Les baigneuses. Elles discutent, se baignent, jouent du ballon ou attendent le soleil. Elles viennent d’un temps situé entre 1984 et 1994. Pendant 10 ans, le peintre espagnol Mariano Otero s’est appliqué à dessiner, peindre et sculpter ce thème. Dans un livre publié aux éditions La Part Commune, cette sélection de corps charnus enveloppés de paysages bretons rappelle le talent de l’artiste disparu le 9 juillet 2019. Le chercheur français spécialiste de l’imagerie numérique médicale Jean-Louis Coatrieux, en charge des textes et ami proche du peintre, nous parle de Mariano Otero et de ses baigneuses.

mariano otero les baigneuses
Mariano Otero (1942, Madrid – 2019, Rennes)

Arrivé en France à 14 ans (1956), Mariano Otero était connu des Rennais. Venu rejoindre son père Antonio Otero Seco, écrivain, poète et journaliste espagnol républicain contraint à l’exil en 1947 afin de fuir le régime de l’Espagne Franquiste, le futur peintre avait fait de la capitale bretonne sa ville d’adoption. Le plus breton des espagnols possédait et possède encore une image forte à Rennes. « Parallèlement à son travail de peintre, il a toujours soutenu des associations qui luttent contre la discrimination et pour la paix. Il était très engagé », souligne Jean-Louis Coatrieux. Militant et attaché à la promotion de la culture espagnole, la mémoire de la Guerre civile et de l’exil républicain, il fonde le Cercle culturel espagnol de Rennes en 1973, devenu le centre espagnol de Rennes en 1999, et le Centre culturel espagnol de Rennes en 1999.

Plus qu’il ne la peignait, Mariano Otero sculptait la femme. Son visage et ses courbes, ses expressions et ses attitudes. Il sculptait le corps féminin tel qu’il voulait le représenter sous diverses formes : portraits, femmes aux cafés, danseuses de tango, etc. Ses premiers tableaux à l’empreinte espagnole portent la trace de son passé et de son déracinement. Les expressions sont graves, les compositions austères. Cependant, dans les années 80, il passe à la légèreté des baigneuses dinardaises. Que signifient ces corps imposants ?

« Ces teintes différentes, cette diversité des perceptions qu’elles provoquent, ces motifs répétés, cette absence d’horizon portent sa marque », Les Baigneuses, Mariano Otero, p.75

Sur les plages de Bretagne que Mariano Otero arpentait le plus souvent en famille, il est un temps et des couleurs que les Bretons reconnaîtront. Malgré le ciel ombragé, les compositions sont lumineuses et teintées de douceur. On ne voit que très peu le paysage, mais le soleil transperce les nuages grisonnants et réchauffe les corps. Ils sont au centre de tout. Le bleu et le rouge s’ajoutent aux couleurs sombres et apportent chaleur et plénitude. C’est ce qu’il recherchait.

Un an après sa disparition, le livre Les baigneuses, Mariano Otero sort aux éditions La Part Commune. Celles-là même qui avaient publié Tango-Monde en 2010, aujourd’hui épuisé. « Nous avons finalisé le livre à quatre, avec Marie-Alice et ses filles. Faire vivre l’œuvre de Mariano Otero est important, non seulement aujourd’hui, mais aussi pour demain ». En fouillant dans ses souvenirs, Jean-Louis Coatrieux parle de l’artiste et de ses baigneuses en tout simplicité. Quand elles sont nées, il était venu « le temps des couleurs » pour Mariano Otero.

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Jean-Louis Coatrieux

Unidivers – À quand remonte votre rencontre avec Mariano Otero ?

Jean-Louis Coatrieux – Cette histoire remonte à longtemps (rires). Mariano disposait d’un atelier ouvert aux amateurs de peinture à la MJC du Grand Cordel et j’organisais un club de poésie-théâtre dans la salle à côté. D’un côté, vous aviez une salle silencieuse, et de l’autre, une salle bruyante où des musiciens venaient parfois nous voir. Aucun bruit n’émanait de cette pièce à côté de la nôtre, je suis allé voir par curiosité et je suis tombé sur ce cours de peinture. C’était ma première rencontre avec Mariano Otero. Une rencontre formidable autant pour moi que pour lui, je pense (rires).

Nos activités étant très différentes, la vie nous a conduit sur des chemins différents pendant quelques années, mais tout était réuni pour qu’une amitié de longue durée naisse. Je me sens notamment très proche de l’Espagne, l’Amérique latine et de cette culture – sa musique et ses peintures.

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Unidivers – Le livre Les Baigneuses, Mariano Otero est loin d’être votre première collaboration avec le peintre. Vous avez notamment travaillé ensemble sur Tango-Monde (2010).

Jean-Louis CoatrieuxTango-Monde est effectivement la première publication commune de ce que l’on définit comme un « Beau-Livre ». De la prose poétique accompagnait ces œuvres. Cependant, Mariano a illustré la quasi-totalité de mes livres. Au début de notre amitié, nous sommes partis une semaine sur les terres de mes parents dans les Côtes d’Armor, à l’intérieur des terres. C’est d’ailleurs le titre de mon second livre resté dans les cartons pendant des années. Il est illustré des aquarelles que Mariano a réalisé pendant le séjour. Des dessins de paysages, ce qu’il ne faisait jamais.

Pendant ce séjour, nous avions parcouru les lieux de mon enfance. Quand un endroit lui plaisait, il s’arrêtait et réalisait une aquarelle. Voir Mariano Otero commençait un dessin était exceptionnel… On était débout, dehors, avec un temps pas toujours facile, et il dessinait les premières lignes avec les têtes des allumettes. Je les allumais et cassais la tête avant de lui donner pour qu’il s’en serve de fusain et fasse une première esquisse, les couleurs venaient ensuite. En quelques lignes, il savait faire ressortir l’essentiel de ce que l’on voyait.

De Madrid à Dinard, le catalogue de l’exposition rétrospective à la Villa « Les Roches Brunes » (2012), abordaient les grandes phases de sa peinture, mais l’éclairage était plus concentré. Nous parlions depuis longtemps de réaliser un livre rassemblant une partie de ses baigneuses dans l’esprit de Tango-Monde. Le format est différent, plus grand et vertical, comme Mariano le souhaitait.

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© Laurent Guizard

Unidivers – Mariano Otero s’est chargé de la sélection des œuvres. Sur la première page, vous déclarez que « retrouver ses œuvres reste un exercice difficile pour un peintre ». De quelle manière les a t-il sélectionnées ? S’attachait-il à des éléments en particulier ?

Jean-Louis Coatrieux – Mariano s’occupait toujours du choix des œuvres. Je commençais à écrire les textes une fois les œuvres sélectionnées en séquence. Je prenais le relais au moment de l’ordonnancement du livre. Nous plaisantions d’ailleurs beaucoup à ce sujet. Quand il ne voulait pas faire quelque chose, il me répétait : « j’ai fait mon travail, maintenant tu fais le tien » (rires).

Il était important pour lui que la sélection soit représentative de la pluralité des techniques développées dans les baigneuses (huile, pastel, gouache, dessins à la plume ou au crayon, aquarelle, linogravure, sérigraphie et sculpture) et que l’on trouve une représentativité de la femme dans ses multiples attitudes et expressions sous des ciels différents : joyeuse, étendue sur le sable, discutant entre amies, etc. La sélection devait montrer une certaine réalité et la grande diversité de la palette de couleurs. Les baigneuses sont toutes ces femmes que l’on voit à la plage.

Après le choix des œuvres, Mariano a pu accompagner le livre jusqu’à l’arrangement de celles-ci et la validation des textes. Cependant, il n’a pas pu participer à la composition des pages en collaboration avec l’éditeur. La mention de la technique et la taille de chaque œuvre était également importante pour lui, mais aucune légende ne figure sous les tableaux, car il nous a quitté avant… Retrouver les peintures s’avérait trop compliqué.

« Les baigneuses, comme les nus, les portraits, les scènes de cafés, ceux de sa jeunesse, aux tons sombres, tourmentés, très espagnols, encore par certains côtés, s’inscrivent dans son histoire personnelle, dans un cycle », Les baigneuses, Mariano Otero, p. 10

Unidivers – Les baigneuses marque un changement dans l’oeuvre de Mariano Otero. Lors d’un entretien avec Bérengère Toulemont, il déclare « Ces baigneuses sont plus gaies, plus colorées, les couleurs se sont réchauffées vers la couleur, vers une peinture un peu plus souriante. Je pense que ma peinture était austère avant, car je vivais douloureusement, au fond de moi, ma situation d’exilé. Quitter son pays à l’âge de 14 est difficile » (Marie-Claire, mars 1992). Vous a t-il personnellement parlé de cette période ?

Jean-Louis Coatrieux – Mariano n’a pas eu une histoire facile. Quand il a commencé à se faire connaître à Rennes, sa peinture était obscure, avec un côté très espagnol. Mais, il a aussi connu le bonheur avec sa rencontre avec Marie-Alice et la naissance de ses deux filles, Olga et Maruja. Cette période sombre a alors laissé la place à un temps plus heureux. Il a peint son épouse et parallèlement aux portraits, il réalisait beaucoup de nus. À l’image de ses précédentes peintures, ses nus demeuraient sérieux, mais ce thème a servi de transition, d’évolution vers la joie de vivre. L’obscurité a peu à peu été abandonnée au profit de couleurs plus chaleureuses, une palette que l’on retrouve dans Les baigneuses.

Il a toujours été lié à l’Espagne et à l’histoire de ses parents, mais les baigneuses ouvrent un nouveau volet, celui du bonheur. Toute la famille était réunie à Rennes au moment où il a commencé la série. Elles traduisent la paix et la sérénité intérieures du peintre. Intituler le texte introductif « Le temps des couleurs » est une manière d’aborder cette évolution. Les baigneuses ont également révélé Mariano et lui ont apporté la reconnaissance de la communauté artistique.

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© Laurent Guizard

Unidivers – Les corps sont plus charpentés, tout en rondeur. De petites têtes – dont on n’aperçoit que très peu les expressions – surplombent des corps de géants. Les formes voluptueuses ne sont pas sans rappeler les Vénus primitives, comme la célèbre Vénus de Willendorf (Paléolithique supérieur), symbole de la féminité et de la fertilité.

Jean-Louis Coatrieux – Mariano a toujours peint des formes généreuses et il a poussé ses courbes à l’extrême avec les baigneuses. C’était un peu comme une révélation pour lui. Ce rapprochement avec les sculptures primitives est tout à fait cohérent avec la période. Au moment où il peint les baigneuses, les filles de Mariano sont nées. Il est arrivé qu’on lui reproche cette représentation des corps, mais il s’est toujours défendu en expliquant que c’était une création et la liberté du peintre de choisir les proportions.

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© Laurent Guizard

Unidivers – Un texte aborde particulièrement son amour pour les maîtres de la peinture, notamment Pablo Picasso. Stylisation de la figure, formes, beaucoup de points communs. Plutôt que de parler d’influences, vous préférez le mot « affinités ».

Jean-Louis Coatrieux – Quand Pablo Picasso a peint les baigneuses de Dinard ou même de Biarritz, le style était différent, mais les amateurs ont établi des liens, comme ils ont pu le faire avec un autre peintre et sculpteur colombien Fernando Botero. Mariano n’a jamais caché sa fascination pour Picasso. Parmi tout ceux qu’il admirait, il était le peintre espagnol qu’il plaçait au plus haut. Sans parler d’influences directes, il s’agit plus de sensibilités et d’intérêts artistiques communs.

Il est arrivé ce temps des couleurs dans la vie de Mariano Otero. Il en avait besoin. la plénitude rayonne dans sa peinture.

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Une exposition à l’Opéra de Rennes était initialement prévue d’avril à mai 2020, mais la crise sanitaire a malheureusement empêché son ouverture. « Le livre était une manière de rendre hommage à Mariano Otero, mais l’exposition aussi. Nous espérons une ouverture en 2021 »...

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Les Baigneuses, Mariano Otero. Textes de Jean-Louis Coatrieux, Éditions La Part Commune, juin 2020, 75 pages. ISBN : 978-2-84418-396-5, 29€90.

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