L’exposition Mes amis Manouches investit les murs de la Dame Blanche, la Péniche spectacle du quai Saint-Cyr à Rennes du 10 octobre au 29 janvier 2018. Au travers de ses clichés à la fois humanistes, intimistes et sensibles, le photographe Jean-Louis Mercier espère faire tomber le mur virtuel érigé entre nomades et sédentaires. Un projet qu’il développe depuis trente-sept ans.

Le cadre de l’exposition Mes amis Manouches est on ne peut plus cohérent. Les péniches rennaises abritaient autrefois des bateliers, population nomade « aussi mal vue » que les Manouches, commente Jean-Louis Mercier. Tout autour de lui figurent une douzaine de clichés en noir et blanc, donnant à voir plusieurs scènes de la vie quotidienne. Un baptême, une femme qui allaite son enfant, des funérailles, un homme et son cheval… « Certaines photos ont deux mois, tout au plus. D’autres datent de trente-sept ans ».

Trente-sept ans auparavant, Jean-Louis Mercier a fait le premier pas vers les Manouches du canal Saint-Martin. Lui qui était encore étudiant s’intéressait déjà à la photographie. Ses sujets de prédilections étaient toujours des individus en marge de la société : sans-abris, boat-people venus du Laos et du Vietnam et réfugiés dans des centres d’hébergement… Malgré tout, ses précédentes démarches l’avaient laissé insatisfait. C’est ainsi que lui est venue l’idée de photographier des Manouches.

Une population dont on entend parler souvent, que l’on croise parfois, mais que l’on connaît au final bien peu. Une journée d’hiver, il décide d’aller assouvir sa curiosité. « Il faisait froid », raconte-t-il, se remémorant cette journée fatidique. « Il y avait de la brume, et j’ai bien failli perdre courage… » Fort heureusement pour lui, il a attiré l’attention d’enfants manouches. Ravis de se faire tirer le portrait et de se voir offrir les clichés quelques jours plus tard, ils ont fait office d’ambassadeurs entre le jeune photographe et leur famille. « J’aurais pu être un flic, un indic… Ils les ont convaincus du contraire. »

Dans l’angle de la pièce figurent deux clichés d’une cérémonie funéraire. Comment un photographe peut-il être accepté par une famille au point d’être autorisé à capturer un instant si grave et si intime ? « J’ai été adopté », explique Jean-Louis Mercier. « J’ai rencontré un pasteur évangéliste, Tichlam, avec qui je me suis lié d’amitié. Il est même devenu une figure paternelle pour moi. Au fil du temps je suis passé de pote à ami puis à fils adoptif. Ces funérailles, ce sont celles de Gloria, l’épouse de Tichlam et ma mère adoptive. C’est à elle que je dédie l’exposition, car elle et Tichlam m’ont toujours accompagné aux vernissages. »

funérailles manouches Jean-Louis Mercier

Intégré aux Manouches comme un fils peut l’être, Jean-Louis Mercier a beaucoup appris. « Ils m’ont apporté beaucoup. Quand tu es étudiant, tu apprends un métier, mais tu n’apprends pas la vie. La vie, je l’ai apprise avec eux. Ils m’ont enseigné l’humilité, la simplicité, l’hospitalité… J’ai toujours été invité à boire un café, à manger… Parfois, il n’y avait pas grand-chose, on n’était pas loin de la misère, mais ils insistaient quand même. »

Les conditions de vie des Manouches sont illustrées par certains clichés. Les photographies de Jean-Louis Mercier sont militantes sans vouloir l’être, presque par définition. Impossible de saisir des instants de la vie quotidienne sans capturer le dénuement des familles par la même occasion. Le photographe, qui côtoie ces familles depuis trente-sept ans, a même constaté une dégradation de leurs conditions de vie. En particulier en ce qui concerne la qualité alimentaire. « La malbouffe s’est installée parmi les familles », regrette-t-il. La raison à cela ? La disparition des petits boulots autrefois occupés par les Manouches : il n’y a plus, désormais, de vanneurs ni de ferrailleurs. L’action conjointe du RSA et de la télévision a fait le reste : les Manouches sont de plus en plus attirés par la société de consommation. « Ce qui n’est pas un mal en soi – s’empresse d’ajouter Jean-Louis Mercier –, mais c’est la petite vérole pour eux. »

Manouches Jean-Louis Mercier

Ce qui n’a pas évolué en revanche, c’est le nombre de terrains disposés à les accueillir. La « seconde loi Besson » du 5 juillet 2000 intime en effet aux communes de plus de 5000 habitants de disposer d’un « terrain des gens du voyage ». Or, nous serions en déficit. « Les communautés de communes affichent parfois un nombre assez important de terrains. Mais à y regarder de plus près, on constate qu’elles abritent plusieurs communes plus de 5000 habitants qui ne possèdent pas leur propre infrastructure. Au final, nous sommes largement en dessous du chiffre imposé par la loi. »

Il est vrai que les gens du voyage s’installent parfois sur ces terrains sans avoir obtenu l’accord de la municipalité. Mais « ils préviennent », précise Jean-Louis Mercier. Lorsque les Manouches se déplacent, souvent dans le cadre de missions évangélistes, ils prennent le temps de demander leur accord aux autorités concernées. « Mais si, comme souvent, ils n’obtiennent pas de réponse, ils viennent quand même. Ils sont hors-la-loi pour nous, mais pas pour eux. Ils ont prévenu. » Cette absence de dialogue envenime les relations entre les municipalités et les Manouches, et laisse la porte ouverte aux préjugés.

Jean-Louis Mercier, lui, espère faire le travail inverse. « Je veux faire tomber ce mur virtuel entre nomades et sédentaires », explique-t-il. Le pasteur Tichlam et son épouse Gloria, toujours présents lors des précédentes expositions, avaient une forte tendance à lui voler la vedette, et il s’en réjouissait. « Ils arrivaient là, sur leur trente-et-un, et moi je n’existais plus. Tichlam avait une présence incroyable. Tout le monde s’agglutinait autour d’eux tandis que je restais dans un coin de la pièce. J’étais satisfait : c’était le but. »

Pour faire « tomber le mur », le photographe mise également sur le noir et blanc, vecteur d’émotions par excellence. « Je pense que cela aide à la lecture de l’image », explique-t-il. « Les couleurs pourraient attirer le regard ici ou là et donc déconcentrer. Je préfère aller à l’essentiel, aller à l’émotion. » Cela explique également pourquoi ses photographies sont dépourvues du moindre texte, un ajout qu’ont lui a souvent sollicité. « Si on rentre dans l’image, on n’a pas besoin de texte. Chacun trouve son propre texte. »

photographe Jean-Louis Mercier
Jean-Louis Mercier

Parce qu’il cherche à transmettre des émotions, Jean-Louis Mercier se montre intransigeant quant au tri de ses clichés. En plus de trente-sept ans de photographie, il n’en a accumulé qu’une grosse centaine. « C’est peu – reconnaît-il –, mais parfois une photo peut en résumer deux autres. Alors j’en supprime. Je n’ai pas besoin de montrer deux fois la même émotion. » Pour trier ses clichés, il préfère attendre deux ou trois mois, le temps d’effacer l’émotion primaire ressentie en appuyant sur le déclencheur. Ensuite, il montre ses prises de vues à des proches. Si l’émotion est là, il garde la photo. Sinon, elle disparaît. Cette démarche justifie le petit nombre de photographies exposées : une douzaine, pas plus. Si on regrette qu’elles ne soient pas plus nombreuses, on comprend le choix du photographe : tous les clichés exposés expriment une émotion particulière. Le pari de Jean-Louis Mercier a été tenu.

L’artiste, quant à lui, a bien du mal à déterminer quel est son cliché préféré. « Sans doute celui de la femme qui allaite » déclare-t-il au bout d’un moment. « Cette femme est la seule à ne jamais avoir reçu sa photo. Quand je suis revenu la voir après l’avoir développée, sa famille s’était brouillée avec les autres et avait quitté le terrain. » Il ne reverra cette femme que vingt-ans plus tard, par hasard, en tant que patiente. Ce professionnel de la santé – qui ne donnera pas davantage de détails concernant son métier – n’avait alors pas le cliché sous la main. « Je lui ai dit de revenir dans quelques jours pour le chercher. Elle n’est pas revenue. »

femme manouche Jean-Louis Mercier

Exposition Mes amis Manouches par Jean-Louis Mercier, Péniche spectacle, quai Saint-Cyr, Rennes, 10 octobre 2017 – 29 janvier 2018, entrée gratuite.

PÉNICHE SPECTACLE / PÉNICHE LA DAME BLANCHE
QUAI SAINT CYR
35000 RENNES
02 99 59 35 38

Morgane Russeil est étudiante à Sc. Po. Elle réalise son stage de web-journalisme à Unidivers. Elle est également lauréate du 33e Prix du jeune écrivain francophone.

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