Nouvel arrêt : Rennes, Bretagne (il fallait bien que ça arrive :-). Le voyageur : Olivier Hodasava. Un voyageur virtuel. Il arpente quotidiennement les artères du monde de Google Street View. Quand l’image saisie devient le réel ultime de la fiction commune… Pour Unidivers, l’arpenteur – qui se fait un peu géomètre – avance à la façon d’un fildefériste sur une ligne (presque) imaginaire : le 48e parallèle Nord. La latitude sur laquelle est située la ville de Rennes.

 

Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C’est de l’autre côté de la vie. (Céline, Voyage au bout de la nuit)

olivier-hodasava-48e-parallele-nord-rennes-bretagneÀ Tokyo, au cours d’une soirée organisée par un ami commun, j’ai croisé une fille qui venait de la région d’Osaka. Elle était jeune – pas plus de vingt-cinq ans. À ce que j’ai compris, elle travaillait depuis peu au service de communication d’une grande entreprise de pompes funèbres. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, elle s’appelait Atsuko.

C’est elle qui était venue vers moi alors que j’étais occupé à contempler le paysage qui s’offrait de la terrasse – la soirée se déroulait dans les hauteurs d’un building de Roppongi. Elle venait d’apprendre que j’arrivais tout droit de Paris. Elle était toute fébrile. Dans un français surarticulé et plein d’intonations japonaises que j’aimerais tant savoir ici retranscrire, elle m’avait demandé si je connaissais Rennes, si j’allais aux TransMusicales ! Aussi fou que cela puisse paraître, les TransMusicales étaient sa passion. Vraiment ! Elle y consacrait l’essentiel de son temps (seuls les Japonais peuvent s’engouffrer de façon aussi excessive dans pareille démarche).

olivier-hodasava-48e-parallele-nord-rennes-bretagneElle connaissait les salles, les heures des concerts… Il suffisait de lui fournir un millésime (j’ai fait le test) et aussitôt elle vous débitait, métronomique, la programmation complète – 1983 : Cabaret Voltaire, Gamine, TC Matic… ; 1995 : Garbage, Radio Tarifa, Chemical Brothers… J’adorais la façon qu’elle avait de surligner toute syllabe prononcée dans notre langue : É-tien-neu-Da-hau, Djou-se-tice… Elle passait des heures sur internet à grappiller informations ou anecdotes. C’était sans doute la personne au monde à connaître le mieux l’événement. Et pourtant, elle n’y avait jamais mis les pieds.

Elle était intarissable.
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Elle ne comprenait pas que moi, parisien, je ne fasse pas rituellement le déplacement chaque mois de décembre. Elle payait une fortune, à son échelle, en cours du soir afin d’apprendre le français. Et le reste de son argent, elle l’économisait pour se payer, un jour, le Tokyo-Rennes de tous ses fantasmes.

Je pense à elle alors quand j’erre dans cette ville, que je déambule du côté de la gare ou de la prison des femmes… C’était il y a cinq ans et je me demande si, depuis, elle a eu l’opportunité de réaliser son rêve, de découvrir la ville. Et, si c’est le cas, je me demande bien aussi quel sens, ensuite – une fois le projet accompli –, elle a pu donner à sa vie…

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