Avec Love is Strange, Ira Sachs ne semble pas devoir déplacer les foules. Certes, il n’est pas un réalisateur à la notoriété importante. Néanmoins, il arrive, depuis 2005, à monter régulièrement des projets. Il en résulte des longs métrages confidentiels comme Forty Shades Of Blue, Keep The Lights On mais aussi parfois plus renommés tel que Married Life avec Pierce Brosnan, Chris Cooper, Patricia Clarkson et Rachel McAdams. Et voilà Love Is Strange avec Alfred Molina, John Lithgow et Marisa Tomei. Où se place-t-il dans une filmographie en devenir ? Tentons une réponse étrange et désirable comme certains amours…

Le couple est, depuis toujours, le cheval de bataille de ce réalisateur américain. En effet, au gré de sa filmographie, Ira Sachs s’est toujours attaché à scruter le spectre étendu d’une liaison ouverte aux possibles. Hétérosexuelle, homosexuelle, jeune ou moins jeune, la relation entre deux personnes se doit d’être explorée sous ses formes multiples afin de toujours mieux la cerner et comprendre en profondeur les problématiques humaines. Le terreau est passionnant, mais demande, néanmoins, une maitrise certaine sous peine de s’enfermer dans une psychologie de comptoir dévastatrice.

love is strange alfred molinaHeureusement, Love Is Strange ne tombe pas dans ces considérations. La première séquence donne directement le ton en jouant une carte purement rafraichissante. Un lit, un réveil et, surtout, un mariage. C’est une nouvelle vie qui commence pour George et Ben et l’excitation presque adolescente, et ce malgré leurs âges peut-être avancés, est à son comble. Cette ébullition ne va, par la suite, jamais faiblir. Que ce soit autour d’un piano (une dynamique réunion familiale post-mariage), accoudé au bar (irrésistible blague des anciens militants) ou au moment de se mettre au lit (très beau dialogue via un lit superposé), ces deux hommes tissent un rapport d’une tendresse infinie ; c’est tout un discours autour de la force de l’Amour que le cinéaste arrive à délivrer. Cette ligne directrice trahit, pour le meilleur, un changement de cap humaniste de la part d’un Ira Sachs autrefois plus pessimiste. Et surtout, oui, en 2014, il est possible d’enclencher un désir de cinéma aux portes de la naïveté. Grand bien nous en fasse, il est toujours bon de se rappeler la beauté d’un monde que l’on sait souvent cruel et malveillant. Parallèlement à ce geste d’écriture fort, le réalisateur peut, également, compter sur les sourires et les regards qu’offrent les sublimes et immenses Alfred Molina et John Lithgow. D’une fraicheur sans égale, les deux comédiens haussent le niveau de leur jeu et deviennent, par conséquent, les parfaits rouages d’une prestation artistique vivante, sincère et communicative. Love Is Strange ? Peut-être. Surtout, Love Is Beautiful !

Néanmoins, le bonheur n’est pas l’apanage d’une vie. Toute existence, même partie sous les meilleurs auspices, peut déchainer son lot de contrariétés. S’il se permet d’être fleur bleue, Ira Sachs n’oublie jamais qu’un aléa peut faire mal. Et finalement, c’est bien à ce niveau que le métrage trouve sa véritable identité. Loin d’être une guimauve romantique, Love Is Strange est surtout une tragédie humaine de laquelle il faudra ressortir plus fort. En effet, derrière les apparences, ce sont des tissus humains que l’on croyait solides qui vont peu à peu se déliter. C’est l’adolescent qui ne trouve pas de contact avec ses parents (quelle est la nature de la relation entre Joey et Vlad ?). C’est un père et une mère qui n’arrivent plus à se comprendre love is strange homosexualité(mais quelle est donc l’activité professionnelle de Ian ?). C’est George qui n’arrive pas à s’insérer dans une jeunesse plutôt fêtarde (la fuite sous la pluie, beau moment d’émotion). C’est Ben qui donne l’impression de gêner (le langage corporel de la toujours formidable Marisa Tomei). Loin d’être gratuites, ces interrogations ne sont rien d’autre que le corps même du métrage, car il y a bien une volonté cinématographique précise. Si ces désagréments sont rarement exprimés frontalement, s’il y a comme des non-dits qui viennent sans cesse irriguer ces relations, c’est parce que le cinéaste ose une posture d’écriture consciencieuse. En effet, en ne donnant jamais d’explication large, ne serait-ce qu’un quelconque élément minime de compréhension sur la nature profonde des comportements de chacun, en préférant rester dans une apparente surface, Ira Sachs témoigne d’un profond double respect. Ainsi, les personnages se voilent d’une couverture pudique qui les amènent à régler les conflits entre eux. Surtout, et c’est le plus important, le spectateur ne peut que se poser d’éternelles questions sur les protagonistes. Le cinéaste ne fait alors rien d’autre que de rendre grâce à la perception d’un auditoire qui retrouve alors tout son poids et toute son intelligence dans son rapport au film. C’est à lui de construire la richesse propre de ce qu’il regarde. Derrière la spontanéité des personnages surgit la réflexion des spectateurs. Une complexité certaine vient, alors, innerver le métrage. Inattendue, celle-ci est salvatrice pour chacun. La supposée faiblesse devient, au final, une force. Jouant sur des tableaux multiples, Love Is Strange devient, tout simplement, beau.

alfred molina john lithgowCependant, cette relation entre le spectateur et le film met du temps à se mettre en place et c’est lorsque les lumières se rallument que l’intelligence de la démarche se fait pleinement ressentir. Love Is Strange n’est donc pas un film simple(t) alors que les premiers contours peuvent proposer une telle direction. À ce titre, l’utilisation de la musique reste quand même parfois assez gênante tant elle surligne certaines scènes pour devenir peu à peu insupportable , quant à la réalisation honnête, mais sans grand génie, elle ne peut guère faire office de cache-misère.

another year mike leighCes faiblesses ne sont, pourtant, pas ce qui aurait pu arriver de pire. Certains méandres bien maladroits avaient bien la ferme intention de freiner la course du projet. En effet, la représentation d’un tel couple assis sur une place forte professionnellement et artistiquement, mais dont les relations avec autrui paraissent plus compliquées que prévues rappelle le couple d’Another Year de Mike Leigh sorti en 2010. Le parallèle n’est, pourtant, pas évident de premier abord. Cependant, il n’arrête jamais de prendre forme au fur et à mesure du déroulement de Love Is Strange. Sensation bizarre. Le souvenir douloureux refaisait peu à peu surface et il aurait été dommage de voir Ira Sachs se morfondre dans la posture du cinéaste anglais. Rappelons simplement que Mike Leigh avait voulu croquer l’hypocrisie des tissus humains, mais arrivait toujours à mettre sur un piédestal ce couple d’une prétention sans limites et d’un égoïsme dégueulasse (si le terme est dur, il est, surtout, adéquat). Et les possibilités de supériorité de George et Ben dans Love Is Strange sont palpables.

Heureusement, le réalisateur américain ne déjoue pas. Ira Sachs aime tellement ses personnages que les juger ne leur rendrait, non seulement, pas grâce. Il s’échapperait, alors, de son discours initial fondé sur cet amour inconditionnel donné à tous. S’il existe des faiblesses chez ces hommes et ces femmes, celles-ci ne vont jamais prendre le meilleur caché en chacun d’entre eux. Ces derniers vont simplement devoir travailler dessus. Conformément à son cahier des charges scénaristique, les résolutions ne vont pas être détaillées. Le choix judicieux de l’ellipse nous laissera, encore et toujours, dans notre propre représentation, notre propre compréhension et, finalement, notre propre jugement. Néanmoins, au final, une chose essentielle se mettra en place : pas de cynisme, pas de malveillance, pas de moralisation, mais, avant tout, la possibilité d’un futur meilleur.

La dernière séquence ne va que confirmer cette trajectoire positive. Signe clair d’une élaboration formelle réfléchie, cette scène répond parfaitement aux premières images. De la « vieillesse » à la jeunesse. De l’intérieur vers l’extérieur. Du pied au skate-board. Du gris au soleil. Du mur à la ligne d’horizon. En opérant ce choc des représentations, somme toute classique, mais merveilleusement efficace, le cinéaste n’a d’autre objectif que celui de s’enraciner dans une tradition tout américaine où le futur et le mouvement sont en totale love is strange marisa tomeadéquation. En prenant la place laissée vacante par George et Ben, Joey, car c’est de lui dont il s’agit, n’est plus le témoin privilégié d’une complexité humaine. Il se fait, surtout, vecteur d’un mouvement mental. Ce sont bien toute une mise en place éducative, un système de valeurs, une construction de pensée qui arrivent à se remettre en marche. Parallèlement, et tout aussi important au regard de la liaison étroite établie par George et Ben, le physique n’est jamais bien loin quand la caméra s’attarde sur les regards du jeune. Le spectateur sent directement que l’Amour finira par triompher. Ce n’est pas la naïveté qui réapparait. C’est une force qui se met en place. Quand un phénomène de transmission est en marche, l’apitoiement dramatique ne peut pas fonctionner, car l’héritage qui doit être sans cesse vivace ne le mérite pas. La tragédie disparaît. Et derrière cette posture, c’est bien toute une humanité qui arrive à vivre. Pour le meilleur.

Malgré quelques légèretés formelles, notamment cette place de la musique bien trop encombrante, Ira Sachs est arrivé à rendre son projet tout à la fois beau et réfléchi. Love Is Strange pourrait, peut-être, s’avérer trop naïf. Il n’en demeure pas moins une lueur d’espoir.

Love is Strange Ira Sachs
Date de sortie 12 novembre 2014 (1h38min).
Avec Alfred Molina, John Lithgow, Marisa Tomei, Darren Burrows
Drame, américain-français

Ce film est actuellement projeté à Rennes au cinéma Arvor

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