Traduction d’un article de Mike Loukides, vice-président de O’Reilly Media.

Nous avons entendu beaucoup de choses sur le « piratage » depuis quelques mois. Mais évidemment, il y a beaucoup de confusion, surtout sur ce que les pirates sont vraiment.

Les pirates ne sont pas de petits voleurs, piquant une vidéo ou deux chez un loueur de vidéo. Les pirates étaient (et sont) à l’affut du jackpot : des galions remplis d’or du Nouveau monde, des pétroliers que l’on peut détenir en échange d’une rançon de plusieurs millions de dollars. Si nous voulons parler sérieusement du piratage, ce n’est pas de gamins téléchargeant la chanson à la mode ou un épisode de série ou encore d’un développeur du tiers-monde téléchargeant en ebook un bouquin que j’ai écrit. Au pire, c’est du vol à l’étalage et je ne vais pas cautionner non plus ce type de vol, mais c’est un coût dans ce business et pas particulièrement énorme. Comme Tim O’Reilly l’a fait valoir, et comme les ventes d’O’Reilly l’indiquent, l’exposition supplémentaire que l’on gagne via le piratage fait plus que compenser les pertes de vente, surtout quand les ventes que l’on perd sont des ventes que l’on n’aurait jamais faites de toute façon. Les sites qui vendent de la musique copyrightée et qui ne reversent rien aux auteurs sont un plus sérieux problème, mais là encore, il y a un problème qui peut trouver une solution facile en rendant son travail plus largement et facilement accessible. Cela mettra les parasites hors du business.

Cela ne veut pas dire que le piratage n’est pas un problème. Mais c’est un problème différent  que ce que la MPAA voudrait nous faire croire (NDT : La MPAA est l’association des majors du cinéma). […] Le Digital Millenium Copyright Act (DMCA) qui a été largement utilisé pour supprimer parodie, avis non favorables, etc. a été une appropriation massive de la propriété intellectuelle, qui mérite pleinement le terme de « Piratage ». A O’Reilly, nous y avons échappé de peu il y a quelques années. « Head First Java » utilisait à chaque chapitre une image prise d’un vieux film dont le copyright avait expiré, plaçant ainsi le film dans le domaine public. Quelqu’un collecta beaucoup de ces films en DVD et inscrit les copyrights pour ces DVD. Par chance, nous l’avons découvert (et avons trouvé de nouvelles images) avant que le livre ne soit publié et nous sommes retrouvés avec une simple convocation au tribunal. Cela est aussi du piratage. C’est aussi le cas avec les brevets : l’un des exemples les plus douloureux est celui de Luma Labs qui prit la décision de retirer ses produits du marché, à cause d’une faiblesse d’un dépôt de brevet. Ils déterminèrent qu’ils auraient pu gagner au tribunal comme leur produit était basé sur quelque chose d’antérieur à 1885, mais qu’ils iraient certainement à la banqueroute avec les frais juridiques.

Le Stop Online Piracy Act (SOPA) et le Protect Intellectual Property Act (PIPA) doivent être compris à la lumière de cela : c’est encore une appropriation de la propriété intellectuelle. C’est une atteinte pour effrayer ceux qui veulent entrer en compétition avec les compagnies de médias établies, une atteinte pour affirmer un contrôle monopolistique sur la créativité. La capacité à prendre des domaines hors ligne, sans procédure régulière , […], n’est rien d’autre qu’une atteinte pour légitimer le piratage à grande échelle. Parce qu’il n’y a aucune procédure régulière (traduction du terme juridique « Due Process ») , un défendeur ne peut pas répondre tant qu’il n’est pas déjà hors du marché; et alors, c’est une question de savoir si le défendeur peut suivre Hollywood dans la capacité à payer les frais de justice. La « Justice » n’a plus de sens si on court après l’argent avant d’aller à la conclusion de son affaire.Regardons ce qui aurait pu se passer historiquement avec un tel régime du copyright. Beaucoup des pièces de Shakespeare sont basées sur d’anciens travaux. Beaucoup remontent aux « Chroniques de l’Angleterre, Écosse et Irlande » d’Holinshed et si vous lisez côte à côte Holinshed et Shakespeare, il y a plus d’une fois des échos entre les deux. Qu’est ce que Shakespeare aurait dû donner à la famille d’Holinshed ? L’auraient-ils contraint à être « hors circuit »? « Hamlet » est, semble-t-il basé sur un autre « Hamlet » antérieur et perdu, écrit par un contemporain de Shakespeare, Thomas Kyd. Avec les lois modernes sur la propriété intellectuelle, nous paierions des royalties à cet auteur inconnu et nous n’aurions pas ce chef d’oeuvre de Shakespeare.

Mais jusqu’à présent, l’emprunt n’était pas limité au seul théâtre. Les Mashups, attaqués par l’industrie du divertissement, sont une autre forme d’art. Ils ont été au centre de la créativité pendant des années. Les “Variations Goldberg” de Bach sont incorporées dans bon nombre de chansons populaires, comme par exemple “Cabbages and Beets drove me away from you” ou “Get closer to me, Baby”. Ainsi en est-il des sonates de Beethoven, particulièrement le second mouvement du l’opus 110 au piano (“Our cat had kittens” et “I’m a slob, you’re a slob”). Je pourrais lister des exemples pendant des pages. Les musicologistes passent des carrières entières à chercher ce genre de choses. […] Encore plus fondamentalement, il n’y a rien d’autre que la créativité qui ne repose pas sur le passé. Parfois les liens sont subtils et cachés. Parfois ils sont clairement visibles et nous ne les remarquons pas parce que nous avons déclaré que Bach et Beethoven sont de « grands compositeurs » et oublions la musique populaire actuelle. Notre notion postromantique que les vrais artistes créent leurs travaux est en partie à blâmer. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Et ce n’est pas seulement l’art. Dans un des rares moments d’humilité, Isaac Newton dit « Si j’ai vu plus loin, c’est en me tenant sur l’épaule des géants. »

L’idée que la créativité peut appartenir à quelqu’un et que l’utilisation d’une idée d’autrui nécessite compensation, n’est rien d’autre qu’un vol de toute la créativité. Celui qui pourra payer le plus d’avocats gagnera. Quelqu’un sent-il des pirates dans cette salle? Je ne veux pas sacrifier cette génération de grands artistes sur l’autel d’Hollywood. Je ne veux pas voir les prochains Bach, Beethoven, Shakespeare mettre leur travail en ligne pour le voir ensuite pillé parce qu’ils n’ont pas payé une poignée d’exécutifs qui pensent qu’ils possèdent la créativité.

La constitution des Etats-Unis fournit une base légale pour les copyrights et les brevets, mais pour un but spécifique. C’est « pour promouvoir le progrès de la science et des arts utiles ». Nous sommes bien loin de cela maintenant avec le piratage des brevets et des droits d’auteurs : notre notion de propriété intellectuelle entrave maintenant la science et l’art.

Dans le livre 4, section 4 de la « cité de dieu » de Saint Augustin, Augustin dit la parabole du capitaine pirate qui est capturé et amené à Alexandre le Grand. L’empereur dit « Comment as-tu osé terroriser les mers ? » Le capitaine répond « comment avez-vous osé terroriser le monde entier. Parce que je n’ai qu’un bateau, je suis appelé Pirate. Parce que vous avez une grande flotte, vous êtes appelé empereur. » La différence entre le pirate et l’empereur est seulement une question d’échelle. Et c’est la position dans laquelle nous nous retrouvons maintenant : La MPAA et ses alliés ont inversé la discussion et nous parlons du mauvais sujet. Nous ne devrions pas parlé du piratage à petite échelle des films individuels (ce qui aidera probablement les ventes à long terme, comme nous l’avons observé dans le marché de l’édition). Nous devrions parler du piratage réel, de l’appropriation totale de la créativité par l’industrie des médias. C’est le piratage que nous devrions bannir.

Mike Loukides
NB : les éditions O’Reilly ne sont plus disponibles en Français depuis peu.

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