Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

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Joyeux retour

Les gamins bronzent en écoutant Tommy Nilsson. Maudits vikings ! À force de leur parler anglais, j’ai oublié qu’ils viennent de là-haut. Comme ce Tommy Nilsson. Un artiste découvert à Oslo lors de la promotion d’un de mes livres. C’était l’hiver. La notion de temps disparaissait sitôt la nuit venue, dés 15h00, mais la luminosité commençait à décliner plus tôt encore. Un après-midi, une journaliste moins ennuyeuse que ses confrères égaya ma déprime. Selon elle, la légendaire mélancolie de ses compatriotes serait due aux longs hivers septentrionaux privés de lumière. Elle était à ce point convaincue de son hypothèse que je n’ai pas osé la contredire et, ne connaissant aucun norvégien célèbre, j’ai immédiatement pensé à la neurasthénie suédoise. Après tout, vu du sud c’est à peu près la même chose : ils sont tous grands, blonds aux yeux bleus, parlent une langue impénétrable et lisent des polars frisquets à l’intrigue engourdie par de fausses pistes. Bref, ce furent Greta Garbo, Ingrid Bergman et Jay-Jay Johanson qui me vinrent spontanément à l’esprit. Pas funny rigolo le trio ! En fin de compte, ma journaliste avait peut-être raison. Au-delà du 60e parallèle nord, les sourires se font avec les yeux. J’examinais les siens. Elle avait choisi un mascara vert upsaspirine dont les paillettes effervescentes laissaient imaginer bien des aventures. Comment en sommes nous venus à parler de Tommy Nilsson ? Je ne sais plus. Qui, ai-je demandé ? L’une des plus belles voix scandinaves, a-t-elle répondu. Quelques jours plus tard, mon éditeur recevait un disque avec ces mots : Pour un français, vous avez une curiosité naturelle qui ne frise pas l’arrogance. Un compliment, je suppose.

–       Dites-moi les amoureux, vous ne devriez pas être chez vous ?

Deux petites têtes éblouies se lèvent nonchalamment vers mon ombre à contre-jour.

–       Ah, Jérôme ! Justement, nous avons décidé de rester.

–       Si ça ne te dérange pas, poursuit Bärbel.

Je m’enfile une goulée de bière.

–       Et qu’en pensent vos parents.

–       Tu vas pouvoir leur demander, nous les avons invités.

–       Pardon ?

–       Oui. Ils viennent dîner ce soir. Nous sommes passés chez le traiteur avec l’argent que tu nous as laissé, jette Guido entre ses dents blanches.

–       L’argent c’était pour prendre un taxi. J’ai prévu autre chose ce soir.

Chacun choisit sa joue. Bärbel m’embrasse sur la gauche. Guido prend la droite.

–       S’il te plait, Jérôme. En plus…

–       Ah ! parce qu’il y a quelque chose en plus ?

–       Non, mais… C’est à dire…

–       Dites-moi, il y a quelque chose en plus ou en moins ?

–       Tu es écrivain, lance Guido.

J’imagine mon visage proche de celui d’un italien apprenant l’adultère de sa femme. Bärbel essaye de calmer le jeu.

–       Excuse-moi, je n’aurais pas dû. J’ai joué les curieuses et réalisé que tu écrivais un livre, alors on a fait une recherche Internet…

–       …et, enchaine Guido, l’impact d’un romancier français est atomique sur une famille d’intellectuels suédois.

Il a dit ça l’air de rien. Mains croisées derrière la nuque. Au-delà de son épilation pubienne, j’observe ses aisselles parfaitement lisses.

–       Vous êtes en train de m’inventer un rôle social pour crédit moral. Ça ne suffira pas à rassurer vos parents, bien au contraire, et c’est fort heureux.

–       Et puis t’es pédé !

Là, on s’en doute, c’est toujours Guido. Une fois encore Bärbel essaye de rapiécer l’étoffe.

–       Ça rassurera nos parents, tu comprends ?

Je l’observe hésiter à poursuivre.

–       S’il y a autre chose, c’est le moment ! Dis-je, glacial pour accentuer ma fureur.

–       Voilà… On leur a dit que tu avais essayé de nous dissuader d’une relation entre cousins. Ça va certainement jouer en notre faveur à tous. Enfin, tu vois ce que je veux dire…

J’ai effectivement prévu autre chose qu’une réunion de famille ce soir. A commencer par la rencontre des voisins les plus proches au cas où ils auraient remarqué quelque chose d’inhabituel le jour de sa disparition. En particulier la grande maison blanche à la pointe de Cala Moli. Nous croisons souvent la femme. Elle descend chaque matin piquer une tête et pose sa serviette sur le même rocher horizontal que celui où j’ai retrouvé la sienne. Une présentatrice de télévision italienne. Suisse peut-être. Je ne sais plus. Enfin peu importe. En contrebas il y a la résidence secondaire ou tertiaire d’une chanteuse française et, dans les hauteurs, quelques inconnus dont on dit qu’ils seraient célèbres. La perspective d’aller sonner chez ces gens me rend dingue. Bonjour ! Mon mec a disparu. Ne l’auriez-vous pas croisé au coin de la rue, sur la plage, dans votre jardin ou votre lit ? Je refuse d’imaginer leurs voix grésillantes retranchées derrière les hauts murs de somptueuses villas : Désolé mais nous n’avons vu personne, et de me retrouver comme un con face à l’œil neutre d’une caméra au-dessus d’un interphone. J’ai peur d’en ressortir détruit. En fait, mes deux zigotos n’ont peut-être pas tort, mieux vaudrait remettre le porte-à-porte à demain.

–       Alors, insiste Guido, tu rêves ?

J’approche mon visage afin d’asseoir ma détermination.

–       Ok les gosses…

–       Yeah ! Toutes manières je suis plus grand que toi. Si tu disais non, t’en prenais une !

–       Ne joue pas Guido, tu vas perdre. Avant de rencontrer papas et mamans, posons les règles. Un : Pas de tabac dans la maison. Deux : Aucun problème avec la nudité, mais on évite devant Felicia qui ne s’en remettrait pas. Trois : Tout hébergement doit s’acquitter d’un loyer, je vous laisse réfléchir en quoi vous serez le plus utile au bénéfice de cette maison.

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Alien

Pour évoquer une situation imprévisible, l’imagination cède à des éléments prévisibles. Toujours. C’est comme ça. L’auteur n’invente rien. Il tire sur ses romans la couverture de son propre univers. Le décalque. Emprunte volontiers celui des autres, ne tenant qu’à son travail de forger leur quotidien pour autant d’idéaux, d’illusions ou consolations… Et d’un bruit quelconque faire naitre un son unique. Et d’une image une épreuve argentique. Et du drapeau turc un coucher de soleil méditerranéen… Jérôme aurait voulu canaliser l’émotion qui rendait nerveuse son écriture, mais la certitude de ne plus être étranger qu’à lui-même l’en empêchait. Il était prêt à tout. Trahir son propre texte si nécessaire. Seulement tricher n’est envisageable qu’en affectant de respecter les règles et dans le chaos des derniers jours elles ne régissaient plus rien.

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