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Photo prise par Monique Sammut

Issu de la culture graffiti, le Français RCF1 est l’invité du MUR de Rennes, 34 rue Vasselot, jusqu’au 15 février 2024. Dans les années 80, son style est né sur les trains de banlieue parisiens, nourri par son admiration du graffiti writing avant de s’émanciper de la tradition new-yorkaise pour s’épanouir dans une identité artistique libérée de tout stéréotype. Il livre sur le MUR de Rennes une œuvre figurative personnelle et sensible.

Au 31 rue Vasselot, à Rennes, un paysage en noir et blanc représente une ancienne maison et un ciel chargé éclairé par un fantôme désarticulé. Depuis la mi-janvier 2024, une énergie particulière se dégage de la nouvelle création artistique du MUR de Rennes. Le Français RCF1 rassemble dans cette proposition ses sensibilités professionnelles et personnelles, et livre une œuvre sincère, nourrie par 30 ans d’une création artistique qui a contribué à ce que le graffiti devienne street-art. 

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Photo prise par Monique Sammut

Comment Jean Moderne est-il devenu RCF, référence du street-art pour la jeune génération ? Passionné de dessin et de peinture, intéressé par les arts graphiques et les cultures populaires en général, le jeune Jean grandit en banlieue parisienne dans les années 80. Des BD comme Métal Hurlant et autres histoires à l’univers rock sont ses livres de chevet. « La culture rock en général était véhémente, mais pas spécialement revendicative. Elle était plus un cri d’espoir que de colère, c’était l’attestation du malaise d’une génération. » Pour échapper à la tristesse des quartiers, il prenait le RER direction Paris centre, Châtelet les Halles, aux alentours du centre commercial Le Forum des Halles récemment construit. « À l’époque, on l’appelait encore le trou des Halles, une zone très rock & roll », raconte-t-il. Il côtoie les graffitis sur les palissades et les murs avoisinants. Pochoirs, noms de groupes bombés ou slogans politiques reflètent l’ambiance d’avant l’an 2000, « proche de la fin du monde et un côté “après nous le déluge” », selon l’artiste. « On a tendance à oublier, mais les années 80 étaient apocalyptiques, la musique en atteste beaucoup. Il y avait la crainte d’une Troisième Guerre mondiale, du nucléaire. » Le graffiti éclaire le chemin de l’adolescent, influencé par des artistes comme Phase Too, Darco et Sino.

Dans l’espace public parisien, il devient RCF1 en se forgeant une identité artistique qui puise son inspiration dans le graffiti writing, new-yorkais et parisien, mais aussi dans l’énergie globale du mouvement. « Le writing est une culture d’initiés, opaque de l’extérieur. Elle ne cherche pas à séduire le public. » Il développe une création contextuelle, qui s’adapte à son environnement, et impose ses lettrages dans des lieux inattendus dans le but de créer un décalage, une confusion pour le regardant.

« J’ai vu le graffiti autrement que comme un cri et une dégradation, comme une pratique plus construite. Faire des études dans l’art allait dans ce sens. » L’étudiant, malgré sa soif d’apprendre, suit les conseils de son professeur Angello Amatulli, également artiste contemporain, et quitte les bancs de l’école des Arts de la Sorbonne en 1991, après un an d’études. « Pour lui, je perdais mon temps là-bas, il n’avait rien à m’apprendre et j’occupais la place d’un autre qui, lui, en avait besoin. Il m’a dit que je me donnais les moyens tout seul et que c’était plutôt à moi de lui apprendre des choses parce que je savais ce que je voulais », se souvient-il encore. Ce moment fondateur a scellé son destin d’artiste. Ce même professeur l’avait auparavant invité à faire une conférence sur Subway Art, livre fondateur sur les graffitis sur les métros new-yorkais. « Il avait senti qu’il se passait quelque chose et que je pouvais apporter une connaissance à ce sujet. »

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Alors que la scène du début des années 90 est principalement occupée par le graffiti hip hop, la soif d’émancipation artistique de RCF1 l’éloigne du style new-yorkais traditionnel pour trouver dans son art sa singularité qui lui permettrait de s’exprimer individuellement. Cette volonté de liberté se prolonge d’ailleurs dans le collectif P2B qu’il fonde en 1990 avec Sero et Stone. « Le writing, c’est un peu comme un jeu, mais à un moment, ça ne me suffisait plus. J’avais besoin de mettre des choses plus personnelles », confie-t-il. « J’ai commencé par dessiner des statues de l’île de Pâques. Leur aspect spirituel et leur mystère me parlaient et me parlent encore terriblement. »

Cette rupture avec le graffiti writing s’affirme d’autant plus quand il adopte une nouvelle signature à l’arrivée des artistes Stak, Honet, Hoctez et Poch dans le collectif. Dans un écho aux spectres du fondateur de l’art urbain en France, Zlotykamien, une des grandes inspirations de l’adolescent qu’était RCF1, son pictogramme aux allures de fantôme en forme de point d’exclamation s’affiche dans l’espace public comme l’étendard d’une liberté artistique trouvée. « Dans le writing, comme dans la musique, les gens sont très attentifs à la virtuosité », informe l’artiste. « Ce qui me touche depuis le début, c’est la sincérité avec laquelle on crée. Un geste peut parfois plus marquer l’inconscient et la sensibilité qu’une fresque avec une grande palette de couleur. »

C’est d’ailleurs pour cette raison que Jean réduit sa palette aux couleurs primaires, comme Mondrian et d’autres avant lui. « Ma pratique s’inscrit dans un ouvrage plus global qui utilise le texte, la photographie, et peut-être la musique, dans une perspective plus contemporaine. Il ne s’agit plus de bien dessiner, de savoir illustrer ce que je raconte, mais de mettre en relation ses éléments et les faire dialoguer. »

Récemment, l’exposition Mon Trône au salon La Mue à Lorient en février 2023 révèle un nouveau pan de sa création. Elle présentait « une sélection de travaux personnels constitutifs d’un parcours d’artiste réorienté par un faux pas », comme il la décrit lui-même sur son compte Instagram. Le spectre plane toujours au dessus de sa tête, mais Jean revient à la figuration pure et propose un style hachuré proche des gravures du XIXe siècle dans une série née suite à une période traumatisante dans sa vie privée qui a impacté sa pratique artistique. « Chacun produit avec son vécu, mais c’est délicat de savoir dans quelle mesure un artiste peut exprimer dans son art ce qu’il vit ou ce qu’il a vécu. Est-ce intéressant ou pas ? J’ai arrêté de me poser la question. »

Après 30 ans à avoir traversé la scène graffiti, RCF1 retourne aux origines de sa création pour se retrouver, « une feuille de papier et un crayon noir pour convoquer l’adolescent qui a été maltraité. » L’artiste revient à la photographie et au dessin, dans lequel il privilégie le noir et le blanc. La couleur apparaît seulement avec parcimonie. « Paradoxalement, je suis un photographe couleur. J’ai longtemps travaillé en noir et blanc, mais la couleur est venue dans les dix dernières années, comme une révélation. » La couleur est passée de la toile aux photographies et inversement.

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Photo prise par Monique Sammut

C’est cette facette qu’il livre depuis début février à la capitale bretonne. RCF1 a appréhendé le MUR de Rennes avec la même énergie que la scène graffiti, au feeling. Devant le tableau dédié à l’art qu’il a aidé à devenir street-art, le moment est venu d’afficher en grand ces dessins. Le paysage est issu d’une photographie qui rappelle un moment personnel troublant et le fantôme désarticulé apparaît dans le ciel, apportant bienveillance et réparation. « Je ne suis pas dans la démonstration et dans l’explication littérale, mais dans un ressenti, j’espère en tout cas. » Quoiqu’une œuvre raconte et exprime, chaque individu l’approche subjectivement et l’artiste plonge les passants dans ce qui fait l’essence de l’art. Que l’on connaisse son histoire ou pas, que l’on ait des connaissances en Art ou pas, il cherche à toucher l’inconscient du public. A-t-il réussi ?

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