Marol, si multiple ! Tant de dons… Poète, mystique, écrivain, conteur, dessinateur, humoriste, architecte, éducateur, agitateur culturel et, fondamentalement, chevalier errant. Sa grande affaire : la Féminité du monde. En Marol, comme il se faisait appeler sans son prénom, tant de chants bengalis, de verve troubadour et… de nostalgie du Paradis. Un élan qui le porte toujours au-delà des livres, dans un engagement de l’être, à la fois d’amant hardi et de poète ardent. Car ce qui l’intéressait était de vivre les choses de l’intérieur, en esprit, naturellement, en connivence. Hommage à Marol (1951-2002), l’« ami » de Guillaume d’Aquitaine et de Ma Ananda Moyi.

À neuf ans, Jean-Claude Marol perd son père, graphiste et franc-maçon, dont il gardera « la science du trait » à travers ses futurs dessins humoristiques et sa formation d’architecte. Mais à peine son père de sang enlevé, le collégien Marol fait la rencontre à Paris d’un professeur de dessin, royaliste et guénonien, Frédéric Gaillard, qui l’initie à ses heures perdues à l’Art royal et à l’ésotérisme des bâtisseurs de cathédrales. Ce fut pour lui « une autre naissance ».

De 20 à 25 ans, Marol se partage entre ses études d’architecture, « mon assise dans la tradition occidentale » et de longs voyages en Inde, « la grande tentation d’être un homo viator », où  il apprend le sanscrit et où il rencontre Ma Ananda Moyi, sa « mère spirituelle », pour laquelle il gardera toujours une grande « piété » — il lui consacrera plusieurs livres après sa mort. Son « père spirituel », lui, viendra plus tard, sous les espèces d’un starets orthodoxe, le métropolite Antoine. « J’aime ces grandes rencontres par-delà les espaces et les temps ». Comme celles encore auxquelles il a rêvées ou assistées, entre le sultan Saladin et Aliénor, reine de France puis d’Angleterre, « dame aux bottes d’or, alliant  sens de l’absolu et audace de vivre » ; son « ami » Guillaume d’Aquitaine et un barde gallois arthurien ; un père abbé du désert du Nebraska et une sainte de l’Inde; des musiciens Bauls du Bengale et des trobadors de langue d’Oc.

Le combattant du fin amor

Mais l’architecte aux grands plans se fera dessinateur aux petits traits humbles et muets. Et dans la foulée de ses dessins, de ses livres pour enfants, de jeux d’écriture et de mots — « j’aime approcher graphiquement les mots dans l’étonnement  de leur redécouverte » —, il intervient pendant quinze ans, en relais avec les enseignants, dans les écoles, entraînant des milliers de gosses. Des photos témoignent de ces « buissons de joie » vibrants. « Écrire des contes pour enfants et les confronter ensuite avec eux a été un vrai bain de jouvence ».

Mais pour Marol vint le moment d’apporter sa contre-clé pour aider à retrouver l’accès aux temps fondateurs, « pleins de sève », de notre culture. « On a du mal à se projeter avant le XVIIIe siècle en France. C’est une part perdue de notre identité. Ce sont des temps historiques qu’on ne peut découvrir qu’en apnée. Et si on n’en revient pas, il y a un risque de névrose, de coupure avec notre monde. Et pourtant ces époques peuvent être porteuses d’une poésie d’une grande modernité.  Il y a des Rimbaud parmi les trouvères ».

Ce temps des troubadours, ces « inventeurs de trésors », est celui où chantent ensemble  les foyers celte, andalou, arabe, juif, chrétien. Loin de l’imagerie, naît à ce moment  une voie amoureuse, « une danse des sens », où le divin s’atteint aussi par l’éros. « Un sens de l’amour s’est forgé à la lumière de la nuit. »

Marol a raison de dire qu’il existe une voie amoureuse de réalisation spirituelle qui passe par la femme, « le grand signe », comme il existe une voie sacerdotale, ascétique, guerrière, toutes voies religieuses qui peuvent relier l’homme au plus haut…

Oui, ces adeptes du joy, ces combattants du fin amor purent faire graver sur leurs boucliers le blason d’une dame nue de pied en cap. Ce temps « inventa » l’amour en même temps que les cathédrales, la chevalerie, l’héraldique, cette « mise à feu », le mythe arthurien. Une époque où la température de l’âme s’éleva singulièrement. Il faut lire L’Amour libérée ou l’érotique initiale des troubadours de Marol, où le Graal est cette « fleur de toute joie qui apporte sur terre une telle profusion de dons », où la Dame, qui en sanskrit est dama, la maîtrise et la demeure, possède « l’éclat foudroyant de la mère lumière qui illumine » ou encore « l’énergie neige rouge, source de jade saline, du suc de corail (la pointe des seins), de  la fleur de lune (la vulve) ».

Par la Shekina, « demeure au sein de Dieu, énergie féminine du divin », le chevalier s’arme de la femme, car d’ « un cœur d’amant, seules des vertus peuvent surgir, y compris l’amour de Dieu ».

Avec Marol, ses paroles comme dites en confidence, ses silences habités de suc méditatif, son allure de prince humble, sa tête souvent légèrement penchée par tendresse innée. Sur Le Calife, un bateau amarré sur la Seine en face de Notre-Dame, sa « causerie » opérative sur le gai savoir amoureux,  ses amis chanteurs bauls qu’il recevait à Paris,  et chez lui à Montmartre, peu de temps avant sa mort, une saveur indienne souchée sur les ghâts de Bénarès.

Nous ne connaîtrons pas son autobiographie spirituelle qu’il me disait vouloir écrire. Un long et douloureux cancer l’a empêchée. Il avait 51 ans.

Toute la joie du monde est nôtre,

dame, si tous les deux nous nous aimons.

Olivier Gissey

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La bibliographie de Marol compte autant de livres pour enfants, une quinzaine, que d’ouvrages à teneur spirituelle. Parmi ceux-ci, on peut distinguer trois veines distinctes, même si Marol aimait tant les confluences.
– Autour de Ma Ananda Moyi (1896-1982) – « Cet être authentiquement spirituel, détaché du matériel, d’une extrême simplicité, exprime une disponibilité absolue à toutes nos formes de recherche, car là où il est question d’infini, la variété des chemins est aussi infinie » :  En tout et pour tout (Le Fennec, 1995), L’Enfant de tous. Paroles de Ma (L’Originel, 1995), Une fois, Ma… (Le Courrier du livre), La Saturée de joie (Dervy, 2001).
– La veine chevaleresque ou la recherche des signes initiaux de l’esprit de la chevalerie du Moyen-Âge : La Mise en demeure (1994, L’Originel), avec G. de Sorval. Un livre rare, un dialogue éitincelant,  « comme de deux templiers, ensemble sur leur monture ». Blason, langue vivante (Dangles, 1995). Le Fier baiser, aux sources de l’amour chevaleresque  (Le Relié, 2001).
–  Le temps troubadour ou quand le Graal est porté par les femmes ! : son beau livre sur l’Amour libérée ou l’Érotique initiale des troubadours (Dervy, 1998), La Fin’Amor (Le Seuil, « Points Sagesse », 1998),  Paroles de troubadours (Albin Michel, 1998).
– Et encore : Le Rire du sacré (Albin Michel, 1999), Au Cœur du vent, le mystère des chants bauls avec Aurore Gauer (Unesco et Acarias-l’Originel, 1997)…
 

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