LES YEUX DE LA PAROLE OU L’HISTOIRE D’UNE HISTOIRE

Mardi 2 avril, en partenariat avec les Amis du Monde Diplomatique et l’Université Rennes 2, l’Arvor a diffusé Les Yeux de la parole. Réalisé par Jean-Marie Montangerand et David Daurier, ce documentaire relate l’expérience d’une classe de collégiens aixois qui assiste à la création d’un opéra en langue arabe. Cette œuvre, inspirée de fables millénaires réécrites par Fady Jomar, un poète syrien en exil, exalte les liens entre les peuples dans l’Histoire.
Nous avons rencontré les documentaristes et le poète qui nous ont éclairés sur le sens qu’ils donnent à leurs œuvres respectives.

yeux parole

En s’intéressant à la création d’un opéra en langue arabe sous le regard d’élèves d’un collège français, Les yeux de la parole approche autant la question de la création des œuvres que celle de leur transmission. D’où viennent les histoires ? Comment ont-elles voyagé ?

C’est l’histoire d’une histoire

Au cœur du documentaire de Jean-Marie Montangerand et David Daurier se trouve un opéra en cours de création. Étonnamment, le parcours de cette œuvre nous ramène à des temps immémoriaux.

Intitulé Kalîla wa Dimna, l’opéra est mis en scène en 2016 par le Palestinien Moneim Adwan à partir d’une réécriture par le Syrien Fady Jomar du recueil du Perse Ibn-al-Muqaffa composé il y a… plus de 1200 ans. Lui-même fut grandement inspiré du Panchatantra, recueil indien de contes et de fables animalières, rassemblé des siècles plus tôt et qui inspira également « notre » Jean de La Fontaine. Tout ici semble histoire d’écriture et de réécriture, de langage et de traduction, d’interprétation et d’actualisation.

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Kalîla wa Dimna, fables et contes écrites par Ibn al-Muqaffa vers l’an 750.

« Lorsqu’on connaîtra l’ouvrage, on sera assez enrichi pour se passer de tout autre. Si on ne le connaît point, on ne pourra en tirer profit et l’on sera comme cet homme de la fable qui, une nuit, jeta dans le noir une pierre, sans savoir où elle tombait, ni pourquoi il avait fait ainsi ». Ibn Al Muqaffa à propos du Kalila wa Dimna

Les fables présentes dans Kalîla wa Dimna (VIIIème siècle) — à la manière de celles de La Fontaine — sont conçues comme des leçons de vie et dénoncent, sous couvert de leur apparence triviale, les travers humains et la société de leur temps. En 2016, ce sont des collégiens de la banlieue d’Aix-en-Provence qui découvrent ces œuvres millénaires dans une forme modernisée.

Le cheminement des récits à travers les âges, les époques et les peuples, c’est ce que le documentaire Les Yeux de la parole cherche à représenter. Pour se faire, il se positionne tantôt dans l’œil des élèves, tantôt en spectateur des musiciens, acteurs et metteurs en scènes de l’opéra co-écrit par Fady Jomar.

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Kalîla wa Dimna, opéra écrit par Fady Jomar en 2016.

Le poète

Fady Jomar est un poète syrien exilé au Liban, en Turquie et enfin en Allemagne pour fuir le régime de Bachar el-Assad. En 2016, alors qu’il travaille comme cuisinier à Berlin, Moneim Adwan lui propose d’adapter pour un opéra certaines fables de Kalîla wa Dimna, fleuron de la littérature moyen-orientale. Fady Jomar accepte la réécriture, à une condition toutefois : que l’opéra soit une version revisitée de ces fables historiques.

Pour lui, intemporelles, ces œuvres peuvent et doivent être adaptées au contexte contemporain : « C’est une manière pour moi de dire que ce qui est arrivé dans l’Histoire continue d’arriver maintenant. Peut-être que les outils ont changé, les moyens ont changé, mais les mêmes événements surviennent ». Disant cela, Fady Jomar pense évidemment aux crimes perpétrés par le pouvoir syrien contre son peuple. En effet, l’histoire que le poète décide de réactualiser est celle d’un roi, d’un écrivain et du meurtre d’un peuple. Difficile de ne pas voir les liens entre fictions et réalité.

kalila wa dimna

En réécrivant l’œuvre plutôt qu’en la traduisant mot à mot, le poète l’adapte à son temps et à son public : « Contrairement à l’œuvre originale, je ne voulais pas mettre en scène des animaux. Les animaux ont servi de masque à l’auteur, car il avait peur d’être tué. Nous, n’avons plus peur. Alors nous n’avons plus besoin de masques, nous écrivons ce que nous voulons ».

« Il est écrit que des gouttelettes de sueur perlent sur le front de la parole,

Et que cette parole transforme les rêves des gens en encre bleue étalée sur des feuilles.

Il est écrit que celui qui adore son pays donnera de la chaleur protectrice à ses enfants. » Fady Jomar, Kalîla wa Dimna, scène 9 (2016)

Les murs de vent

Les yeux de la parole évoque donc ces histoires qui s’actualisent en permanence, au gré de l’Histoire, comme l’expriment Jean-Marie Montangerand et David Daurier, les deux réalisateurs du film : « La finalité de notre film n’est pas de faire découvrir cet opéra, mais de contempler la résonance que l’actualité donne à des histoires écrites il y a plus de mille ans ». Une partie du mystère de leur transmission, malgré les frontières — qu’elles soient physiques ou linguistiques —, est percée à jour par le film.

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Quels liens toutefois pourraient se tisser entre des collégiens français et l’opéra écrit par Fady Jomar ? Les thématiques historiques et politiques de l’œuvre, racontées et chantées en langue arabe par des acteurs étrangers… autant de frontières « infranchissables » entre une œuvre et son jeune public. Ce sont ces frontières que les professeurs et les médiateurs, sous l’œil de la caméra, vont chercher à déconstruire.

« Comment cette histoire est arrivée jusqu’à vous ? Elle a fait comme le personnage de l’histoire, elle a traversé les frontières et traversé les passages piétons. » Les yeux de la parole

 

Ils se servent pour cela autant d’enseignements formels (analyse de fables, cours d’Histoire, de Géographie) que de liens préexistants entre les élèves et l’œuvre, cherchant à piquer leur curiosité. Beaucoup d’enfants de la classe ont des origines maghrébines ou orientales que l’école ou leur famille ne leur ont pas offert d’explorer ; si bien qu’ils ignorent tout de cette autre culture. Certains se montrent même incapables de retrouver leur pays d’origine sur une carte du monde.

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Jean-Marie Montangerand (co-réalisateur) voit son expérience dans cette classe de collège comme un révélateur d’une culture française en repli : « La culture arabe est une culture dont on les distancie. Beaucoup de parents refusent d’apprendre cette langue à leurs enfants. Il y a des enfants qui connaissent la langue arabe, mais n’osent pas l’employer en classe, car ils en ont honte, parce qu’on stigmatise cette langue et cette culture ».

Au cours du film, nous assistons à la transformation progressive de cette ignorance en curiosité, jusqu’à la rencontre virtuelle organisée entre la classe et Fady Jomar, où les regards se tendent et les questions fusent. Ce sont d’abord des questions maladroites : « — Pourquoi vous avez choisis l’Allemagne ? (…) Vous avez pris l’avion ou vous êtes partis à pied ? ». Puis d’autres, davantage en lien avec l’œuvre : « — Pourquoi vous êtes partis en prison ? » ; « Est-ce qu’il y a un lien entre vous et Chatraba [personnage du livre] ? ». Cette rencontre, comme d’autres qui ponctuent le film, révèle à la fois le fossé entre les hommes et la possibilité de franchir ce gouffre, de créer des ponts ; tout en laissant libre le spectateur de penser si cette approche scolaire peut s’avérer réellement efficace.

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Dans un film qui ne cherche pas à convaincre de la grande réussite de l’opéra, ou de l’initiation culturelle scolaire, nous assistons en réalité à la mise en lumière du voyage spatial et temporel des œuvres, des histoires qu’elles contiennent. Le récit du film est celui des histoires qui se ressemblent et se déplacent, malgré les frontières humaines qui font rempart à leur voyage.

« Si vous tuez un poète, mille chansons lui survivront », Fady Jomar.

Profondément lumineux, Les yeux de la parole nous parle donc, sans lyrisme, d’ouverture à l’Autre, ainsi que de rendre à tous les langages (français, arabe, musique, images…) leur naturel pouvoir de circulation. David Daurier (co-réalisateur) nous livre d’ailleurs que « le premier titre qu’on avait choisi c’était Les Murs de vent. C’est un terme tiré d’une poésie de Fady Jomar, qui signifie : les frontières invisibles qui font que les textes, les idées, les mots peuvent traverser les frontières… mais les hommes non. ».

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Les prochaines projections en présence de l’équipe du film.

Le blog du film.

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