Après ses récents films Le Président, portrait de Georges Frêche, Paris a tout prix, chronique d’une bataille électorale pour conquérir la mairie parisienne, qui ont su recevoir un écho favorable, Yves Jeuland revient avec un nouveau documentaire intitulé Les Gens du Monde ou comment le spectateur se retrouve plongé au sein de la salle de rédaction du célèbre quotidien du soir.

 

Yves Jeuland aime raconter des histoires qui proposent au spectateur de comprendre les rouages du pouvoir. Des pouvoirs souvent trop lointains pour être aisément cerné dans la complexité de ses enjeux. Toutefois, prendre comme support pour son nouveau projet le journal Le Monde ne paraît pas très excitant. En effet, le réalisateur est avant tout connu pour ses puissantes idées de matériau documentaire. De fait, qui à part lui aurait eu pour volonté de dresser un portrait de Georges Frêche, homme politique local, ancien maire de Montpellier, président controversé de la région Languedoc-Roussillon ? Qui aurait voulu mettre en image une lutte pour une mairie, si importante soit-elle, alors que le documentaire politique s’attache à représenter plutôt une élection présidentielle ?

Ce choix du Monde apparaît, alors, surprenant voire facile, tant ce quotidien connu de tous (pas loin de 1,9 million de lecteurs) est un poids lourd de la sphère journalistique hexagonale (environ 300 000 exemplaires tirés par mois) et qu’il fut l’objet de nombreuses enquêtes (citons, entre autres, le carton de La Face cachée du Monde). Où pourrait donc être la singularité de ce nouveau film ? La réponse est finalement assez simple. Elle se trouve entre les lignes d’une construction de l’État démocratique théorique.

En regardant au plus près la filmographie du réalisateur, on constate qu’elle transpire la passion de l’homme politique. Ce sentiment n’est pas galvaudé quand on comprend que ces personnes ne sont rien d’autre que les (supposés) garants, au travers de leurs fonctions exécutives et législatives, des fondations de la démocratie. Finalement, derrière le format pris par ses films, Yves Jeuland traite avec passion du régime démocratique. Et avec l’exécutif, le législatif et le judiciaire, le quotidien Le Monde constitue un marqueur supplémentaire du pouvoir, cette célèbre quatrième roue du carrosse qui apporte le contrepoids nécessaire au bon fonctionnement d’un État démocratique. Ce quatrième (contre-)pouvoir mérite donc d’être analysé comme tel. Si Les Gens du Monde semble sacrifiable sur l’autel de la facilité, il n’en demeure pas moins qu’il fait suite logique aux plongées passées et apparaît pleinement sincère. Une cohérence anime le brassage thématique de la filmographie d’Yves Jeuland. Tant mieux.

Mais ce documentaire Les Gens du Monde n’offre-t-il qu’une banale descente dans les rouages du quotidien ? Le titre donne des clés et, rapidement, une question émerge : Le Monde sera-t-il le sujet principal du film ? En pratique, on est tenté de répondre par la négative. À travers ses anciens projets, il faut se rendre à l’évidence que jamais le cinéaste n’a voulu s’aventurer sur des supports gigantesques. Il y a comme une recherche évidente d’une échelle beaucoup plus mesurée – sans doute plus facilement identifiable, maitrisable et proche du spectateur. Ici, ce que souhaite montrer le réalisateur n’est pas tant le statut du journal ni même son fonctionnement opératique, mais bel et bien les journalistes – ces hommes, ces femmes, jeunes et moins jeunes. Le titre aurait pu alors s’enrichir d’un point d’interrogation et s’intituler Qui sont les gens du Monde ? Cela n’aurait choqué personne. Dans ce cadre, certains moments ne peuvent que se focaliser sur certains membres de la cellule journaliste. Inutile de donner des noms ou de lister leurs engagements, valeurs ou pensées, sous peine de faire office de catalogue bête et, sans aucun doute, méchant. L’essentiel est ailleurs.

Grâce à une représentation multiple de séquences de travail, le spectateur se rend compte de la pluralité des opinions qui anime et construit ce journal engageant des ressources humaines nombreuses, parfois antagonistes, peut-être énervantes, mais toujours constructives. La cause commune est bien plus puissante que l’individualisme professionnel. Ces Gens du Monde ne font qu’un, car unique conclusion d’une réunion d’esprits qui discutent et, ensemble, créent une puissante dynamique.

Ce parti-pris dans le discours cinématographique est respectable mais ne peut qu’apparaître insuffisant dans le cadre d’un documentaire traitant un matériau aussi riche. Yves Jeuland le sait ; il ne peut ni ne doit se cantonner au recoin théorique d’une conférence de rédaction. Journaliste et journalisme, rédaction – un ternaire bien plus complexe. Aussi, au gré de certains plans significatifs, le réalisateur arrive-t-il à mettre en lumière une certaine difficulté inhérente à la profession. En pratique, une séquence au montage dynamique, mais néanmoins tout ce qu’il y a de plus basique dans son découpage cut, offre de bien rendre compte de la fatigue extrême d’hommes et de femmes sans cesse sur le qui-vive pour ne pas se laisser déborder par la masse de données à traiter. Mais c’est, avant tout, un plan qu’il faut mettre en exergue. Assis devant une devanture de magasin, de nuit, seul, visiblement exténué par une journée de travail harassante, le journaliste se retrouve minuscule dans un espace qu’il doit pourtant scruter. Le cadrage est, ici, exemplaire et fait particulièrement sens. Le journaliste est perdu. Mais le geste de cinéma est fort. Cerise sur le gâteau, une lueur d’empathie peut même se créer à ce moment précis. Celle-ci n’était pas attendue. Elle est, pourtant, là. Derrière ce soubresaut, c’est toute la finalité du film qui est atteinte : le portrait humain est palpable.

Cependant, un seul plan n’a jamais pu sauver un métrage entier. Et c’est bien un reproche que l’on pourrait formuler, voire asséner, à ces Gens du Monde. En effet, cette image, si réussie soit-elle, n’arrive pas à cacher une certaine vacuité présente à l’intérieur du corps filmique. La faute en revient à un désir absolu d’exhaustivité. Si la démarche est belle, il faut reconnaître qu’à force de vouloir cibler plusieurs options, le projet n’arrive plus à être convaincant et tire dans le vide. Le titre, au final, se révèle mensonger. Ainsi, le spectateur se retrouve à la fois plongé dans une conférence de rédaction, dans une réflexion entre deux personnes écrivant un article, dans un questionnement quant au statut de journaliste, dans un traitement d’un événement – et pas n’importe lequel : la course à l’élection présidentielle.

Si tout se trouve être passionnant et cohérent sur le papier, aucune de ces prédispositions n’est traitée en profondeur. Tout juste a-t-on le droit à quelques brèves paroles énoncées presque gratuitement s’échappant à l’image suivante, à de fugaces moments d’échanges trop vite expédiés dans leur conclusion ou à un rare contre-champ – certes, d’une belle puissance –  sur la traque de la personnalité politique et ce qu’elle provoque sur le métier.

Cela est bien trop peu pour un documentaire aspirant à explorer la densité du quatrième pouvoir. Pour que les enjeux soient correctement brassés, il aurait fallu que le film dure bien plus que 1h22. Il aurait fallu, également, davantage travailler ce montage beaucoup trop linéaire et facile pour que les enchainements fassent bien plus sens. Dans Les Gens du Monde, les séquences ne font que se suivre et se ressemblent presque trop, car tout est filmé sur le même plan. Il manque des choix forts autant en terme de scénario (moins de thèmes) que de mise en scène (à chaque direction sa profession de foi en terme de représentation) afin que le film garde la puissance recherchée et seulement… entrevue. En matière de questionnement journalistique, on préférera s’entretenir avec des métrages de fiction tels que Les Hommes du Président d’Alan J.Pakula, Network de Sidney Lumet, Révélations de Michael Mann – pour ne citer que ces trois immenses cinéastes – ou une série comme l’exceptionnelle The Wire créée par David Simon avec sa cinquième et dernière saison.

L’humain, pourtant si précieux, ne peut donc plus prendre la place qu’il mérite et ce manque questionne l’identité réelle du moteur des Gens du Monde. Certes, si les raisonnements restent en suspens et les thématiques sont effleurées, le métrage aura, au moins, le mérite de plonger par excès de bonne volonté dans cet univers parfois impitoyable. Néanmoins, quelques plans posent problème et viennent interroger l’enjeu implicite du documentaire. Pourquoi obstruer le film de trop nombreux plans de coupe sur le bâtiment qui abrite le journal ? Pourquoi étirer les instants où la rotative se met en branle ? Le cinéaste a-t-il envie de consacrer à outrance ce média précis ? Une telle approche formelle apparaît, en tout cas, quelque peu déplacée. À cause de ce choix des images, Les Gens du Monde perd de sa consistance humaine, car ce ne sont plus les journalistes qui sont les acteurs. Appréhender ces plans comme le résultat d’un travail humain et collectif serait une erreur. En appuyant avec une telle force, Yves Jeuland change de discours et veut poser un nom derrière ces gens. Et il ne peut y avoir qu’un : Le Monde. C’est bel et bien le journal qui devient personnage principal. Le spectateur se retrouve in fine devant un objet aux limites de la vulgaire hagiographie où la célébration du titre ne peut pas rendre compte de la complexité des hommes et des femmes qui le compose. Ces derniers, par conséquent, disparaissent. Le Monde est bien trop puissant.

Les Gens du Monde constituait, sur le papier, un projet intéressant, cohérent et ambitieux. Il s’est perdu en route jusqu’à s’arrêter dans le garage de la facilité. Le genre du documentaire mérite bien mieux.

Date de sortie 10 septembre 2014 (1h22min)
Les Gens du Monde Yves Jeuland
Avec Didier Pourquery, Abel Mestre, Thomas Wieder
Genre Documentaire
Nationalité Français

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom