Le mercredi 8 janvier, le Sénat a voté, à l’unanimité des suffrages exprimés, la proposition de loi antidumping  dite anti-amazon adoptée par l’Assemblée nationale. Elle vise à encadrer la vente à distance des livres. Eclaircissement sur une décision courageuse et nécessaire à la bonne intelligence de notre société, de sa culture et de ses libraires.

Objet du texte : Estimant que le secteur des librairies « particulièrement fragilisé par les nouveaux modes de consommation, doit être défendu, car il constitue un des maillons clé de la chaîne du livre et assure sur nos territoires une animation culturelle indispensable, notamment en zone rurale », les auteurs de la proposition de loi souhaitent insérer un nouvel alinéa à l’article 1er de la loi de 1981, afin que la prestation de livraison à domicile ne soit pas incluse dans le prix fixé. (senat.fr)

Votée à l’unanimité par les députés de droite comme de gauche, la loi du 8 janvier 2014, appelée également « loi anti-dumping » ou « loi anti-amazon », interdit  le cumul de la gratuité des frais de port et la remise autorisée de 5 % sur la vente de livres. La loi Lang du 10 août 1981 sur le prix unique du livre en France semble encore mal connue des consommateurs qui pensent souvent que si leur pain de mie est moins cher en grande surface, leurs livres le seront également. Ce régime dérogatoire devait permettre le maintien d’un réseau dense de distribution sur le territoire où le prix demeure le même partout, pour tous. À l’époque, la concurrence fait rage et les grandes surfaces pratiquent jusqu’à 20 % de réduction puisque le prix est conseillé par l’éditeur et librement fixé par le libraire.

Le livre est-il un bien de consommation comme un autre ? À cette question, la loi Lang répondait non, le livre est avant tout un bien culturel et à ce titre mérite un traitement spécial, une protection particulière contre une concurrence trop agressive. Votée 32 ans plus tard, la loi du 8 janvier 2014 renforce cette idée en balayant l’idée qu’on vend (ou qu’on achète) un livre comme un aspirateur.

La France a su ainsi maintenir un réseau de 25000 points de vente (avec une activité livres significative : 15000) dont 3500 librairies indépendantes. Par comparaison, il n’en reste plus que 1000 en Grande-Bretagne et 1500 aux États-Unis (pour une population de 315 millions d’habitants !), pays où le prix de vente est librement fixé.

En 2013, la fermeture des enseignes de Virgin Megastore, 5e groupe de distribution de livres, ou la fermeture des librairies Chapitre montrent la fragilité du marché. Contrairement aux idées reçues, le livre numérique ne représente que 2 % du marché et le livre papier demeure pour l’instant le véritable enjeu (le lecteur type d’un ebook est un gros lecteur de livres papier et cumule les 2 pratiques. Voir « le nouveau baromètre des usages du livre numérique » 13 novembre 2013 – enssib.fr)

Dans ce contexte, être libraire indépendant nécessite des trésors d’imagination pour parvenir à  trouver un équilibre entre fonction culturelle et aspects économiques et commerciaux. Le livre n’est pas un bien de consommation comme un autre et cependant, les professionnels doivent faire face à des marges qui ne progressent pas (autour de 33-35%, soit la plus faible de tous les commerces) et à des charges de plus en plus lourdes – loyers en centre-ville prohibitifs, salaires…

Face à eux, le « géant Amazon » affiche 45,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012 et leader de la vente en ligne de livres à 70 %. Amazon offre de nombreux services aux consommateurs – notes bibliographiques, commentaires de lecteurs, suggestions d’achats et frais de port gratuit. Sa plateforme en ligne s’apparente néanmoins à un « bazar » avec des produits très divers et non spécialisés. Si Amazon tente de créer un avatar de la librairie traditionnelle, force est de constater que sur ce point au moins il échoue.

Qu’attend-on en effet d’un libraire ? Le conseil, le conseil et encore le conseil. Si le développement des sites de vente en ligne des libraires spécialisées reste modeste en terme économique, il prouve néanmoins l’adaptation de ces dernières aux nouvelles technologiques.

Conseil, sélection,  animation culturelle (clubs de lecture, signatures et rencontres d’auteurs, salons, etc.) et partenariats avec les autres acteurs culturels locaux comme les écoles ou les bibliothèques sont les atouts des libraires spécialisés sur le territoire.

Le mouvement « buy local » en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux USA  tend à démontrer l’importance de la librairie dans la vie culturelle et commerciale locale. Proximité, relation privilégiée aux clients, bonne connaissance de la communauté à laquelle elle s’intègre.

La mutualisation des données avec le site placedeslibraires.fr (grâce à un service de géolocalisation, vous pouvez commander un ouvrage et le retirer dans une librairie proche de chez vous) ou le réseau très dense d’associations de libraires (ALIRE, GLBD OU ALSJ sorcières) prouvent la pugnacité des professionnels du livre dont on peut douter que le bénéfice soit le principal moteur.

Le choix appartient donc aux consommateurs de privilégier ces acteurs fondamentaux de la vie culturelle locale ou des sites de vente en ligne à la fiscalité douteuse. Rappelons ici la nécessaire lecture de l’article de Jean-Baptiste Malet dans le Monde diplomatique de novembre 2013 « Amazon, l’envers de l’écran » sur les conditions de travail des employés du géant américain ou le visionnage du documentaire de Adam Litter pour la BBC sur le même sujet.

La loi du 8 janvier 2014, vivement critiquée sur le net (pour des questions de baisse de pouvoir d’achat ou de confort pour les francophones à l’étranger), rappelle aux consommateurs qu’en réalisant un achat, ils font un choix éthique et politique.

Un bémol cependant, la loi ne précise pas le montant dont devra s’acquitter le lecteur pour les frais de port, laissant grande ouverte la porte au détournement de l’esprit de la loi.

2 Commentaires

  1. Je suis partiellement d’accord avec cela.(cf http://icezine.wordpress.com/2011/11/07/doit-on-defendre-nos-libraires/)

    Je suis tout à fait d’accord sur l’évolution nécessaire des librairies papiers et la mutualisation de leurs moyens (j’en parlais déjà à l’époque). Je suis d’accord pour que l’on revoit la concurrence déloyale des Amazon, mais en les touchant sur l’aspect impot plutôt que sur le prix de vente final.
    Je le suis moins sur l’aspect conseil qui ne touche pas tous les lecteurs, surtout avec le développement des sites internet, dont Unidivers, d’ailleurs. Le livre numérique a un marché, pour l’instant, très restreint en France, du fait d’une politique de prix et des freins à son développement mis en place par les éditeurs….pour protéger leurs revenus, mais pas du tout pour protéger les libraires. Il faudrait voir à faire le parallèle avec les disquaires qui eux aussi ont parlé de « conseil »…Qu’en reste-t-il ? Et pourtant, il y a un reflux, un retour de disquaires plus pointus pour un marché certe limité mais à valeur ajoutée importante. Mais le livre a aussi un usage plus hétérogène que le disque. Entre le poche, condamné à devenir numérique à terme, et les livres d’art, il y a une multitudes de secteurs du livre qui ne basculeront pas en numérique. La BD en est aussi l’illustration et entre le Manga et la BD franco-belge, il y a aussi pas mal de variantes et formes qui justifieront la présence de librairie.
    D’ailleurs, quand on parle de la disparition des « libraires », il faut distinguer les grosses chaines qui entrent directement en concurrence avec l’internet et les librairies plus spécialisées, thématiques, qui peuvent trouver plus aisément à résister.

    Bon aller, pour se détendre, on se revoit « Vous Avez un message…. » de la regrettée Nora Ephron qui avait ce sujet en trame de fond il y a …16 ans déjà.

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom