Après avoir lu dans un entretien avec Houellebecq qu’un certain Marin de Viry avait « repris le dossier » de la verve stylistique de Philippe Muray, ma curiosité était suffisamment aiguisée pour me procurer sans tarder ce petit volume du prétendu héritier de l’esprit murayien. Rien que la seule et unique phrase figurant sur la quatrième de couverture du Matin des abrutis me convainquit du bien-fondé de cet achat : « Le monde va si mal que les abrutis n’ont pas l’air con. »

Après quelques pages déjà, l’auteur convoque, au beau milieu d’un rayon de lingerie féminine, quelques figures clé de son univers philosophique et littéraire – Heidegger, Bernanos, Dantec – pour définir ensuite son personnage conceptuel, cousin socialement mieux loti d’homo festivus : « Un abruti est d’abord un possédé. Il ne s’appartient plus, il est le vaisseau d’une volonté de déshumanisation étrangère à son âme. » L’abruti de Viry, son créateur le dit expressément dans un entretien, est un homme évolué et à l’aise financièrement qui rejette consciemment la négativité, alors que le personnage murayien serait plus simple et moins manipulateur

D’emblée, le livre, habilement situé à la croisée des genres, séduit par la posture délicate de l’auteur qui se demande « comment avoir l’air d’être un auteur tout en dormant », et qui craint, du fait de son patronyme, de ne pas pouvoir échapper « à la qualification de pamphlétaire de droite ». Le mélange entre essai et fiction, la fluctuation volontaire entre auteur, protagoniste et narrateur exposent aussi continuellement celui qui écrit, dont l'(auto-)ironie n’exclut pourtant pas une certaine tendresse, une sorte de pitié chrétienne pour ses personnages. Jean, le protagoniste qui forme un couple hilarant avec son épouse Athénaïs, opte pour l’abrutissement afin de s’accomoder du monde moderne.

Avant tout pragmatique, il décide de réduire sa vie intérieure à « la sieste de la conscience », « tout en ayant l’air de penser » d’ailleurs. Le seul antidote à cet endormissement de l’esprit est une certaine tradition littéraire, l’élévation chrétienne de l’Occident, synonyme de « réveil et discipline » – « des notions réactionnaires, qui pourtant sont la condition de la transformation du monde. », écrit-il. Très loin du moindre sens de l’effort, le dispositif psychique de l’abruti est déterminé par deux forces parallèles : un immense « désir d’immunité » – à savoir la volonté de se rassurer dans un environnement socialement et professionnellement familier, de fuir le réel – et « l’imitation constante de ses semblables ».

Avec un beau chapitre sur l’imitation, largement inspiré par René Girard, Viry arrive à conjuguer humour délirant et analyse perspicace. Sous l’angle d’attaque théorique de « la relation franco-allemande vue par Clausewitz », il présente le duo amical Athénaïs-Isabelle à la recherche d’une déco branchée pour leurs apparts respectifs. Tout juste si les aimables copines ne s’égorgent pas dans la course-copie à la tendance – elles sont finalement sauvées par un « référent commun » (autrement dit, les magazines déco) qui leur permet de croire qu’elles ne se copient pas, mais qu’elles suivent LE modèle unanimement valorisé : « L’abrutissement, c’est la paix obtenue par l’originalité de masse », conclue Viry.

Notre abruti qui s’est volontairement mis en veille pour opérer sa transformation personnelle vers le vide sera finalement comblé. Athénaïs, ses copines et l’environnement professionnel de Jean le trouvent dans sa nouvelle coolitude « plus mûr, plus ouvert, plus sympathique ». Bref : « L’énigme de sa transformation lui donne de la profondeur chez ceux qui l’avaient connu un peu crispé. » Pour finir arrive le bréviaire de Jean, sorte de vade-mecum du parfait abruti inspiré par le Dictionnaire des idées reçues. D’âme à zapping, il y a de quoi sourire et rire en abondance ; parfois même un peu trop.

La caricature et l’exagération sont sans doute appropriées dans une époque qui, par sa nature, exagère, comme le faisait remarquer Philippe Muray. Le rire libérateur a beau être thérapeutique, il risque aussi, que ce soit au théâtre avec Luchini-Muray ou ici, chez Viry, d’emporter le spectateur-lecteur sur un nuage d’insouciance. L’équilibre qui manque encore un peu au Matin des abrutis semble par contre atteint avec Tous touristes, autre essai pétillant de Marin de Viry paru en 2010.

Nicola Denis

Née en 1972 en Allemagne, Nicola Denis a consacré sa thèse de Doctorat à la réception de Molière Outre-Rhin et travaille depuis comme traductrice indépendante en Mayenne. Aux éditions Matthes & Seitz Berlin paraîtront à l’orée 2012, dans sa traduction, Un si fragile vernis d’humanité de Michel Terestchenko, Céline de Philippe Muray et Les drames de la mer d’Alexandre Dumas.

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Marin de Viry Le Matin des abrutis, Lattes, 2008, 205 p., 10 €[/stextbox]

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