Avec ces 8 nouvelles de Miroslav Penkov, nous pénétrons dans une faille spatio-temporelle. Celle de l’exil. Une fissure qui s’étend entre le pays d’origine et les États-Unis. Celle des récits qui forment un chapelet de souvenirs imaginaires ou reconstitués. Mais qui tous, à travers une mélancolie douce-amère, nous offrent un aperçu singulier de l’histoire d’un pays européen mal connu, voire mal-aimé.

 

Penkov, A l'est de louest
Penkov, A l’est de l’ouest

Miroslav Penkov aime son pays. Pas d’un amour aveugle et sans condition. Avec une affection lucide et une distance à la fois mélancolique et ironique. Plusieurs de ses personnages empruntent à sa propre expérience d’exilé. À travers leurs mots, Penkov nous donne à sentir et à goûter la saveur soyeuse des sensations, des atmosphères. Nostalgie souriante et aimante des vies diverses, mais toutes contrariées, empêchées. Vies qui par une sorte d’affection indéfinie et floue finissent par se désempêtrer.

Galerie de portrait d’âmes vivantes qui évoque, dans la même lumière cendrée, l’admirable film de Milcho Manchevski « Before the rain ». Toutes ces « maigres » histoires sont des périodes de basculement. Et Miroslav Penkov a bien retenu l’admirable leçon de Dostoïevski : il ne se pose pas en juge et n’impose pas non plus ce rôle. Il ne cherche pas de dernier mots, pas de point final ni pour l’auteur ni pour les personnages. La « fin » de chacune des ces « tranches de vie » est un doux inachèvement, une ouverture.

miroslav penkovDu réalisme nostalgique et rêveur de Makedonija, histoire d’un vieux couple en maison de retraite dont le mari découvre les lettres d’un amour de jeunesse de son épouse devenue sénile jusqu’à Devchirmé, histoire poignante et douloureuse d’une jeune fille turque restée avec sa famille en Bulgarie et qui perd tout, jusqu’à son nom, en passant par A l’est de l’ouest et ses deux jeunes gens, cousins séparés par une frontière liquide, ligne de démarcation entre la Serbie et la Bulgarie et qui, amoureux malgré tout, se rejoignent au centre du fleuve, là où surnage la flèche de l’église d’un village englouti… C’est tout le prisme d’une histoire qui nous est offert. Avec une simplicité jamais simpliste et une richesse de détails qui ne tombe jamais dans le folklore.

Les souffrances, l’insouciance, l’indifférence, l’ironie et la mémoire d’un peuple qui a connu cinq siècles de domination ottomane et quarante-cinq ans de communisme avant d’être lâché dans les limbes d’une économie débridée – Penkov nous invite avec humilité et sans voyeurisme à les regarder. Aussi de tenter de les comprendre. Difficile tâche tant l’histoire, plus encore que la distance, nous sépare. Au moins le lecteur est-il incité à les accepter avec un sourire bienveillant…

Thierry Jolif

Miroslav Penkov, A l’est de l’ouest, (traduit de l’anglais par Julie Marcot), éditions Héloïse  d’Ormesson, Paris, 2013, 315 pages, 18 euros.

M. Penkov est né en Bulgarie en 1982. Il part aux États-Unis en 2001. Il enseigne aujourd’hui la création littéraire à l’université du nord Texas.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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