On ne dira jamais assez le rôle irremplaçable des anthologies de poésie. Leur retentissement, en dépit des modestes tirages, est immense. Simples photographies qui témoignent de l’époque ou états des lieux plus complets, elles indiquent également les enjeux et la direction à prendre. L’anthologie préfacée par Sylvestre Clancier, Liberté de créer, liberté de créer, qui vient de paraître aux Editions Henry, réunit toutes ces caractéristiques.

 

A l’initiative du PEN Club français

On ignore souvent que le PEN Club français (dont le sigle signifie « Poètes Essayistes Nouvellistes » ) présidé par Jean-Luc Despax, a été créé en 1921, sous la présidence d’Anatole France, pour défendre la liberté d’expression et de création partout dans le monde. Il participe à des rencontres internationales d’écrivains. La publication de cette anthologie, soutenue par la Sofia (1), entre dans le cadre de son action et sera présentée dans différentes rencontres autour de la liberté de création.

Il est tentant de penser que la liberté d’expression et de création va de soi dans nos démocraties occidentales. Certes, la parole n’est plus comme « naguère bâillonnée, gisant au plus secret des geôles » (Max Alhau). C’est toutefois sans compter sur les menaces larvées, qu’elles viennent de sa soumission aux rudes lois du marché, du conformisme ambiant « saoulé de slogans » (Michel Baglin) ou d’elle-même.

En préambule, Jean-Luc Despax rappelle les grands risques qui menacent la poésie aujourd’hui : « parler d’elle-même dans le poème », « se perdre dans le jeu du narcissisme esthétique » ou encore « instrumentaliser le poème ». Ce sont en effet les grandes tendances et les dérives observées dans la poésie contemporaine. Il rappelle avec raison que « le poème, s’il est fait de mots, est une création plastique et sensorielle autant que conceptuelle ».

Poètes debout

A lire les quatre-vingt-dix-neuf poètes réunis par Françoise Coulmin pour le Pen Club, on perçoit bien les enjeux de la poésie aujourd’hui. Il se dégage de ces poèmes une sorte d’urgence pour « amener les mots jusqu’au seuil du vrai » (Dominique Aguessy), dans le surgissement de « l’encre d’un monde à venir » (Cécile Oumhani). On y perçoit aussi la longue gestation d’un infini questionnement, l’« immense territoire du souffle » évoqué par Jean Metellus.

pen club, liberté de créer, liberté de crierCes poètes d’aujourd’hui (2), dont 41 femmes (soit bien plus qu’habituellement dans les anthologies et ouvrages collectifs où leur présence se limite parfois aux quelques noms incontournables), sont des poètes debout, qui affirment ou murmurent humblement leur « besoin de ces mots posés sur le ciel libre / comme des recommencements » (Hélène Dorion).

Autant de poèmes autant de conceptions de la poésie, pourrait-on penser. Mais ici, elles ne s’opposent pas dans de vaines querelles. Elles ne sont pas contradictoires, elles se complètent et s’enrichissent les unes les autres. Elles s’épaulent pour conserver ce qu’il faut de forces spirituelles et intellectuelles dans les ténèbres qui menacent, pour entretenir des lueurs d’espoir, « la fraternité contre la barbarie ».

La poésie est le liant qui soude ces auteurs. Véhémente, elle s’indigne, elle crie, elle lutte, mots parfois comme poings serrés et dressés, pour porter le monde et non le subir. Plus que jamais nécessaire pour ne pas perdre pied, tenir bon « tout près de l’abîme » (Guy Allix), pour faire face à la médiocrité, elle tremble ses mots, comme la vie tremble et tangue. Rappelant que le poème est un partage, elle est la matière vivante d’une communauté en lutte contre le désespoir, pour la survie d’une parole qui dise autant le monde qui nous entoure que notre univers intérieur.

Contre les censures visibles et invisibles 

Françoise Coulmin à qui le Pen Club a confié la coordination de l’ouvrage souligne que les contraintes et les pressions sont autant intimes et invisibles que sociales. Ce n’est pas un hasard si le sous-titre « contre les censures visibles et invisibles » vient éclairer et préciser le sens du projet. « À force de prudences et de censures » (Michel Baglin), le poème finit par devenir un ornement insipide et inutile, un inoffensif divertissement porteur d’oubli.

Notre époque est en effet d’une violence inouïe, vécue dans le cœur même de ce qui fait l’homme : la langue, la parole, la pensée. Plus que jamais malmenée, vidée de son sens et de sa raison d’être, la langue poétique elle-même est gagnée par la fausse parole. Vient aussi la tentation du silence. « Dans ce pays j’ai droit de me taire et d’en user largement », copie inlassablement Jean-Claude Touzeil, parodiant les cent lignes de punition d’autrefois. La poésie porte alors en elle cette résistance nécessaire, pour ne pas devenir une langue morte.

 

Liberté de créer, liberté de crier, anthologie poétique réunie par Françoise Coulmin / Pen Club français, vignette de couverture de Isabelle Clément, Editions Henry (collection Ecrits du Nord), 128 pages, 12 €.

 

Au sommaire

Dominique Aguessy, Max Alhau, Guy Allix, Gabrielle Althen, Marc Alyn, Michel Baglin, Linda Maria Baros, Linda Bastide, Jeanine Baude, Claude Beausoleil, Roxane Bellini, Claude Ber, Claudine Bertrand, Claudine Bohi, Denise Borias, Yves-Jacques Bouin, Nicole Brossard, Fulvio Caccia, Guy Chaty, Marie-Josée Christien, Sylvestre Clancier, Jean-Louis Clarac, Francis Combes, Danièle Corre, Françoise Coulmin, Maurice Couquiaud, Seyhmus Dagtekin, Chantal Danjou, Christophe Dauphin, Maggy De Coster, Philipppe Delaveau, Denise Desautels, Jean-Luc Despax, Pierre Dhainaut, Malick Diarra, Charles Dobzynski, Hélène Dorion, Giovani Dotoli, Thérèse Dufresne, Paul Farellier, Bluma Finkelstein, Jean Foucault, Bernard Fournier, Irène Gayraud, Nicole Gdalia, Françoise Geier, Nicolas Gille, Brigitte Gyr, Gary Klang, Anise Koltz, Monique W. Labidoire, Michel Lamart, Werner Lambersy, Barnabé Laye, Jean Le Boël, Françoise Leclerc, Daniel Leuwers, Philippe Mathy, Pierre Maubé, Jean Métellus, François Montmaneix, Jean-Luc Moreau, Roland Nadaus, Patricia Nolan, Jean Orizet, Pierre Oster, Cécile Oumhani, Lydia Padellec, Angèle Paoli, Jean-Baptiste Para, Laurence Paton, Jean Pérol, Max Pons, Jean Portante, Bernard Pozier, Philippe Pujas, Lionel Ray, Philippe Robert Jones, Richard Rognet, James Sacré, Annie Salager, Nohad Salameh, Jeanine Salesse, Julienne Salvat, Jean-Paul Savignac, Lambert Schlechter, Eric Sivry, Jean-Luc Steinmetz, Dominique Sutter, Frédéric-Jacques Temple, Thanh-Vân Ton-That, Jacques Tornay, Jean-Claude Touzeil, Patrick Tudoret, Suzanne Vanweddigen, Yolande Villemaire, Matthias Vincenot, Jean-Luc Wauthier, Maria Zaki.

 

Notes

(1)  Société Française des Intérêts des Auteurs
(2)  Signalons que le poète haïtien Jean Metellus est décédé juste avant la parution de l’anthologie.

Françoise Coulmin est poète et membre du Pen Club français. Elle vit en Normandie. Auteur d’une dizaine de recueils dont Pendant qu’il est encore temps (Le Temps des cerises, 2012), Chemins de traverse (Atelier de Groutel, 2014), elle a coordonné plusieurs anthologies aux éditions Le Temps des Cerises.

Sylvestre Clancier est philosophe et poète. Il est vice-président de l’Académie Mallarmé, ancien président du Pen Club et administrateur du Pen Club international. Il a publié une quinzaine de recueil dont Dans l’incendie du temps (L’Amandier, 2013).

Jean-Luc Despax est poète, essayiste et romancier, lauréat du prix Rimbaud 1991. Il préside le Pen Club français. Derniers livres parus : Des raisons de Chanter et 220 slams sur la voie de gauche (Le temps des Cerises)

Liens utiles :

Marie-Josée Christien : http://mariejoseechristien.monsite-orange.fr

Les Editions Sauvages : http://editionssauvages.monsite-orange.fr

Spered Gouez / l’esprit sauvage : http://speredgouez.monsite-orange.fr

Editions Henry : http://www.editionshenry.com

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Marie-Josée Christien est poète et critique. Elle est responsable de la revue annuelle Spered Gouez / l’esprit sauvage qu’elle a fondée en 1991. Lauréate du prix Xavier-Grall pour l’ensemble de son œuvre, traduite en allemand, bulgare, espagnol, portugais et breton, elle est présente dans une trentaine d’anthologies et d’ouvrages collectifs. Elle a publié une vingtaine d’ouvrages dont Lascaux & autres sanctuaires (Jacques André Editeur), Conversation de l’arbre et du vent (liste de référence du Ministère de l’Education Nationale en 2013, Tertium éditions), Les extraits du temps (Les Editions Sauvages), Aspects du canal (Sac à mots éditions), et en 2014 aux Editions Sauvages, Temps morts (préface de Pierre Maubé) et Petites notes d’amertume (préface de Claire Fourier).

Un commentaire

  1. « présence du lieu, être du lieu même
    la poésie dévoile tous les ici »
    Philippe Etienne Moulard
    un florilège représentatif de la poésie du dernier et du nouveau siècle

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