Anthropologue et directeur de recherche émérite au CNRS, Marie-Christine Pouchelle est notamment spécialiste de l’anthropologie historique du corps et de la médecine, aux frontières de l’anthropologie religieuse. Elle donnera le samedi 10 février à 15h30 aux Champs Libres, à Rennes, une conférence intitulée « médecine et pratiques magiques ».

Marie-Christine Pouchelle
Marie-Christine Pouchelle

Unidivers : Marie-Christine Pouchelle, pourquoi avoir ce sujet, « médecine et pratiques magiques », qui relie deux univers rarement mis en relation ?

Marie-Christine Pouchelle : Il y a plusieurs raisons. Le thème vient de mes travaux d’enquête : j’ai travaillé sur la chirurgie du Moyen-Âge, puis sur les mediums et les voyants. En 1992, j’ai commencé à faire l’ethnographie d’un bloc opératoire, puis j’ai continué à travailler dans ce milieu.

J’y étais donc tout le temps, à regarder ce qui s’y passe, sans comprendre ce qui se déroulait devant moi. Par exemple, quand les chirurgiens demandent une pince, ils l’appellent du nom de celui qui l’avait inventée. Ils disaient : « passez-moi la pince Kocher ». Mais des fois ils disaient aussi : « Passez-moi la pince merveilleuse ! ». Il n’y a personne qui s’appelle merveilleuse. Mais c’est comme cela que certains chirurgiens appellent par exemple la pince qui leur permet de faire des choses pour lesquelles elle n’est pas forcément prévue mais qu’ils ont bien en main, c’est leur pince préférée, comme pour un artisan.

Ça introduit un autre espace, le rapport émotionnel que les chirurgiens ont avec leur outil préféré, et donc la « magie » de leur pratique. Cela d’autant plus que certains chirurgiens aiment à apparaître comme des magiciens, des faiseurs de miracles. Les médias s’en font d’ailleurs le relai. Ainsi, lorsqu’ils parlent d’une greffe d’organe, c’est au chirurgien qu’ils attribuent souvent tous les lauriers, alors que le plus complexe est le suivi après l’opération, pour éviter les rejets… Les patients ont d’ailleurs tendance à voir un magicien dans le chirurgien. Et ils ont intérêt à le penser, parce que c’est plus rassurant !

marie christine pouchelle

Quelle forme cette magie prend-elle à l’hôpital ?

Marie-Christine Pouchelle : La magie et la thérapeutiques ont été de fait longtemps entremêlées et le sont encore dans les médecines traditionnelles. A l’hôpital la « magie » prend des formes diverses. Chez les chirurgiens, ça peut parfois être problématique lorsqu’ils se croient tout-puissants et qu’ils minimisent les risques d’une opération. Par exemple, ils peuvent refuser d’appeler un confrère quand il y a un problème… Il y a d’autre part des rituels au bloc opératoire, qui se confondent parfois avec les protocoles. Mais bien sûr, on ne fait pas le tour de la table d’opération en agitant un bistouri comme les indiens jadis leur tomahawk. On se sert d’images (radiographies, images de scanner ou d’IRM) mais on ne pique pas des photos. Il arrive aussi que certains praticiens fassent, sans le dire, des prières pour les donneurs d’organes après le prélèvement qui fera de ces patients déjà médicalement morts des défunts pour de bon..

D’un autre côté, des pratiques de guérisseurs font leur entrée à l’hôpital. Quand on a affaire à des grands brûlés, on peut faire appel à un coupeur de feu, pour calmer la douleur et aider à cicatriser plus rapidement. C’est le cas à l’hôpital de Clermont Ferrand, entre autres. On ne sait pas comment ça marche, mais objectivement, il n’y a pas besoin de médicaments pour calmer la douleur. C’est une pratique que le savoir médical a longtemps niée parce qu’il ne la comprend pas.

Un autre exemple. Ma mère va être opérée pour un cancer le 13 février prochain. Elle a 92 ans. On lui a proposé, avec une petite sédation locale, une anesthésie sous hypnose, parce qu’une anesthésie générale à son âge présentait trop de risques. Pour certains c’est de la magie, pour d’autres c’est quelque chose de scientifique qui marche vraiment bien. Dans certains hôpitaux, à Paris ou ailleurs, il y a des médecins anesthésistes qui s’intéressent beaucoup à l’hypnose.

L’acupuncture a elle un statut particulier. Certains considèrent que c’est une technique empirique qui ne doit rien au système symbolique dans lequel elle est incluse. Les Chinois eux-mêmes, sous Mao, ont voulu réduire ça à une technique. Mais maintenant, de plus en plus, elle est reconnue de manière plus complète, en même temps que les circuits énergétiques sont mieux connus et revalorisés, en tous cas en Chine.

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On oppose souvent le monde de la magie et de la science justement. Comment les deux se font-ils face ?

Marie-Christine Pouchelle : Dans la société d’aujourd’hui, où la science a gagné la partie, ce qui n’est pas prouvé n’existe pas. En tant qu’anthropologues, on peut dire que la science est un mode de connaissance. Mais ce n’est pas le seul possible et l’on peut regretter le manque d’ouverture de notre culture scientifique aux autres modes de connaissance.

En médecine le moment où, à partir de la fin du XIIIème siècle, ont été créées les universités a été décisif. Les facultés de médecine se sont constituées d’emblée sur le principe des corporations, ce qui excluait de l’art de guérir tout thérapeute non passé par la faculté. Cette prétention au monopole a subsisté jusqu’à aujourd’hui. Mais elle n’est pas objectivement justifiée et finalement les patients perdent des chances de guérison à cause du manque de collaboration entre les différents moyens thérapeutiques à leur disposition, médecine des universités et médecines alternatives. Il faut dire aussi que le dogmatisme n’est pas l’apanage des médecins universitaires et qu’on le retrouve aussi parfois du côté des médecines dites parallèles.

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Quelle forme prend ce conflit, entre les médecins et ceux qu’ils considèrent comme des charlatans ?

Marie-Christine Pouchelle : Vaste question ! La frontière entre praticiens honnêtes et charlatans ne correspond pas à la frontière entre médecins et guérisseurs. Les médecins ne sont pas nécessairement plus honnêtes que les guérisseurs et vice-versa. Simplement les médecins ont une légitimité officielle que les guérisseurs n’ont pas. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus.

Les procès intentés par l’Ordre des Médecins aux guérisseurs ne semblent pas très fréquents. En tous cas on en voit peu apparaître dans les médias. Peut-être aussi que le pouvoir médical en tant que tel est moins fort qu’auparavant. Le pouvoir désormais appartient surtout aux laboratoires pharmaceutiques. Dans les discussions actuelles sur les vaccinations on voit bien la complexité des intérêts en cause.

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On parle souvent d’un retour du religieux, de la spiritualité… Vous avez pu l’observer à l’intérieur de l’hôpital ?

Marie-Christine Pouchelle : Je n’ai pas d’exemples précis. Il ne faut pas confondre le religieux et le sacré. Les Églises sont en perte de vitesse, mais le sentiment du sacré semble en effet faire retour dans la société civile. Je n’ai pas eu les moyens d’évaluer cela précisément à l’intérieur des hôpitaux.

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Comment expliquer ce renouveau spirituelle ?

Marie-Christine Pouchelle : Je ne sais pas si à ce niveau on peut parler de spiritualité. Quand on est soi-même malade, on peut devenir plus accessible aux médecins alternatives, voire au miracle. Le critère alors devient l’efficacité quelle qu’en soit l’origine. Surtout quand on a une maladie grave, chronique. On demande à se sentir guéri, on a besoin de retrouver une vie normale. Les patients s’en moquent que ce soit de la magie ou de la science, il n’y a que les scientifiques qui font cette distinction.

De manière générale, on est tous très ambigus par rapport à la croyance, si on est honnêtes. D’où le titre de l’Exposition du Musée de bretagne « J’ycrois/J’y crois pas ». La magie et la croyance ne sont pas réservées à un type de population. Elles m’apparaissent comme constitutives de l’existence humaine, même si du point de vue sociologique il y a des réseaux de transmission qui peuvent varier d’une région à l’autre, d’une société à l’autre. Quand on est amoureux, on est en pleine magie par exemple. Avant on embrassait la lettre du bien-aimé, on respirait son parfum. Maintenant, avec les smileys, on peut faire des choses du même genre. Dès qu’il y a de l’émotion, on peut avoir le sentiment de manipuler des forces invisibles. C’est cela d’abord, la magie. Elle est en nous, et chez les scientifiques comme chez le commun des mortels.

 

Marie-Christine Pouchelle, L’Hôpital corps et âme. Essai d’anthropologie hospitalière, Paris, éd. Seli Arslan SA, 2003, 218 pages.

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