Prendre en charge la parole de la génération dite « Y » est nécessaire. Surtout au moment où la société semble se polariser autour de fractures et conflits intergénérationnels. Le premier livre de la jeune auteure Léa Frédeval, Les Affamés : chroniques d’une jeunesse qui ne lâche rien, avait cette ambition. Mais quelques miettes ont rarement fait un bon repas…

Une judicieuse idée…

Jamais plus qu’aujourd’hui le discours du « vieux con » n’a trouvé autant de résonance dans notre société. Les « c’était mieux avant » et autres « ah, les jeunes d’aujourd’hui !… » ne sont plus réservés au comptoir des bars ou aux repas de famille dominicaux, mais s’invite désormais dans le discours politique et médiatique. Montrer du doigt les jeunes pour  leur supposées fainéantise et légèreté est devenu un sport national auquel s’essayent nombre de politiciens et politiciennes. Certains vont jusqu’à (se) demander si le chômage des jeunes, bien qu’inquiétant,  ne serait pas un tantinet leur faute?

Pour une partie des générations précédentes qui n’a pas eu autant de mal à trouver un emploi et pour qui études rimait avec travail, la chose est entendue. Bien sûr que les jeunes ont une part de responsabilité dans ce qui leur tombe sur le coin du nez. Dans ce contexte où, comme beaucoup d’autres, j’ai dû mal à faire comprendre à ma grand-mère pourquoi à 23 ans et un bac +5, je n’arrive pas à décrocher un CDI, il semble salutaire d’expliquer notre génération et ses enjeux à nos aînés qui ne nous comprennent plus.

 … mais une très mauvaise réalisation

Les Affamées était animé d’une ambition fort honorable et utile donc. Pourtant sa réalisation ne convainc pas du tout. Certes, Léa Frédeval apporte parfois des analyses clairvoyantes, mais elles ne sont jamais poussées bien loin. Certes, elle met en garde : son propos ne décrira pas toute la jeunesse, elle se fait le porte-parole uniquement de ce qu’elle connaît. Reste qu’entre ne pas englober toute la jeunesse française – tâche herculéenne, voire impossible – et parler seulement de soi, de soi et de deux ou trois potes croisés ici et là, il y a un abîme !

Car c’est bien là que ces chroniques d’une jeunesse perd toute crédibilité : la jeune auteure se perd dans un narcissisme égoïsto-égo-centré… Elle ne fait pas le portrait « d’une jeunesse », comme le laisse entendre le sous-titre de l’ouvrage, mais de sa jeunesse à elle : ses galères, ses histoires, ses doutes, ses goûts… et tente parfois maladroitement de les généraliser à d’autres.

À ce titre, le chapitre Hipster, mon cul, est révélateur. L’auteure nous explique qu’elle n’en peut plus des Hipsters. Et ? Et après ?… Rien, c’est tout. Point barre, on passe à la prochaine idée (si tant est qu’on évolue bien dans un monde d’idées).

Ne vous attendez donc pas à un portrait d’une « jeunesse française ». Les Affamées ne vous en propose qu’un infime fragment : la jeunesse de Léa Frédeval, étudiante parisienne issue de la classe moyenne et fruit d’un microcosme dans lequel elle se complait. Certaines vérités générales sont pourtant là. Mais bien que répétées, elles ne sont jamais creusées.

Ainsi, « ma génération est très consciente du monde parce qu’elle a grandi avec Internet. Nous sommes multitâches. Mais nous sommes rarement écoutés », dénonce-t-elle avant de souhaiter « un jour où tous les jeunes de France feraient grève afin que le monde des adultes se rendent compte que nous sommes utiles. » Dans la même veine, l’exploitation par certaines entreprises à travers des stages non rémunérés est un leitmotiv du récit. « Parce qu’on est jeune, on a davantage les capacités de travailler 75 heures par semaine cumulant vie étudiante, boulot et stage? », s’indigne-t-elle. Mais cela ne va pas plus loin que la dénonciation. Pourtant des chiffres ou des mises en perspectives, historiques, sociales ou économiques sont disponibles ; ils auraient apporté de la tenue à son propos sans rien enlever du côté un peu léger. Et puis, qui et combien d’autres personnes pâtissent de cette expérience ? La question aurait dû naturellement être posée.

Une fois que l’ambiguïté est levée sur ce double je(u), on peut prendre le livre pour ce qu’il est : l’autoportrait d’une jeune fille peint par petites touches, d’anecdote en anecdote. Certains passages se lisent avec plaisir bien que la syntaxe trop hachée fatigue vite. Les Affamés ne nous apprend pas grand-chose, mis à part les déboires de ladite Léa. « Entre stages obligatoires sous-rémunérés et jobs alimentaires à peine mieux payés, histoires d’amour foireuses et drague de rue hardcore, ses chroniques oscillent entre humour au 36e degré et envie de révolte. » Vaste programme.

Pire : ces chroniques ont un effet inverse. Au lieu d’aider à une meilleure compréhension d’une dimension vitale de notre beau pays, il renforce les clichés d’individualisme, de narcissisme et d’égoïsme dont pâtissent les jeunes générations. Retour à la case départ.

 

Léa Frédéval Les affamés chroniques d’une jeunesse qui galère, Bayard, mars 2014, 202 pages, 18€

Présentation de l’éditeur :

Elle a 22 ans, habite Paris et fait partie d’une jeunesse abonnée aux petits boulots depuis longtemps pour financer ses études, puis pour faire face au chômage une fois que celles-ci touchent à leur fin. Léa Frévedal ne prétend pas être représentative de l’ensemble de cette génération que l’on a pu appeler « Y » tant elle semble branchée en permanence, mais d’une catégorie bien réelle pour autant. Elle revendique surtout la spécificité de cette jeunesse par rapport à ceux qui la précèdent et qui selon elle, en ignorent presque tout, tellement ils tentent de la rapprocher de leurs propres expériences.
Car le monde a changé, et sans doute cette génération est la première à « galérer » sans pouvoir forcément nourrir l’illusion d’un avenir meilleur, obligée à une lucidité que lui impose les parents, les professeurs comme les médias.
Ce livre, écrit avec les mots de cette jeunesse écorchée, souvent drôle, souvent triste aussi, voudrait donner une autre image que celle d’un groupe de jeunes naïfs et insouciants. Il voudrait que soit reconnue la difficulté singulière d’être jeune dans un monde en crise. Il voudrait enfin faire remarquer l’élan, l’énergie, la créativité qui existe malgré tout et fera le monde de demain.

2 Commentaires

  1. Je viens de finir son bouquin. Je suis père de famille j’ai 43 ans. Je ne partage pas la critique de Chloé . Ce que tu dis as une réalité mais pour moi c’est comme si tu critiquais un vélo en disant qu’il n’a pas de moteur. La critique est souvent faite pour valoriser celui ou celle qui critique. Et l’on reproche souvent aux autres ce dont on souffre. Je ne suis pas d’accord avec le « narcissico egoisto ego centré » j’ai pris cet ouvrage comme un cliché instructif et bien écrit. Qui m’a donné envie d’encourager cette jeunesse qui souffre. Tout ce que l’on vit est vécu en totale subjectivité. Cette vie a une réalité. Merci à Lea. Chloé je lirai ton bouquin. Alex.

    • Bonjour; Je comprends votre point de vue. Mais une ou deux choses. Premièrement, votre commentaire me paraît un peu paternaliste à mon égard: est-ce parce que je suis une femme, et jeune qui plus est, que vous vous permettez de me tutoyer et de m’enjoindre à faire des choses? Ensuite, nous sommes d’accord sur le fait que le livre montre la subjectivité de l’auteure. Elle bénéficie d’une couverture médiatique qui fait qu’elle est l’arbre qui cache la forêt. Elle détourne l’attention vers de faux problèmes ou ne fait qu’évoquer les réalités en surface. Elle remplit un espace de parole et elle le fait mal. Et tous les médias l’ont présenté comme une porte-parole de la génération Y. C’est ça le vrai problème, si elle avait écrit son livre dans son coin, après tout, il n’est ni pire ni meilleur qu’un autre, cela n’aurait pas posé de soucis. Mais la place qui lui a été accordée fait qu’elle se devait d’être irréprochable, elle ne l’est pas, loin de là. Chloé.

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