LYCÉE KERICHEN DE BREST. MOBILISATION POUR LA PRÉPA LITTÉRAIRE

Le 3 septembre dernier, Emmanuel Ethis, recteur de l’académie de Rennes, adressait une lettre au proviseur du lycée la Pérouse-Kerichen de Brest, pour lui faire part de son intention de fermer une des classes de CPGE de l’établissement. Stupeur et incompréhension parmi les membres de la direction, les enseignants et les élèves qui organisent la mobilisation.

La lettre remplie à peine une page. Visiblement, cinq courts paragraphes ornés des conventionnelles formules de courtoisie furent jugés suffisants. Les raisons invoquées demeurent évasives et difficilement compréhensibles. Il y est fait état d’évolutions de la carte académique, de budget, de places vacantes… À en croire Emmanuel Ethis, la création d’une nouvelle classe préparatoire scientifique au lycée Chateaubriand de Rennes justifierait la suppression d’une classe préparatoire littéraire à Brest. Argument étayé en avançant une baisse de fréquentation de l’établissement brestois durant les dernières années. Et le recteur de l’académie de Rennes de conclure en annonçant son projet de couper de moitié le nombre de places en première année de CPGE au lycée La Pérouse-Kerichen pour la rentrée 2021.

Passé la stupéfaction, c’est surtout l’écœurement qui l’emporte au sein l’équipe pédagogique des CPGE qui apprend le projet du rectorat de fermer une des classes d’hypokhâgne. Selon Frédéric Youinou, professeur d’histoire de l’établissement, rien ne laissait présager une telle décision. L’annonce est d’autant plus difficile à digérer qu’elle arrive durant les premiers jours d’une nouvelle année académique rendue délicate par le contexte de crise sanitaire et est d’autant plus inquiétante qu’elle laisse évidemment suggérer à terme la suppression pure et simple des classes préparatoires littéraires à Brest et dans le Finistère. La nouvelle ne tarda pas à s’ébruiter dans les couloirs du lycée. Rapidement, l’inquiétude et l’accablement sont supplantés par une ardeur laissant déjà présager l’éclosion d’une mobilisation. Moins de deux semaines après, ce sont les enseignants qui adressent cette fois un courrier au rectorat.

Bien plus consistante que celle rédigée par le recteur, la lettre est signée par une cinquantaine de professeurs issus de la filière littéraire comme des filières scientifiques. Acérée et empreinte d’amertume, elle décortique et conteste un à un les motifs avancés pour expliquer la fermeture à venir d’une des classes de CPGE, à commencer par celui du budget. Selon les enseignants, la création de nouvelles classes préparatoires scientifiques MP2I (mathématiques, physique, ingénierie et informatique) à Rennes était prévue « à moyens constants », soit en opérant des conversions dans les établissements qui le souhaitaient. Il n’a ainsi jamais été question de dilapider une partie des heures et du budget consacrés aux Lettres du lycée Kerichen en les allouant à des classes scientifiques.

Extrait de la lettre-réponse rédigée par l’équipe pédagogique du lycée La Pérouse-Kerichen

Vient ensuite l’argument du nombre de places vacantes, tout aussi bancal d’après les membres de l’équipe pédagogique. D’abord, la moyenne du nombre d’élèves en classes préparatoires littéraires à Kerichen demeure équilibrée par rapport à la moyenne nationale sur les dix dernières années. Il y a certes une légère baisse de fréquentation des CPGE de l’établissement depuis deux ans, mais celle-ci peut être attribuée à la réforme de la plateforme Parcoursup ainsi qu’à la crise de la Covid. Selon les enseignants, les quelques chaises vides de cette nouvelle rentrée ne peuvent en aucun cas être considérées comme significatives par le rectorat qui aurait pris sa décision de fermer une des classes depuis juin dernier, soit bien avant de connaître les effectifs de cette année.

La lettre se poursuit en insistant sur l’importance de conserver une prépa comme celle du lycée La Pérouse-Kerichen. Outre un nombre de candidats admissibles et admis aux Écoles Normales Supérieures chaque année des plus honorables pour un établissement de province, le lycée se distingue plus généralement en tant que modèle de classes préparatoires de proximité. Depuis sa création, la formation a accueilli des étudiants finistériens, morbihannais, costarmoricains et brétilliens issus de tous horizons sociaux, avec notamment un nombre de boursiers bien supérieur à la moyenne. Un véritable tremplin donc, qui a permis à beaucoup d’étudiants bretons d’embrasser par la suite des parcours qui seraient très certainement restés hors de leur portée sans l’existence de cette CPGE.

Les dernières lignes du courrier se veulent limpides : les professeurs ne comptent pas en rester là et annoncent leur intention de diffuser cette affaire afin que le projet du rectorat soit révisé. Mise en garde doublée d’une mise à l’épreuve puisque la lettre s’achève par une invitation adressée à Emmanuel Ethis de se rendre au lycée afin d’entendre le plaidoyer des enseignants.

Étudiants et anciens étudiants n’ont pas attendu d’avoir cette lettre sous les yeux pour eux aussi réagir à l’annonce du rectorat, au point même de devancer leurs professeurs en relayant l’information sur les réseaux sociaux. La nouvelle est éventée jusqu’aux oreilles des ex-khâgneux exilés dans toute la France qui se précipitent sur une pétition qui, quelques jours seulement après sa mise en ligne, rassemble déjà plus de 3000 signataires. Les témoignages se succèdent également. Certains pour insister sur la qualité des enseignements dispensés, d’autres mettant en avant le large panel de débouchés académiques et professionnels offerts aux élèves à l’issue de la formation. De façon plus générale, c’est une profonde reconnaissance et un attachement singulier pour la prépa littéraire de Kerichen qui se révèlent à travers ce soutien massif des (ex) étudiants et de leurs parents, attachement qui a lui seul est un bon indicateur de l’effectivité et du succès cette modeste CPGE.

mobilisation prépa littéraire lycée Kerichen Brest
Montage fait par un ancien étudiant de la CPGE à partir du livre de Stefan Bollmann Les femmes qui lisent sont dangereuses.

La mobilisation n’a pas tardé à déborder de la sphère académique puisque nombre d’élus et conseillers régionaux, ainsi que d’autres figures politiques locales, certaines issues de cette même prépa, se sont rapidement positionnés pour apporter leur soutien au lycée. Parmi les personnalités qui se sont exprimées sur le sujet, Nathalie Sarrabezolles, présidente du Conseil départemental du Finistère, explique que cette affaire sous-tend évidemment des enjeux politiques et territoriaux. Au-delà de l’avenir des futurs étudiants qui, s’ils souhaitent passer par une CPGE seront contraints de s’aventurer dans les grandes métropoles (ce qui implique évidemment un coût pour les familles), à terme c’est aussi une partie de l’attractivité de Brest et du département qui est en jeu. La décision du rectorat s’inscrit, selon Nathalie Sarrabezolles, dans la continuité d’une logique qui tend à amplifier les déséquilibres Est-Ouest en Bretagne, avis partagé par Frédéric Youinou :

« Cette décision du recteur est d’autant plus étonnante qu’elle est susceptible de relancer les rivalités entre Rennes et la Bretagne Occidentale. »

Frédéric Youinou, professeur d’Histoire en CPGE à Kerichen
Tweet Député Larsonneur soutien prépa Kerichen
Le député LREM Jean-Charles Larsonneur a lui aussi exprimé son soutien à l’établissement en envoyant un courrier à l’Académie de Rennes.

Outre l’atteinte à l’égalité des chances, c’est aussi une nouvelle injure à l’ensemble des filières littéraires, trop souvent sacrifiées sur l’autel des filières économiques, numériques et scientifiques, que cette mobilisation pointe du doigt. La décision du rectorat ne saurait en effet masquer la rengaine d’une autre rivalité, à savoir celle qui opposerait Lettres et Sciences. De même qu’ils réaffirment leur prétendue volonté d’équilibrer le maillage territorial et la carte académique nationale, les discours proclament fréquemment la nécessité de préserver un accès durable aux cursus littéraires. Pourtant les politiques mises en places vont dans le sens d’une recentralisation et d’un appauvrissement de l’offre académique, ce qui conduit Nathalie Sarrabezolles à affirmer que « tant qu’il n’aura pas un attachement national à porter des politiques qui soutiennent réellement les Lettres, les prépas comme celle de Kerichen resteront menacées… »

« La Littérature et les Humanités doivent être défendues comme une richesse de notre société »

Nathalie Sarrabezolles, présidente du Conseil Départemental du Finistère

Après sa visite à Kerichen le 30 septembre 2020, et surtout face à l’ampleur d’une mobilisation à laquelle se sont mêlées d’importantes figures politiques, le maire de Brest François Cuillandre, le sénateur Philippe Paul ou bien encore le président du Conseil Régional Loïg Chesnais-Girard pour ne citer qu’eux, le recteur de l’académie de Rennes a finalement décidé de revenir sur sa décision. La prépa littéraire du lycée brestois s’est ainsi vue accordée un sursis d’un an : « À partir de nos échanges et après partage des enjeux à considérer, j’ai décidé de surseoir d’une année à la proposition de réduction des capacités d’accueil de la première année de CPGE littéraire du lycée Kerichen (…) ».

tweet Académie Rennes Kerichen
Emmanuel Ethis, recteur de l’Académie de Rennes, s’est rendu le 30 septembre dernier au lycée Kerichen pour rencontrer ses enseignants.

Une victoire difficile à savourer pour les professeurs et la direction de l’établissement qui sont également enjoints par le rectorat de « renforcer l’attractivité de cette première année dans le département du Finistère ». Le lycée La Pérouse-Kerichen a désormais jusqu’à 2022 pour drainer des élèves qui viendront gonfler les rangs de la première année de CPGE. Le rectorat reste donc fidèle à une implacable logique de rentabilité, logique déraisonnable selon Nathalie Sarrabezolles :

« le débat autour de l’offre et de la demande est biaisé. On vit dans une société qui pousse les jeunes vers la performance, vers la rentabilité. On les oriente donc vers les filières numériques, économiques et scientifiques plutôt que vers les filières littéraires »

Académie Rennes fermeture Kerichen Brest
Déclaration abrupte et ambigüe de l’Académie de Rennes qui annonce sur Twitter le maintient des effectifs de l’établissement pour la rentrée 2021.

Il est légitime de se demander comment Kerichen pourrait parvenir à séduire de nouveaux étudiants alors que les filières littéraires sont sans cesse dévalorisées, de même qu’il semble délicat de mettre en avant la richesse des débouchés accessibles à l’issu d’une prépa dans un climat aussi anxiogène où il est toujours plus difficile de se projeter pour les jeunes lycéens. Un défi plus qu’un répit donc, mais un défi qu’enseignants et (ex)étudiants du lycée ont déjà commencer à relever en fondant une association dont le site internet devrait éclore dans les jours à venir.

D’après son trésorier Youenn Le Pratt, également professeur d’histoire, cette association appelée Khâgna Finis Terrae se veut autant être un cadre pour affuter la mobilisation qu’une vitrine pour la prépa du lycée La Pérouse-Kerichen. Sont donc invités à y adhérer d’anciens élèves, l’objectif étant de « mettre en évidence la pluralité des parcours qui s’ouvrent aux étudiants au sortir de la prépa », mais aussi de consolider les liens qui unissent les « Kerichenois« . Ces derniers se sont d’ailleurs lancés dans une campagne de communication visant à promouvoir leur ancien établissement dans les lycées bretons, mais aussi sur les réseaux sociaux. En plus d’une page Facebook et d’un compte Instagram dédiés à la mobilisation, une chaîne Youtube devrait bientôt voir le jour afin de recenser en vidéo les témoignages des « vétérans » de la prépa. Les lycéens peuvent formuler leur vœux sur la plateforme Parcoursup dès janvier, le compte à rebours est déjà entamé pour le personnel enseignant et les étudiants de Kerichen qui maintiennent la levée de boucliers.

Si vous souhaitez soutenir l’établissement, la pétition Sauvons la prépa lettres du lycée La Perouse-Kerichen est toujours en ligne sur le site change.org. Pour les futurs étudiants qui nous lisent et qui seraient désireux d’emprunter la voie des Classes Préparatoires aux Grandes Écoles, on ne saurait que trop conseiller d’aller vous renseigner sur le site officiel du Lycée La Pérouse-Kerichen pour vous renseigner sur ce pôle d’excellence.

1 COMMENTAIRE

  1. Je souscris totalement aux raisons pour lesquelles il faut conserver une prépa littéraire à Brest : promotion sociale d’étudiants, maintien d’études littéraires…
    Etant enseignant à Saint-Brieuc, je trouve cependant dommage que Kerichen ait démarché en novembre les lycées de Saint-Brieuc, et sans doute les autres lycées des Côtes d’Armor, pour recruter des étudiants alors que Saint-Brieuc a également une prépa littéraire… Vouloir remplir ses classes est une chose, le faire au détriment d’autres lycées en est une autre.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici