Manyfingers a placé haut la barre du trapèze musical. Avec son nouvel album The Spectacular Nowhere nous nous balançons sans filet au sommet d’un chapiteau mélodique tendu d’un camaïeu de couleurs pâles et de lumières grises.

 

Osez imaginer la rencontre en studio d’un Jay-Jay Johanson qui ne soit pas neurasthénique avec un Portishead qui ne soit pas à bout de souffle le tout sous l’égide de Philip Glass… Car, si le crique trip-hop torturé et néo-classique de Manyfingers est tout entier équilibriste et mélancolique l’énergie créatrice est bel et bien au rendez-vous. Multi-instrumentiste de génie Chris Cole construit avec la dextérité d’un artisan des pièces musicales aux saveurs étranges, rouillées, éraillées. L’étrange spectacle du nulle part défile comme un spectacle d’automates surdoués, mais déclassés, des trouées de lumières crépusculaires sauvent l’ensemble de l’évaporation d’une dépression sans bornes. Le bonheur de créer, même au milieu du malheur, emporte tout, illumine tout d’une lueur paradoxale.

Instruments acoustiques et sonorités électroniques se mêlent et s’entrechoquent, les strates sonores s’harmonisent en évacuant leurs antagonismes. Les opérations soniques de Chris Cole accouchent d’une orchestration résolument originale et captivante.

Ce nouvel album du projet de Chris Cole (collaborateur de Matt Elliot, batteur de Numbers not Names) arrive en seconde position dans la nouvelle collection Mind Travels du label Ici d’Ailleurs. Le premier, inattendu, fut un album inédit des futuro-dadaïstes nancéens Geins’t Naït. Mythique groupe punk-indus, maîtres grand-guignolesques du collage sonore abrupt GN avait disparu des écrans radars musicaux depuis de nombreuses années avant de reparaître avec le captivant Je vous dis, opus original qui, en outre, révélait dans son intitulé même l’implication auparavant occulte du compositeur Laurent Petitgrand au sein de cette énigmatique entité sonique.

manyfingers-the-spectacular-nowhere-fanfare-electo-pour-ames-esseuleesThe Spectacular Nowhere est donc un successeur plus qu’honorable. Le « mind travel » n’est pas un vain mot. Les compositions ouvragées se succèdent comme autant d’étapes, de stations, de détails dans un voyage funambulesque dans l’air trouble du temps. Voyage carnavalesque, périple d’une caravane de cirque, mais d’un cirque de clowns blancs aux considérations désenchantées, douce-amères, angoissées. Quoi de surprenant à ce que le point de départ de ce pèlerinage soit le titre « Ode to Louis Thomas Hardin »… Le fameux viking de la VIe avenue, le compositeur aveugle Moondog ?

Manyfingers, The Spectacular Nowhere, CD, Ici, d’ailleurs/Differ-Ant,

collection Mind Travels. 

(La conception graphique de tous les albums de la collection Mind Travels est l’œuvre de Francis Meslet, photographe spécialiste de l’Urbex – exploration urbaine)

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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