L’influence de Lou Reed manque déjà à ceux qui savent ce que la musique lui doit. Poète maudit influencé par la Beat Generation, il n’exprimait pas tout dans ses textes, préférant laisser la musique sous-entendre le plus sombre. Certaines de ses compositions relèvent même d’un brouillard insondable tant elles sont nourries de pertinences effrayantes qui font sa marque. Merveilleux esthète pour les uns, banal contestataire opportuniste pour d’autres, sa disparition ne laisse la place à rien ni personne qui ait l’étoffe de le remplacer.

"Berlin" pochette - Lou Reed

Pour tenter de comprendre l’artiste, rappelons-nous que, depuis 1973, Berlin n’est plus seulement une ville mais aussi un disque. Attention ! Un vrai disque, à deux faces, sur vinyle noir. De ceux que nos parents ou grands-parents écoutaient grâce à des mots aujourd’hui tombés en désuétude : microsillons, chaine-hifi, saphir. Berlin ou l’un des premiers concept-albums. Véritable autopsie du désespoir amoureux à travers la drogue, la violence conjugale, la prostitution, la maltraitance d’enfants et le suicide.

Autant de sujets récurrents chez Lou Reed qui, dans la première partie de son œuvre, tentera d’exorciser les séances d’électrochocs que ses parents lui firent subir afin de le « guérir » d’une homosexualité latente. Voilà ce que promettait la médecine des années 50 à l’adolescence invertie. Et c’est sous les traits d’une jeune femme égarée dans Berlin que s’anamorphosent les macabres obsessions reediennes. Dès la première chanson, on sait que ça finira mal : mélancolique, craspec et poisseux. Ça ressemble à du Dante revisité par Ravel en pleine déprime. Comme son auteur, on en sort atrocement beau et merveilleusement sali.

"Trasnformer" pochette - Lou ReedEn 1973, Lou Reed vient d’avoir 31 ans, il entre dans l’âge adulte aidé par l’alcool et quelques poudres illicites. Berlin est son troisième album solo après le légendaire Transformers en partie écrit, interprété et produit par David Bowie. Les journalistes pensaient à l’époque qu’il était impossible de mieux faire.

Berlin atteste du contraire à travers dix titres d’une noirceur vomitive qui ne vaudront aucun succès à leur auteur lorsque l’album sortira. Véritable spleen-opéra, le disque n’avait jamais été joué en intégrale sur scène jusqu’en 2006. « Parce que l’on ne me l’a pas demandé » dira platement Lou Reed. 33 ans après sa parution, Berlin sera interprété à la St. Ann’s Warehouse de Brooklyn. Une captation est disponible en DVD sous la houlette du réalisateur Julian Schnabel. Elle fut suivie d’une tournée mondiale.

"Berlin" DVD - Lou Reed

Avec Berlin, Lou Reed pose une charnière entre le rock radical et la pop alternative. Il essarte un pan entier de culture musicale dont s’inspireront de nombreux artistes comme U2, The Cure, New Order, Morissey, Gary Numan, Ian McCulloch avec Echo & the Bunnymen, Simple Minds, mais aussi Texas, Suède, Phoenix et, parce que Rennes n’est pas si loin de New York, Marquis de Sade, Marc Seberg, et pourquoi pas Niagara. Alors, me direz-vous…

Eh bien, au regard d’une telle empreinte artistique, certains Français eussent vivement apprécié que leur ministre de la Culture ne se contentât pas d’un banal communiqué de presse interchangeable pour (tenter de) rendre hommage à l’un des monuments du rock radical, fait Chevalier des Arts et Lettres à une époque où le bon sens rodait encore autour de la rue de Valois !

How do you think it feelsLà où il est, lui seul le sait.

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LOU REED

1942 -2103

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Avec le Velvet Underground

Album solo

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Lou Reed : Hommage berlinois et non à la rue de Valois

3 Commentaires

  1. Unidivers m’apprend la triste nouvelle de la disparition du héros de mon coeur lycéen.
    Nécrologie quelque peu convenue cela-dit. J’évoquerais plutôt, pour lui rendre hommage, les sucreries acidulées d’un Velvet Underground sous influences Dion et Phil Spector que les brumes berlinoises de 73 (je réécoute en écrivant ces lignes le « couch album » de ’70, dans lequel se fait plus vibrante que jamais la lumière au bout du tunnel, l’espoir qui perce les ténèbres d’une discographie moins sombre que son auteur ne voudrait l’admettre). Comme je soulignerais plutôt son influence vers une scène rock’n’roll farouchement indépendante et psychédélique, renvoyant le lecteur attentif vers Spacemen 3, Warlocks, Brian Jonestown Massacre, Kills, ou le jeune groupe rennais Sudden Death of Stars.

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