Le créateur est-il le maître en sa maison ? Avec de nouveaux personnages drôles et tendres semés dans des les prairies étoilés Marie-Sabine Roger illustre les déboires d’un auteur en proie avec les bouleversements de son quotidien.

 

marie sabine rogerMerlin (pas l’enchanteur, mais presque) est dessinateur documentariste. Il crayonne des planches animalières pour une encyclopédie sur les oiseaux et connaît un petit succès avec Wild Oregon, une bande dessinée à l’univers déjanté entre le western et la fantasy. Ses droits d’auteur lui permettent d’acheter une maison de campagne avec sa femme, la tendre, loufoque et positive Prune. Cette maison, éloignée de tout, avec de beaux espaces, mais de nombreux travaux est un véritable coup de cœur.

les maisons ont ceci de commun avec nous, les humains, qu’elles nous attirent, nous repoussent, ou nous laissent indifférents. Et parfois, c’est le coup de foudre, qui ne correspond jamais, ou presque à nos critères, on pourrait dire pareil des histoires d’amour.

Sans les problèmes de plomberie, négligés par Monsieur Bombala ( comprenez, « Bon, bah, lààà, j’ai pas trop eu le temps, mais la semaine prochaine, bon, bah, là, c’est sûr. ») et la terrible nouvelle du décès de Laurent, le meilleur ami de Merlin, la vie de ce couple de quinquagénaires aurait pu devenir sereine.
Laurent était autrefois le voisin de Merlin. Il lui a présenté Prune et lui a inspiré ce personnage solitaire de Jim Oregon, le héros de sa bande dessinée.

Je l’ai dessiné le soir même, pour me passer les nerfs. J’ai toujours fonctionné ainsi : la plupart de mes héros, je les ai kidnappés à la réalité, pour les emprisonner dans de petites cases, sans issue de secours, en vrai bon psychopathe.

Trochilidae_Colibris_Kunstformen-der-NaturAinsi, Phoebe, la tenancière de tripot dans Wild Oregon n’est autre que Prune, croquée avec un corps plus avantageux en bon créateur machiste. On retrouve aussi fréquemment parmi les méchants de la BD des gens désagréables de l’entourage de l’auteur. On se venge comme on peut ! D’ailleurs, il devra aussi se venger de cette mesquine Tante Foune qui se permet de passer outre les dernières volontés de Laurent au sujet de son enterrement. Cette vipère mérite bien que son mari, Albert, quatre-vingt-quatorze ans, la quitte pour la vieille Edmée.

Je venais de perdre à la fois mon ami le plus proche, le principal héros de tout mon univers, et mon fan de toujours. Le deuil pèserait lourd.

Difficile désormais de continuer les aventures de Jim Oregon. D’autant plus que Merlin reçoit une lettre post-mortem envoyée par le fournisseur de whisky de Laurent. Ce dernier, refusant que son avatar soit repris par un autre auteur, demande à Merlin de faire vivre une belle histoire d’amour à Jim Oregon et de le faire mourir. Voilà qui va à l’encontre de l’esprit du créateur. Comment faire vivre une histoire d’amour à un vieux cow-boy conçu pour être solitaire ? Faire mourir Jim, c’est oublier Laurent. Comment décevoir tous ces lecteurs qui aiment Jim et attendent fébrilement la suite de ses aventures ?

Mes lecteurs ont des droits. Je ne m’appartiens plus en exclusivité depuis que je suis rangé dans leur bibliothèque… Que vont-ils penser de moi si j’arrête la série ? J’ai une responsabilité envers eux.

Avec un biais humoristique et un mélange des genres coutumier à l’auteur, Marie-Sabine Roger illustre la responsabilité de l’auteur. L’auteur s’appartient-il entre ses lecteurs et ses personnages ?
Marie-Sabine Roger avoue ne pas maîtriser son intrigue au départ de l’écriture, mais être guidée par ses personnages.

Je ne maîtrise rien ou presque de leur sort. J’ai souvent l’impression de n’être que le témoin de ce qui leur arrive. Un témoin vaguement actif, puisque je suis celui qui leur donne une voix, qui leur dessine un corps, un décor. Mais c’est tout. Mon travail s’arrête là où commence leur indiscipline, à l’instant même où ils m’échappent et répondent autre chose que ce que j’avais prévu. Comme une troupe d’acteurs qui feraient sécession, et changeraient les répliques.

Les personnages font la loi, ce qui se manifeste par une invasion grandissante des bulles de bande dessinée dans la vie de Merlin. Son quotidien se traduit en dessin mêlant de plus en plus les personnages de la bande dessinée, Laurent, Merlin et Prune. Avec une simplicité teintée d’humour, Marie-Sabine Roger nous divertit une nouvelle fois sur un sujet qui la touche. « Mélanger les genres, faire rire dans le drame, et prendre la tangente en partant du réel. » Voilà bien ce qui caractérise ses romans.

Dans les prairies étoilées Marie-Sabine Roger, Collection La Brune, Éditions du Rouergue, mai 2016, 20 euros, 304 pages

Feuilleter les premières pages : ici

Graphisme de couverture : Olivier Douzou

Illustration de couverture : ©ErnstHaeckel,Kunstformen der Natur,1899,Trochilidae.

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Du même auteur :

Attention Fragiles, Éditions du Seuil (2000), Le ciel est immense, Éditions du Relié (2002), Une poignée d’argile, Éditions Thierry Magnier (2003), La théorie du chien perché, Éditions Thierry Magnier (2003), Le quatrième soupirail, Éditions Thierry Magnier (2004), Un simple viol, Éditions Grasset (2004), Les encombrants, Éditions Thierry Magnier (2007), Et tu te soumettras à la loi de ton père– Éditions Thierry Magnier (2008), La tête en friche– la Brune, Éditions du Rouergue (2008), Il ne fait jamais noir en ville, Éditions Thierry Magnier (2010), Vivement l’avenir, la Brune, Éditions du Rouergue (2010), Bon rétablissement, la Brune, Éditions du Rouergue (2012), Trente-six chandelles, la Brune, Éditions du Rouergue (2014)

La Tête en friche et Bon rétablissement ont été adaptés au cinéma par Jean Becker et Vivement l’avenir a reçu le Prix Handi-Livres.

 

Dans les prairies étoilées Marie-Sabine Roger n’est plus maître de ses personnages was last modified: juillet 2nd, 2016 by Marie-Anne Sburlino
Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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