La vaste et intelligente exposition consacrée à la Beat Generation aux Champs libres offre aux visiteurs la projection d’un entretien inédit de plusieurs heures d’Allen Ginsberg qui revient sur l’ensemble de sa vie et de sa carrière. En parallèle, la Maison de la Poésie, partenaire de la manifestation, a eu la bonne idée de consacrer, le mercredi 10 juillet 2013, une soirée de lecture vivante aux poètes qui entourèrent, secondèrent, inspirèrent, voire dépassèrent, les Beats. Compte-rendu.

Des livres "beat" sous cloche (source http://www.maisondelapoesie-rennes.org/)
Des livres « beat » sous cloche (source http://www.maisondelapoesie-rennes.org/)

Enchantés par la perspective d’entendre du neuf et de l’exaltant sur Burroughs, Ginsberg, Gysin, Kerouac ou, à tout le moins, certains de leurs textes lus et commentés avec enthousiasme, vos deux serviteurs, Rotomago et moi-même, nous réjouissions.

En marge du centre-ville de la métropole, la Maison de la Poésie est située rue Armand Rébillon près du canal Saint-Martin. C’est un espace fort plaisant, calme, que l’on peut atteindre par le paisible exercice de la marche méditative, un beau soir d’été.

Dans l’agréable jardin ombragé de la Maison de la poésie, nous échangions donc à qui mieux mieux force anecdotes, relations et petites histoires autour de Burroughs et de sa femme Joan, de Ginsberg et de ses relations avec Ezra Pound, de la vente aux enchères de son manuscrit de Howl pour venir en aide au Living Theatre, de Claude Pélieu, l’intense traducteur français de ces poètes agités (et lui-même poète incandescent). Bref, nous étions affutés et fin prêts.

Les deux poètes invités, Thomas Vinau et Roger Lahu, venus de loin ne l’étaient pas moins. Mais, comble de surprise, l’introduction refroidit nos ardeurs. Fi de la Beat Generation ! Foin de la Beat Generation – terme, selon Roger Lahu, surfait et qui pourrait fort bien convenir à Apollinaire, Hugo ou Lamartine… Fort bien. Mais, après avoir balayé d’un revers de la main le mot Beat, tout laissait espérer une provocation rien moins que poétique ; nous espérions dans la survenue d’une démonstration appuyée qui, sans nécessairement emporter notre adhésion, aurait pu au moins nous griser d’enthousiasme par son audace, ses trouvailles formelles, son intuitionnisme…

Rien du tout. Pas un bit ! En fait, les deux poètes présents étaient convenus de nous offrir rien d’autre que… leurs propres œuvres ! Un lien, même ténu, les reliait-ils à ceux-là qu’il convient de ne plus appeler par le qualificatif de « Beat » ? C’est avec toute l’attention du monde présent que nous tentâmes de capter une trace, sinon tangible tout au moins vaporeuse, de feue cette beat generation, la mal nommée. Mais, à notre grand désarroi, nous n’en trouvâmes aucune.

C’est plutôt un fumet léger et subtil que nous avons respiré dans une prose poétique centrée sur les petits riens du quotidien… Certes, l’ensemble se mariait assez bien avec le cadre bucolique du jardin, avec un public serein et attentif dont une partie s’était installée à même le gazon. Certes, nous n’étions pas dans l’un des espaces fantasmagoriques privilégiés des Beats : un club protojazz enfumé ; des routes sinueuses traversant des champs de coton écrasés de soleil ; une rue crasseuse d’un quartier malfamé de l’interzone fréquentée par des pushers ; un sauna privé de Tanger où se prélassent de lubriques adolescents aux yeux bistrés…

Reste néanmoins que tous les éléments de communication autour de cette soirée, sans parler de la cloche de verre qui scellait à l’entrée du jardin une table où trônaient comme les reliques des livres des auteurs (dits) Beat, ne laissaient aucun doute au spectateur alléché par ses promesses…

Finalement, le plus Beat dans tout ceci reste que cette leçon inversée nous fut offerte à l’encontre de nos bonnes intentions culturelles. Pour Burroughs et consorts, l’accaparement, l’arraisonnement de la langue par le langage communicationnel faisait partie des verrous arrimés au réel – figures du contrôle – qu’il convient de défaire par un usage poétique de la vie et des langages. Ce contrepoison a pour dynamique de subvertir le virus-mot. Comme chez Daumal (n’en faisons pas un Beat) et les exigences un peu folles du Grand Jeu :

Comme la magie, la poésie est noire ou blanche, selon qu’elle sert le sous-humain ou le surhumain.

Thierry Jolif

(avec la complicité de Rotomago)

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La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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