Goûtons voir, oui oui oui. Goûtons voir, si si si… Tout le monde connaît la chanson des Chevaliers de la Table ronde. Mais que diable chantent ces Chevalières de la table ronde ? Un hymne à la liberté et l’égalité pour les femmes entonné par des féministes finistériennes qui témoignent de leur combat au sein du Planning familial. Face à la caméra de Marie Hélia. Rencontre avec la réalisatrice finistérienne.

 

Unidivers : Quelle est la genèse des Chevalières de la table ronde ?

Marie Hélia : Tout a commencé en 2011 quand le Planning familial de Brest me contacte pour collecter le témoignage des fondatrices de l’antenne finistérienne. Ces femmes ont autour de 80 ans, et il s’agit de ne pas perdre trace de ce passé de luttes. La rencontre avec elles m’a persuadée qu’il fallait aller au-delà de l’archivage, qu’il y avait matière à un film. Elles ne parlent pas seulement du passé. Elles ont une vitalité incroyable et leurs yeux pétillent d’optimisme, sans pour autant se reposer sur leurs lauriers avec nostalgie. Elles clament aussi qu’il ne faut pas baisser les bras et se contenter de penser que les acquis d’hier suffisent à rendre les femmes d’aujourd’hui indépendantes et libres. C’est une réponse à toutes celles qui clament avec insouciance : “je ne suis pas féministe, je suis féminine !”

U. : Et après ?

M.H. : J’ai voyagé dans le monde des femmes, relu les classiques, Simone de Beauvoir, Elisabeth Badinter, Gisèle Halimi, etc. Il aura fallu trois ans pour que le film voie le jour, depuis l’écriture jusqu’au montage. Il se compose essentiellement d’interviews cadrées de la même manière, avec la même distance, afin de mettre toutes ces femmes au même niveau d’égalité – il n’y a pas un témoignage plus important que d’autres. Le choix sobre du cadre fixe amène le spectateur à ouvrir grand les oreilles pour ne pas perdre une miette de leurs propos. Je ne voulais pas faire comme Lam Lê dans le traitement de Công Binh, la longue nuit indochinoise qui zappe sans arrêt d’un témoin à l’autre, avec une caméra qui ne se pose pas. Il en résulte l’impossibilité de « dégager l’écoute » comme dit Raymond Depardon.

U. : Ces interviews dans Les Chevalières de la table ronde sont précédées d’une séance de maquillage. Pourquoi la montrer ?

chevalières table ronde,_marie_heliaM.H. : Nous sommes là dans un long métrage qui se distingue d’un documentaire. Tous les artifices du cinéma sont utilisés : projecteurs, réflecteurs, etc., et le maquillage aussi. D’autant plus que les prises de vue se font à un mètre, il faut donc tout mettre en œuvre pour ne pas altérer la beauté de ces visages ridés. Les trouver intelligentes, çela va de soi ; montrer leur beauté, c’est aussi important. Une forme d’hommage à ces femmes qui ont passé des heures à écouter les autres et qui, à leur tour, vont être écoutées.

U. : Les interviews de scène sont intercalées avec une femme portant un masque de gorille…

M.H. : C’est en référence aux Gorilla Girls, ces féministes américaines radicales, adeptes de l’agit-prop, qui pointent non sans humour le déficit de la présence d’artistes féminines dans le monde de l’art, en portant un masque de gorille. Je lui ai donné le nom de Rosa Bonheur, une des premières femmes peintres du 19e siècle. C’est elle qui matérialise le pont entre les générations, entre les luttes d’hier et d’aujourd’hui.

U. : Stupeur des passants de la rue de Siam quand ils la voient déambuler dans la ville !…

M.H. : Figurez-vous que pendant l’écriture du scénario – où tout est possible – j’avais envisagé de partir la filmer à New York ! La réalité du financement est briseuse de rêves. C’était chic de dire pendant six mois que j’allais tourner à New York ! C’est aussi ça le cinéma, rêver pour faire rêver les autres. Un jour, je tournerai à New York.

U. : Pourquoi la Table ronde ?

M.H. : Les femmes ont toujours une table dans les pattes : à langer, à repasser, à débarrasser… J’ai eu envie de reprendre le code de la table ronde avec les chevaliers – des types qui se prennent au sérieux autour. Ces femmes  avaient aussi un combat à mener, basé sur le dialogue. Autour d’une table. J’ai confié la réalisation de celle-ci à Anne-Lise Nguyen, artiste basée aussi dans le sud Finistère. On la voit au début du film, çà montre le processus de création.

U. : Vous avez confié la partition musicale à Laetitia Shériff…

M.H. : Et oui, c’est un film de femmes. On en voit d’autres formidables : une grutière sud-africaine, une Concarnoise qui a créé l’Abri côtier pour accueillir les femmes en difficulté… Elles ont toutes une joie, une gaîté communicative. Loin des poncifs qui font croire à certains que « si on parle féminisme, çà va plomber la soirée ».

U. : Mais au générique des Chevalières de la table ronde figure tout de même un homme : Olivier Bourbeillon !

M.H. : Et quel homme ! Mon producteur préféré avait créé Paris-Brest Productions pour que vive Microclimat, ma fiction tournée en 2007. L’expérience a réussi. Ici, nous avons exploré d’autres pistes, et tenté le crowdfunding. Au-delà de l’apport financier, c’est aussi un bel outil de communication qui fédère un groupe de supporters, d’ambassadeurs du film.

 U. : Le public breton vous suit-il ?

M.H. : Vous savez, il apprécie ce qui se tourne près de chez lui. Mais les exploitants sont encore un peu frileux pour garder le film, toute une semaine par exemple. Ils sont sur un schéma “film breton = film à débat”’. Mais les programmateurs y viendront un jour. Rêvons un peu : 3 millions d’habitants, alors pourquoi pas 100 000 entrées en Bretagne !

Propos recueillis par Marie-Christine Biet

Les Chevalières de la table ronde
Liberté, Sexualités, Féminisme
50 ans de luttes pour les droits des femmes
Produit par Paris-Brest Productions

23 octobre 2013

N.B. : Les Chevalières de la table ronde bénéficie du soutien de la Région Bretagne, en coproduction avec Fée Clochette Production, Tébésud, TVR & Ty télé, en association avec le Planning Familial du Finistère et l’aide de : Conseil Général du Finistère, Ministère de la Cohésion sociale et des droits des femmes, Ville de Brest, Procirep – Société des Producteurs et l’Angoa.

mc.biet [@] unidivers .fr Architecte de formation, Marie-Christine Biet a fait le tour du monde avant de revenir à Rennes où elle a travaillé à la radio, presse écrite et télé. Elle se consacre actuellement à l’écriture (presse et édition), à l’enseignement (culture générale à l’ESRA, journalisme à Rennes 2) et au conseil artistique. Elle a été présidente du Club de la Presse de Rennes.

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