Le premier roman de Pinar Selek s’ouvre sur le coup d’Etat commis par l’armée turque le 12 septembre 1980 et se termine en 2001. Sur cette période, le lecteur suit, comme une chronique au jour le jour, la vie de différents personnages stambouliotes. Un des points communs à ces protagonistes est leur attachement à la capitale de la Turquie, et en particulier au quartier populaire de Yedikule. D’abord enfants, nous les voyons grandir, devenir adultes et suivre chacun son destin.

J’avoue avoir craint, au début de ma lecture, de trouver un texte à prétentions didactiques qui, sous couvert de littérature, ferait l’apologie de la révolution communiste. Mais mon voyage dans ce livre devrait nuancer quelque peu ce propos. Il est vrai qu’un des personnages, la jeune Elif, décide d’entrer dans la clandestinité et de servir la révolution, quitte à tout laisser derrière elle, famille, amis, soupirant.

Au fil de l’histoire cependant, ce personnage, aussi attachant que le sont les autres, délaissera quelque peu son enthousiasme radical, à la limite du sectarisme, pour une approche des rapports humains qui se fonde sur le maintien (ou la reprise) d’un lien social tissé au jour le jour, cela en dépit des vicissitudes de toutes sortes qui surgissent dans l’existence.

La maison du Bosphore
La maison du Bosphore

En effet, La maison du Bosphore n’est pas à strictement parler un roman historique mais davantage la chronique impressionniste d’une Turquie ressentie comme un fort désagréable « caisson de pressurisation ». Certains personnages bien précis, telle cette jeune femme révolutionnaire, doivent prendre d’infinies précautions afin de ne pas se mettre en danger, ni compromettre leurs idéaux ou tout simplement les gens auxquels ils tiennent. Ils ne choisissent pas l’exil (comment le pourrait-on?) mais y sont bien contraints. Le lecteur, ici, ne se voit pas offrir de postures romantiques trop flamboyantes pour être crédibles. Bien au contraire.

Pinar Selek écrit, pourrait-on dire, depuis l’intérieur de la Turquie, même si elle aussi est actuellement exilée (en France). Née en 1971 à Istanbul dans une famille engagée à gauche, sociologue de formation, ses travaux portent sur les minorités. Engagée pour la défense des droits et la paix en Turquie, elle fonde une association antimilitariste et participe à la création de la première librairie féministe turque. En juillet 1998 commence un imbroglio judiciaire : une explosion fait sept morts au bazar d’Istanbul et elle est accusée d’avoir aidé des rebelles kurdes à commettre l’attentat. Arrêtée, torturée, elle est incarcérée pendant deux ans, jusqu’à ce que les rapports d’expertises concluent à une fuite de gaz. Les tribunaux turcs l’ont acquittée à trois reprises mais à chaque fois, la Cour de cassation a invalidé le verdict. Pinar Selek, qui habite aujourd’hui Strasbourg, risque toujours la prison à vie.

J’ai pu la voir et l’entendre le 10 avril dernier dans une librairie strasbourgeoise (Quai des Brumes), à l’occasion d’une rencontre organisée autour de La maison du Bosphore. Ce qui m’a alors frappé, c’est un contraste certain entre sa joie rayonnante et la tonalité de son roman : une sorte de fatalisme l’imprègne. Le leitmotiv du livre est « il  reste un demi-espoir ». J’hésite à dire si, en ce qui concerne Pinar Selek, le verre est à moitié plein ou à moitié vide. La réponse qu’elle m’a offerte, lorsque je me suis permis de lui faire part de mon impression, tient, en gros, à l’expression mitigée que peut offrir un regard : de la joie, oui, mais également autre chose dans les yeux. Il n’est pas besoin d’en dire davantage à ce sujet.

Dans l’état actuel des choses, je connais très mal la littérature d’expression turque. La lecture de La maison du Bosphore, avant et après ma rencontre avec Pinar Selek, m’a fourni à nouveau l’occasion de m’interroger sur cette sorte de fatalisme qui semble imprégner l’âme de ce peuple. Il est bien entendu possible de me corriger (fraternellement), mais je vois dans cette espèce de résignation quelque chose de moins exubérant (je n’ai pas dit plus superficiel) que chez les peuples slaves. Je me pose encore la question de savoir ce qui, dans ce roman, tient (ou tiendrait) à cet esprit, et ce qui au contraire relèverait de la situation politique inaugurale. L’intérêt du livre est bien de faire l’écho des craintes, des espoirs, mais également des arrangements qu’une population lambda doit composer avec la règle du jeu qui se distribue entre foi et soumission à un ordre politique.

Par ailleurs, cet ordre, s’il est posé comme pierre fondatrice dans la dynamique du roman, avec ses références précises, tend à s’effacer au fur et à mesure pour ne retenir que l’expérience vécue des personnages. L’Histoire, donc, se subordonne dans la narration aux histoires de chacun, qu’il soit maître ou apprenti ébéniste, pharmacienne, ancienne prostituée, chauffeur de taxi, révolutionnaire… Tous liés les uns aux autres, les protagonistes sont agencés par Pinar Selek de façon à refléter la propre expérience de lien social que celle-ci, avant ses démêlés judiciaires, son incarcération, a tenté de recréer avec son propre rayon d’action. C’est en définitive cette permanence de la charité mutuelle, au quotidien, qui est plus forte que l’engagement politique marxiste. Cela, je l’ai immédiatement remarqué avant même de rencontrer l’auteur, qui a confirmé ce constat lors de son passage à Quai des Brumes.

Par conséquent, toute précision ultérieure, glanée à l’occasion d’une séance de dédicaces, ne saurait être perçue comme une clause d’échec de l’écriture du roman. Par-delà les souffrances que semble avoir figées le cours de l’Histoire, Turcs, Kurdes, Arméniens, hommes, femmes, musulmans et diseuse de bonne aventure (entre autres) se retrouvent dans le désir de conserver à l’existence une stabilité que le césarisme semble mettre en péril, ou du moins ne pas être en mesure de hisser vers de nouveaux sommets (« Une grande roue écrasait les rêves en bleu. »). Un modeste mais immémorial instrument à vent d’origine arménienne, le doudouk, y contribue beaucoup mieux dès l’instant qu’une personne qualifiée se tient prête à en jouer.

J’ai d’ailleurs eu l’occasion et la chance d’en écouter, dans cette librairie ce soir-là. J’ai trouvé que la mélodie, très belle, faisait quelque peu ralentir la roue du cosmos : l’Histoire ne s’abolit pas, le souvenir des errances et des souffrances demeure mais nous sommes désormais assurés de vivre ce miracle qu’est le retour un jour ou l’autre, ou d’un jour à l’autre, à la maison.

« Ma patrie, c’est le souffle de mon doudouk. C’est toi. »

La maison du Bosphore, Pinar Selek, éditions Liana Levi (collection « Littérature ») ; traduit du turc par Sibel Kerem. 320 pages, 22€.

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom