lun 6 décembre 2021

OUAGADOUGOU PRESSÉ : ACIDE COMME UN CITRON

En jetant un regard critique et ironique sur sa culture africaine vue de France, Roukiata Ouedraogo nous livre une BD franche, lucide, mais aussi drôle et colorée. Un vrai bol d’air chaud et ensoleillé.

Ouagadougou pressé

Ouagadougou pressé c’est le nom d’un chauffeur de bus du Burkina Faso « devenu fou lorsqu’il avait perdu son job. Ou l’inverse ». C’est aussi une manière de décrire rapidement, mais magnifiquement, en de brèves saynètes la culture du pays africain.

Ouagadougou pressé

Par des allers-retours fréquents du marché de Ouagadougou au quartier parisien Château Rouge, Roukiata Ouedraogo, dite « Petit modèle » en raison de son physique mince et svelte, et Aude Massot nous invitent à changer de culture et de vision tout au fil de la lecture.

Rouki, qui vit dans une petite chambre du 18e arrondissement de Paris doit rentrer demain au Burkina Faso. Entre préparation des valises et souvenirs d’enfance, envies de faire plaisir à ses copines qui restent à Paris et peur de se faire dépouiller en arrivant, la jeune femme qui veut débarquer avec la dernière tenue et coiffure parisienne, se rappelle son enfance lorsqu’elle était jeune gazeuse des faubourgs ouagalais, quand son père surveillait le soir l’entrée de la maison avec un gourdin pour dissuader les prétendants ou lorsqu’elle prenait un « taxi » pour rentrer chez elle, après une folle soirée.

Ouagadougou pressé

Vie parisienne actuelle et vie burkinaise passée alternent ainsi comme un jeu de miroirs. Les dialogues sont extraordinaires de drôlerie et on en comprend la pertinence lorsque l’on sait que cet album est l’adaptation d’un spectacle de Roukiata. La francisation de termes hexagonaux, « se faire enceinter », « les mangues te sourissent », « le froid de Paris va me cadavérer » et tant d’autres démontrent la qualité de textes probablement déclamés sur scène et qui sont les premiers révélateurs de deux cultures qui s’additionnent au lieu de se combattre.

Ouagadougou pressé

L’humour, comme dans ces pages délirantes consacrées à un salon de coiffure africain dans le quartier de Château Rouge, est omniprésent, un humour lucide, franc, qui montre les travers et les bonheurs des deux univers. Le sourire est parfois grinçant et Rouki n’hésite pas à dénoncer ses coutumes, des traditions éculées, un patriarcat féroce avec l’image pas très réjouissante de son père mis en pièce dans des scènes pourtant comiques. Le constat est même implacable en ce qui concerne le machisme des hommes africains sans oublier celui des « blancs » gentiment moqué.

La force du récit est de ne jamais donner de leçons, de bons ou de mauvais points. Le lecteur rit, sourit mais garde à son esprit, en arrière-plan les dénonciations implicites de situations scabreuses ou abracadabrantesques. Ce regard critique est magnifié par les dessins hauts en couleurs d’Aude Massot. Même les images de Paris sont colorées et jamais les visages de personnages parfois odieux ne sont empreints de haine. Ils sont le reflet, souvent béats, de la bêtise et c’est tellement plus fort ainsi. Les coiffures, les tissus, les coupes des vêtements ont un rôle essentiel et établissent comme un pont entre les deux continents. L’esthétisme envié est celui de l’autre. Une femme noire demande à se faire blanchir la peau au rayon cosmétique d’un grand magasin parisien alors qu’une femme blanche veut la foncer pour avoir un teint hâlé.

Contradictions, oppositions de points de vue, circulent ainsi tout au long d’un récit morcelé de séquences en conservant néanmoins une grande fluidité de lecture. Quand Petit modèle prend son envol à la dernière page, on a envie de la retrouver à son arrivée et de poursuivre son histoire sur le sol africain. Embrassades, compliments, il y a tant à raconter et à dessiner. Alors vite un deuxième tome.

Ouagadougou pressé. Récit de Roukiata Ouedraogo. Dessins d’Aude Massot. Éditions Sarbacane. 176 pages. Parution 6 octobre 2021. 24€.

Française d’origine Burkinabé, Roukiata Ouedraogo est une comédienne diplômée du cours Florent, autrice, chroniqueuse radio sur France Inter et scénariste. Créatrice de plusieurs spectacles seule en scène. Yennenga l’épopée des Mossé, 2008, Ouagadougou Pressé, 2013, Je demande la Route, 2018 (actuellement en tournée). Comédienne tout terrain (art de la rue, humour, cinéma), elle est aussi autrice de chroniques dans la presse, d’une nouvelle et d’un roman Du miel sous les galettes. Roukiata Ouedraogo est engagée auprès d’associations luttant pour l’éducation des jeunes filles et contre les violences faites aux femmes.

Aude Massot
Photo : Editions Sarbacane

Aude Massot est née en 1983 aux Lilas. Diplômée des ateliers BD de l’école bruxelloise St-Luc en 2006, elle entame ensuite une carrière de storyboarder dans le dessin animé. Son premier album, Chronique d’une chair grillée, réalisé en collaboration avec Fabien Bertrand, paraît aux Enfants rouges en 2009. Suivent deux autres publications. En 2011, elle part vivre un an à Montréal. Elle rencontre les scénaristes Edouard Bourré-Guilbert et Pauline Bardin et devient la dessinatrice de Québec Land. L’aventure commence en version numérique en mai 2013, et rencontre un beau succès sur la toile… avant de poursuivre sur papier, aux éditions Sarbacane.

Du 29 octobre au 1 novembre, les auteures seront au festival BD Quai des bulles 39 Rue du Levant à 35400 Saint-Malo.

Aude MASSOT Vendredi 29 octobre 10h – 11h45 13h – 15h 17h – 19 h Samedi 30 octobre 10h – 11h45 13h – 15h 17h – 19 h Dimanche 31 octobre 10h00 – 12h00. Roukiata OUEDRAOGO Vendredi 29 octobre 13h00 – 15h00 17h00 – 19h00 Samedi 30 octobre 10h00 – 11h45 13h00 – 15h00.

Eric Ruberthttps://www.unidivers.fr
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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