le prisonnier va remonter le temps, celui des jours heureux où l’amour d’une femme donnait un sens à la vie. Et peut-être aussi à sa réclusion.

OXYMORT BOUYSSE

Ce thème de l’enfermement n’est pas nouveau dans la littérature, mais Franck Bouysse en adoptant le point de vue de plusieurs personnages, en faisant se succéder leurs histoires, leurs pensées fait progresser le récit à la manière d’un polar, d’une intrigue, d’un secret, procédés qui sous tendent toujours ses textes. Roman plus ancien, à la plume moins expérimentée, et moins originale, on peut regretter que cette multiplicité de visions s’accompagne parfois de chapitres un peu trop courts. L’amoureuse du prisonnier, Lilly, est la seule personne lumineuse du récit et on aimerait approcher plus profondément sa clarté tant l’écriture de Bouysse sait, si nécessaire, trouver les mots justes de la poésie. Alors si cette légèreté des mots s’éclipse rapidement c’est qu’il ne faut sans doute jamais s’éloigner de la noirceur de l’âme humaine. Décrire le mécanisme qui peut pousser un jeune homme à enfermer un autre homme, à tuer à de coups de couteau un quasi inconnu, c’est dans ce registre macabre que Bouysse excelle. Plus noir que noir. Au bout de la psyché humaine, de sa déraison, c’est au bord de ce précipice que l’auteur emmène son lecteur. Aucune rémission, aucun espoir. Rarement un écrivain se sera attaché à décrire le Mal, à rendre autant son lecteur aphone ou asphyxié. A dire l’indicible.

franck bouysse

Sans atteindre les sommets de ces ouvrages suivants, Oxymort pose les bases d’une oeuvre unique et incomparable. Quand le phrasé et la musique des mots touchent au plus profond de la noirceur de l’âme humaine.

Oxymort de Franck Bouysse. Paru le 4 mars 2020 aux éditions J’ai Lu. 218 pages. 7,20€.

Feuilletez ici.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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