De fait, en matière d’esthétique électro et pop, les membres de Metronomy n’ont objectivement plus grand-chose à apprendre ni à prouver. Metronomy sait magnifier l’esprit de la pop anglaise. Pop, oui, car seule l’encyclopédie collaborative en ligne affirme sérieusement que c’est un groupe de « musique électronique et alternative ». Certes, les membres du groupe utilisent des machines en plus d’instruments électriques ou acoustiques. Pourtant, l’auditeur songera davantage à Blur qu’à Depeche Mode. Cela étant, la réception de ce dernier album, intitulé Love letters, dépend d’un je-ne-sais-quoi de l’ordre du « state of mind ». En fait, d’une lassitude. Une lassitude certes contrôlée. Une lassitude cependant. Sans réelles fautes de goût, Love letters est borderline à plusieurs reprises. Ennuyeux, mais d’un ennui probablement… voulu par ses concepteurs. Boredom is the key !

 

  The Upsetter donne le ton, avec une ligne rythmique réduite à la portion congrue. Sur ce titre, c’est assumé, évidemment. Mais le fait que la ligne rythmique soit frêle sur une majorité des titres de l’album contribue à en diminuer la qualité (quelle que soit la nature des percussions utilisées, d’ailleurs). Globalement, les deux albums précédents comportaient une recherche rythmique tantôt foutraque, tantôt nuancée, mais qui était à chaque fois l’occasion d’une badinerie diablement entêtante, usant et abusant de matériaux rythmiques acoustiques et électroniques, en des patterns simplissimes, mais excitants et décomplexés (My Heart Rate Rapid ; Holiday ; We Broke Free). Rythmiquement, l’album Love Letters est certes un faux plat, mais dont ne découle que trop peu de ce swing propre à Metronomy. Bien sûr, pour The Upsetter comme pour beaucoup d’autres titres de l’album, la progression harmonique est suffisamment élaborée pour accrocher l’oreille et soutenue par la voix de Joseph Mount. D’ailleurs, sa voix est opportunément mise en avant sur tout l’album, sur ce plan, Love Letters est un album mixé avec pertinence. La suite harmonique de The Upsetter est d’autant moins convenue, malgré les apparences, que la nappe de basse vient intelligemment la compléter et l’englober. Cela étant, l’ensemble reste un peu léger (par exemple, le solo de guitare est inspiré sans être renversant ; et même assumé comme tel, est-il absolument nécessaire ?). Au moins, le ton, l’esprit de l’album sont-il donnés dès le début : boredom is the key !

  I’m Aquarius immerge l’auditeur, à dos de bassline, dans un monde musical un peu plus élaboré. Mais non décoiffant : les timbres à l’esthétique minimale, les signaux avec petite modulation de fréquence, tout est trop commun en matière d’utilisation de machines. Et même si l’atmosphère résultante, intimiste et cérébrale, est indéniablement envoûtante, les frissons des nappes synthétiques de The Bay ou de My Heart Rate Rapid ont bel et bien disparu. Toutefois, l’ensemble reste de bon goût en matière d’harmonie : la voix principale emporte facilement l’auditeur là où l’instrumentation se fait un peu trop sobre. Le « chou-tou-tou-ah » d’Anna Prior, répétitif et passablement lascif, est efficace et rythmiquement bien placé en complément des kicks. On appréciera le petit sourire dans sa voix lors de l’avant-dernière occurrence de ce « chou-tou-tou-ah » qui, sur la longueur, contribue à faire de ce single de qualité une virée onirique enivrante.

  La suite d’arpèges baroques et miroitants de Monstrous évoque de loin un titre d’Helium sur l’album The Magic City (Medieval People). Elle est initiée sur un faux clavecin, électronique, et fonctionne très bien musicalement (elle pourrait aussi être rapprochée, par certains aspects harmoniques, du titre Unless de Atoms for peace). Reste que cette mélopée, entêtante, frôle parfois le trop-plein, comme un abus de diabolo rose… Ce n’est qu’en appréciant la sensibilité des parties vocales et le texte que l’on finira par réaliser que Monstrous est une chanson poignante. Rappelons que sur ce quatrième album, la voix principale occupe une place décisive : il s’agit d’un album de chansons sentimentales désabusées et, sous cet aspect, il est parfaitement réussi (la ligne vocale de The Upsetter est tellement pertinente qu’elle se suffirait presque à elle-même). Mais un très bon titre comme Monstrous aurait mérité bien davantage de travail au global, sur les arrangements en particulier.

  Cette hypothèse de « lassitude assumée » est confirmée avec la chanson Love Letters, hymne chargé à dessein de sirop de mélasse ! Voilà  le fond : une sorte de lente raillerie tragique et douce-amère, volontairement surjouée, tout comme l’album Cruising with Ruben and the Jets de Franck Zappa. Un peu moins répétitif d’un point de vue rythmique, le titre n’en est pas pour autant meilleur : ce semblant d’élaboration est presque pire, même si ces descentes de tons d’esprit sixties ou seventies sont voulues ainsi. N’auraient-ils pas fait exprès de pourrir en beauté la chanson qui a donné son titre à l’album ?!

  Month Of Sundays, ou l’un des meilleurs titres de l’album. Croisement des Beatles (les guitares, le son), du Velvet Underground (l’accompagnement) et de Pavement (le solo de guitare électrique).  S’y ajoute une légère teinte rock progressif d’influence seventies due aux progressions harmoniques, aux motifs rythmiques et au timbre de tous les instruments, acoustiques ou électriques. L’auditeur songera parfois à Camel (My Lady Fantasy), mais aussi aux Doors (Crystal Ship et une bonne partie des titres de l’album Waiting For The Sun) en matière de mélancolie hypersensible insérée dans un écrin pop parfois trompeur. À 0’29, on savoure l’une de ces petites facéties rythmiques, lesquelles manquent d’ailleurs trop cruellement à cet album… Là où un titre comme We Broke Free était enlevé, nerveux, avec des parties instrumentales plus chiadées, nous sommes ici dans une sorte de post-désespoir sentimental – les parties instrumentales s’en ressentent. Par contre, là encore, la ligne vocale, même détachée, est à l’avenant du texte un peu sibyllin : d’un grand intérêt.

  Boy Racers bénéficie d’une entrée en matière rafraîchissante et d’un groove implacable (la ligne de basse jouée au synthé). C’est un titre instrumental qui aurait lui aussi mérité d’être davantage travaillé. Son potentiel est diminué par des arrangements qui, volontairement décalés et grotesques, ne le sont justement pas assez. Un titre partiellement gâché, malgré une première minute prometteuse. Boy Racers saura quand même vous déboîter les hanches.

 Call Me présente un minimalisme efficace. On apprécie ce petit écho à l’attaque du synthétiseur, cet écho étant l’un des trop rares exemples, sur l’album, de ces petites perles de travail du son dont Metronomy a le secret ; par comparaison, les autres albums foisonnent bien davantage de ces tricks de composition savoureux… Reste que la batterie, de nouveau, n’est que fantomatique, et c’est franchement regrettable. L’arpégiateur, minimal, distille une belle harmonie, mais il a malheureusement un air de déjà entendu… La progression harmonique est d’une subtile richesse ; le spleen las et déboussolé sous-jacent à tout cet album est, sur Call Me, particulièrement audible.

  The Most Immaculate Haircut, à l’instar du titre Love Letters, est d’une grande platitude. Les membres de Metronomy ont prouvé qu’ils avaient davantage de talent, même en matière de troisième degré : ici, point de passion, juste du love rébarbatif. Et ce dans la continuité absolue du titre précédent ; on fatigue… Cette coupe de cheveux en forme de barbe à papa sans réel contour suscite une sensation d’ennui, comme une trentième journée de vacances à la plage, en été. À ce stade, on aura un peu trop compris le message… Ou alors n’aura-t-on rien compris ?! Un titre comme Trouble, sur l’album English Riviera, comportait plus de recherche sonore. Ici, la simplicité des sonorités, au service de cette lassitude, atteint vite ses limites.

  Reservoir ou comment faire sonner le mode majeur des musiciens avec une nuance de mélancolie. En dehors de ce lieu commun éhonté, disons simplement que ce titre vous remuera certainement les pieds un temps ; pour autant, soyez assurés d’une chose : il n’y aura pas de déchirure à l’arrivée, car ici, ce n’est pas l’excès de folie musicale qui prime. Et ce, malgré un petit plus d’excitation, que l’on rapprochera d’un Some Written (English Riviera).

  Never Wanted. A boring boredom en guise de clôture. Si ce n’est la basse (joli travail sur l’écho, avec réflexion proche), l’arpégiateur (dont le réglage est ici suffisamment travaillé pour être intéressant du point de vue du « grain » sonore) et la guitare (traitement wah-wah et phaser esthétiquement valable). Never Wanted est peut-être un petit peu trop maigre par certains aspects, à l’image de l’album.

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On ressort de l’écoute séduit, mais un peu usé. Love letters manque un peu de relief ; ou, plus exactement, nous ne retrouvons pas ces éclats que l’on attendait. On ne se le figure pas en boucle. Pourtant, le traitement subtil et élaboré des basses est séduisant tout comme la voix sur la majorité des titres. Les progressions harmoniques sont absolument réussies, et les timbres de synthétiseur utilisés sont appréciables malgré un manque d’investissement et de mordant. Mais où sont les fades et la fièvre aigre-douce des deux albums précédents ? Sous le prétexte assez évident de mettre en musique la lassitude, l’écoute de cet album mi-figue mi-raisin procure parfois une réelle lassitude.

Cette lassitude se veut probablement assumée sur tous les plans, mais Love letters est poussif (à part quelques bons titres – I’m Aquarius ; Monstrous ; Month Of Sundays ; Call Me) et apparaîtra peut-être sans doute, rétrospectivement, comme un écart dans la production d’un des groupes les plus attachants des années 2010. Love Letters est un album à l’eau de rose piquante, au spleen subtil et attachant, mais qui laisse un arrière-goût d’inachevé. Surtout, en comparaison des productions précédentes.

 

Love letters Metronomy, Because Music, mars 2014, 15€

 

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Album CD : Avec Love letters Metronomy séduit et ennuie… 

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