Amaury Cornut, spécialiste de l’œuvre de Moondog, poursuit sa plongée dans l’univers du musicien et compositeur américain. Rencontre avec le fondateur de l’Ensemble Minisym, qui interprète des pièces composées par Moondog, rendant ainsi hommage à un artiste de génie mais peu connu.

moondog

Par quel biais avez-vous rencontré Moondog ?

Amaury Cornut : J’ai 30 ans, j’ai fait des études en information et communication à l’Université de Nantes, je ne suis pas musicologue, je n’ai aucune formation et je suis surtout passionné de musique. Cela fait dix ans que je travaille autour de la vie et de l’œuvre de Louis Thomas Hardin alias Moondog. J’ai un peu cherché à savoir qui était ce monsieur et je me suis rendu compte que peu de personnes en France s’étaient posé la question. J’ai donc développé des projets pour le découvrir et le faire découvrir.

Comment définiriez-vous les compositions et la musique de Moondog ?

Amaury Cornut : Moondog est un compositeur américain contemporain né en 1916 et mort en 1999. Il a une trajectoire complètement dingue comme seuls les États-Unis savent en écrire. Il est devenu aveugle à l’âge de 16 ans après avoir amorcé une dynamite. Il avait la particularité de vivre dans la rue habillé en Viking. Il était fasciné à la fois par la musique de Jean-Sébastien Bach et celle des Amérindiens, tout en étant passionné de swing et de jazz des années 1920 et 1930. Il a composé 81 symphonies. Il développait une personnalité assez intrigante et marginale dès sa plus tendre enfance, qu’il a cultivée plus tard en devenant compositeur, car il fabriquait aussi ses propres vêtements.

MOONDOG

Comment devient-on un passionné de Moondog ?

Amaury Cornut : J’ai découvert Moondog lors d’une soirée chez un ami. Il passait sa musique en fond et je lui ai demandé qui c’était, car je ne connaissais pas du tout. Ce qui m’a interpellé au début c’est qu’en tapant « Moondog » sur internet, trois morceaux différents sont attribués à Moondog et n’ont rien à voir les uns avec les autres. Il y a un morceau de saxophone, d’orgue et de piano et ils ne ressemblent pas non plus avec ce que j’avais écouté à la soirée. Quand j’ai compris que c’était une seule et même personne qui était l’architecte de cette musique assez riche, ça m’a immédiatement interpellé et intrigué. J’ai donc voulu en savoir plus de ce monsieur capable de composer aussi bien des symphonies, des pianos solos que des pièces avant-gardistes.

 

Avant de publier sa biographie, vous avez dû mener un long travail de documentation et de recherche…

Amaury Cornut : J’avais un intérêt pour la science de l’investigation, la recherche et l’archivage. Je n’avais pas vraiment de notions, j’y suis allé à l’intuition et j’ai contacté ses anciens musiciens, ses amis, j’ai retrouvé une de ses deux filles avec qui j’ai échangé par mail. Maintenant que j’ai publié sa biographie et que je suis reconnu pour mes travaux c’est plus simple, mais à l’époque j’essayais d’en savoir plus. C’est un travail très enrichissant, car j’ai rencontré des personnes qui se souvenaient de Moondog et à qui on posait rarement la question. Elles étaient d’autant plus ravies d’en parler et grâce à ces personnes j’ai pu récupérer des partitions, des documents inédits, des textes, des photos que j’ai fait numériser. Ce sont des documents assez complets qui m’ont permis de connaître, comprendre et raconter son existence.

Amaury Cornut
Amaury Cornut

Le paradoxe de cet artiste est qu’il soit inconnu pour la plupart d’entre nous, mais a néanmoins côtoyé des personnalités importantes

Amaury Cornut : Il était décrit par Philippe Robert comme « un compositeur pour compositeur », ce que j’ai toujours trouvé très juste et en même temps limité, car il a fasciné les grandes personnalités du XXe siècle tout en créant une musique qui plait très facilement au plus grand nombre. Ses premiers amis étaient quand même le chef d’orchestre Artur Rodziński et le compositeur Leonard Bernstein. Il a influencé les musiciens Steve Reich, Philip Glass et probablement Terry Riley. Et en même temps, il était pote avec Bob Dylan, Janis Joplin, le poète Allen Ginsberg, le romancier William S. Burroughs, toute la Beat Generation, et Andy Warhol. C’était vraiment une personnalité centrale du New York des années 1950-1960 jusqu’au milieu des années 1970 et il a été une des personnes les plus photographiées du New York de ces années-là. C’était une icône et il a recommencé une existence en 1974. Personne ne le connaissait en Europe, il n’avait pas ses instruments, ni sa musique, ni ses disques, il devait vraiment repartir de zéro. Il a quand même réussi par sortir un disque, Sax Pax For A Sax, chez Atlantic Records, une maison d’édition assez importante. Il s’est aussi fait inviter à des festivals par Stephan Eicher ou encore Elvis Costello. Il retrouve une forme de notoriété, un peu moins importante que celle qu’il avait à New York où il était connu, reconnu et assez médiatisé. Son passage aux Transmusicales de Rennes en 1988 est inoubliable aussi. C’était une reconnaissance pour lui d’être joué à Rennes et en même temps dramatique puisque l’orchestre a cessé de jouer pour des raisons syndicales. Sa vie est une succession d’événements improbables qui ont tous eu une importance.

 

Ses compositions ont une valeur particulière aujourd’hui ?

Amaury Cornut : Moondog a une musique de répertoire, intégralement écrite et qui n’a pas été éditée, c’est-à-dire qu’aucun orchestre ne peut jouer du Moondog. Sa musique n’existe pas en partition, elle est dans des archives à exemplaires uniques. J’ai récupéré près de 200 partitions, ce sont les originaux des orchestres, ce que les musiciens avaient sur leurs pupitres quand ils jouaient avec Moondog. Aujourd’hui, sa musique est surtout jouée en France. En Allemagne où il a fini ses jours, elle est très peu jouée, j’ai un ami qui travaille là-bas sur Moondog et il n’y a pas cette idée du partage.

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Comment s’est formé l’Ensemble Minisym ?

Amaury Cornut : J’ai fondé l’Ensemble Minisym sur la base des partitions que j’avais collectées, j’ai réuni les musiciens pour jouer les partitions que j’avais récupérées au fil des années. Nous avons monté ce projet au printemps 2013, nous venons de sortir notre album New Sound en décembre dernier et nous jouons la musique de Moondog. Nous suivons les mélodies à la lettre, mais avec un instrumentarium un peu singulier qui n’appartient pas à la nomenclature habituelle de Moondog. L’Ensemble Minisym réunit Hélène Checco au violon, Benjamin Jarry au violoncelle, Charles-Henry Beneteau à la guitare et théorbe, Alexis Degrenier à la vielle à roue et aux percussions et moi-même à l’harmonium indien et aux percussions. C’est une interprétation du matériel que j’ai récupéré en réorchestrant la musique, nous ne changeons pas les notes, mais seulement les instruments. Nous explorons aussi les partitions qui n’ont jamais fait l’objet d’édition par Moondog, qui n’avaient quasiment jamais été données en concert, pour continuer à faire vivre cette musique. Dans l’album de Minisym, il y a quatre morceaux qui n’avaient jamais fait l’objet d’édition par Moondog lui-même et deux morceaux « Vercingétorix » et « Ground in d minor » qui sont mis sur disque pour la première fois de toute l’histoire de la musique.

Ne pensez-vous pas que Moondog est un artiste actuel ?

Amaury Cornut : Je suis tout à fait d’accord. C’est une des grandes forces de la musique de Moondog, c’est d’aller puiser dans des choses très anciennes et de les injecter dans une conception assez moderne de la musique. Moondog avait une science du paradoxe, il aimait à la fois les choses très modernes et très anciennes, il mélangeait les deux assez habilement pour obtenir une musique unique. Notre album New Sound est basé sur l’album New Sound of an Old Instrument de Moondog, qui est littéralement l’idée de faire du neuf avec du vieux. Moondog sait utiliser des canons du Moyen-âge pour faire une musique moderne. Il utilisait des formes très simples qu’il répétait pour faire une musique moderne en utilisant des chemins anciens.

 

L’Ensemble Minisym sera en concert le 15 avril prochain à Rennes, quel est le programme ?

Amaury Cornut : Ça va être un programme un peu particulier, car pour la première fois nous allons partager le plateau avec Florence Rousseau qui est une organiste bretonne basée à Saint-Malo et qui jouera des pièces pour orgue dans le set de Minisym. Il sera donc égrainé de pièces pour orgue qui, dans l’Église Saint-Étienne, seront particulièrement pertinentes. C’est intéressant, car la musique que nous jouons avec Minisym s’inspire des pièces pour orgue et les confronter à une véritable organiste qui les jouera à la lettre permet de faire un programme vraiment complet. C’est Claude Guinard, le directeur des Tombées de la Nuit qui nous a proposé de jouer dans l’Église Saint-Étienne. Il aime beaucoup travailler dans ce genre de lieu, il nous avait invités avec Minisym il y a quelques années et nous avions adoré. Nous partageons avec Claude cet intérêt pour ce genre de lieu pour faire jouer les musiques de Moondog. Ce n’est pas sacré à proprement parler, mais Moondog se joue très bien dans ce lieu.

Quels sont vos projets ?

Amaury Cornut : J’ai un projet avec Hervé Bordier, l’ancien programmateur des Transmusicales, où nous allons monter une intégrale de Moondog à Toulouse. Pendant une saison complète nous jouerons du Moondog allons montrer toutes ses facettes dans différents lieux et festivals. En parallèle de ce projet, je développe le projet d’éditer la musique de Moondog en partenariat avec l’avocat qui gère les droits de sa musique pour l’émanciper. Il faut savoir qu’il y a des gens qui nous contactent tous les jours à travers le monde pour récupérer les partitions, car elles sont introuvables et j’estime que ce n’est pas à moi de faire ça, il faut que cette musique soit autonome. Je m’intéresse aussi à d’autres musiciens, mais je reviens assez facilement à Moondog. J’invite vraiment les gens à se pencher sur sa vie. J’ai appris sur la musique en travaillant sur Moondog. C’est un prisme intéressant pour approfondir des connaissances et porter attention aux musiques du moyen-âge, traditionnelles du monde entier, contemporaines et jazz.
Amaury Cornut Moondog, Editions Le mot et le reste, avril 2017, 144 pages, 15€, ISBN : 9782360542932
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