Le titre, à prendre au second degré, peut éveiller la suspicion. Il s’inscrit dans la collection de Flammarion 1001… qu’il faut… Les auteurs ne listent que 800 BDs environ sachant qu’il est impossible de toutes les lire et que nombre d’entre elles, en provenance du monde entier, restent difficiles à trouver.

 67 spécialistes de 27 pays proposent un large panorama de ce qui s’est fait de « mieux » dans la bande dessinée internationale depuis 1837, année de la publication des Amours de M. Vieux Bois du suisse Rodolphe Töpffer jusqu’à Habibi (2011) de l’étasunien Craig Thompson.

Ils ont fait un travail de fond pour présenter bien autre chose qu’une liste de best-sellers. En effet, si tous les grands classiques sont présentés, le lecteur trouve aussi nombre d’œuvres méconnues qui restaient jusqu’ici réservées à des publics spécialisés. Si les œuvres du domaine anglo-saxon me sont familières, je découvre quantité de bandes dessinées japonaises dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler et qui attisent ma curiosité.

 Les formats « album » ou « graphic novel » n’ont pas été exclusivement privilégiés comme c’est souvent le cas dans les ouvrages de vulgarisation de la bande dessinée. Quelques d’histoires courtes sont présentées soit de manière individuelle – The Master Race de Bernard Krigstein, Jenifer de Berni Wrightson – ou collectivement – comme l’ensemble des histoires de Steve Ditko pour les magazines Eerie et Creepy. En fait, l’éditeur aurait pu créer un 1001BD rien qu’avec un choix d’histoires courtes…

 Si les bandes dessinées franco-belges, britanniques, nord-américaines et japonaises sont bien représentées, en revanche on relève des carences sidérantes relatives à des pays qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée comme l’Argentine. Assurément parmi les « 67 spécialistes », il n’y avait pas d’Argentin ! Sont absents par exemple Enrique Alcatena, Horacio Altuna, Enrique et Patricia Breccia, Leo Duranona, Lucho Olivera, Jose Luis Salinas, Carlos Trillo, Carlos Roume, El Tomi, Ricardo Villagran, Jorge Zaffino.

Le Mystère des abîmes
Le Mystère des abîmes

C’est d’autant plus impardonnable que beaucoup de ces auteurs aux carrières internationales ont été publiés aux États-Unis, en Angleterre et en France. Mais rappelons que 1001BD n’a pas pour objectif d’offrir un échantillonnage représentatif des bandes dessinées nationales, mais de présenter seulement les meilleures – celles qu’il faut avoir lues. Peut-être que les auteurs que je viens de citer n’ont pas produit de BDs dignes d’intérêt, c’est à voir ! Hélas, l’Espagne n’est pas mieux lotie. Comment et pourquoi oublier Jose Mara Bea, Fernando Fernandez et Esteban Maroto ? Quand aux Philippines – pays d’artistes comme Abe Ocampo, Alfredo Alcala, Alex Nino ou Jesse Santos aux techniques graphiques flamboyantes – la seule absence de Nino laisse penser que les auteurs de 1001BD n’avaient pas plus de contact dans ce pays. Je ne suis pas très calé en bande dessinée italienne mais l’absence de Dino Battaglia me laisse pantois !

 Les illustrations du livre sont dans l’ensemble assez bien photographiées et imprimées. Le lecteur regrettera cependant que les couvertures des livres ne soient pas toujours tirées des éditions originales ou, tout du moins, d’éditions contemporaines de leur création. Par exemple, à l’entrée Deadman, c’est un numéro de la réédition de 1985 qui est figuré et non une couverture d’un numéro de Strange Adventures de la fin des sixties.

Parfois, ce n’est pas l’œuvre originale qui est représentée, mais sa version traduite. Pour les pages intérieures reproduites, le livre ne précise pas si les images sont des pages de bande dessinée complètes ou des agrandissements de cases.

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Last American

Plus grave, la couverture et l’illustration proposées pour Le Mystère des abîmes de Philippe Druillet, originellement publié en 1966, ne proviennent pas de ce livre en n&b, mais d’une édition récente des 6 Voyages de Lone Sloane dont les épisodes furent publiés dans le magazine Pilote à partir de 1970. La planche de Jenifer (voir plus haut) offre de belles teintes sépia, sauf que c’est la planche originale qui est reproduite et non l’édition publiée, en n&b ! On pourrait ainsi multiplier les exemples de choix inadéquats d’illustration. Toutes ces coquilles et négligences sont susceptibles d’induire en erreur le lecteur.

 Si la grande majorité des œuvres présentées sont accompagnées d’une ou deux illustrations, à certaines entrées il n’en figure malheureusement aucune. Qui pourra imaginer à quoi ressemble Wayang Purwa (1956) de l’indonésien Saleh Ardisoma, Cocco Bill (1965) de Benito Jacovitti ou encore The Last American (1990) de John Wagner, Alan Grant et Mike McMahon  sans la moindre image ? Heureusement, il existe Internet ! De fait, une telle base de donnée papier est susceptible d’être le support de nombreuses et fructueuses recherches sur le Web.

 Le ton et la forme des chroniques varient beaucoup. Certaines sont des exemples remarquables de synthèse. Citons un extrait de l’entrée Mon livre d’heures (1919) du Belge Frans Masereel :

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Masereel

« Masereel commence à éditer des romans graphiques sans paroles, qualifiés par l’artiste Lynd Ward de « romans gravés ». Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Mon Livre d’heures. Entièrement réalisé en gravures et en noir et blanc, il se déroule dans une ville fictionnelle qui semble être la source de tous les péchés : exploitation, aliénation, pauvreté, maladie, désespoir, alcoolisme. Le personnage central est témoin de tout cela : il est décrit comme étant le symbole de l’humanité de son auteur, parfois rebelle, parfois révolutionnaire, cherchant simplement à vivre. »

Mais d’autres textes sont assez fades. Les auteurs ont visiblement été peu inspirés par l’œuvre commentée. A contrario, on sent parfois pointer l’enthousiasme du fan ; je ne peux m’empêcher de citer la conclusion de la chronique de Big Numbers (1990) d’Alan Moore et Bill Sienkiewicz : « Voici la bande dessinée la plus importante qui ait jamais existé et qui mérite d’être recherchée. » Dans tous les cas, quel que soit le style de la chronique, on obtient, pour chaque œuvre largement assez d’information se faire sa propre idée.

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Big Numbers

 La section « Les années 2000 » représente quantitativement 1/5 de l’ouvrage ! C’est pourtant une décennie systématiquement surestimée. Elle a vu si peu d’audaces et d’innovations véritables tandis que se bousculaient des versions neutralisées et aimables des expérimentations des décennies précédentes. C’est là que l’on trouve le plus de BDs à la mode qui… ne résisteront pas au temps qui passe.

On y retrouve certes les noms d’auteurs confirmés – Kazuichi Hanawa, Suehiro Maruo, Joe Kubert, Eddie Campbell, Brian Talbot, Daniel Clowes, Posy Simmonds, Aleksandar Zograf – qui jouissent d’une carrière bien établie avant les années 2000. Mais parmi les nouveautés proposées par de jeunes auteurs ou auteurs encore peu connus au dernier millénaire, bien peu des bandes dessinées citées sont parvenues à éveiller ma curiosité lors de mon premier survol (même si l’ouvrage écarte le tout venant de la production la plus commerciale).

Je retiendrai cependant deux œuvres qui, me semble-t-il, sortent des sentiers battus : Sutures (2009) de l’Étasunien David Small et 100 months (2010) du Britannique John Hicklenton. Extrait de l’entrée Sutures de David Small :

Les 1001 bd qu'ils faut avoir lues, flammarion, Rodolphe Töpffer, Craig Thompson, éditions originales, comics, bande dessinée, Strange Adventures, Dino Battaglia, Paul Gravett, Nicolas Fine« Dans ces mémoires inoubliables et plein de rage, première BD de l’illustrateur de livres pour enfants David Small, les imprécations et les prières abondent. Les pages, dessinées en noir et blanc, agrémentées de lavis, évoquent les conventions cinématographiques de Bergman ou de Polanski. […] On passe sans transition du rêve à la réalité, et sa jeunesse réfugiée dans le dessin est superbement et très littéralement dépeinte. Dans une série de transitions frappantes, les points de suture de son cou se métamorphosent en escaliers, que sa mère gravit afin d’écrire une lettre – une lettre qu’il trouvera ensuite par hasard. »

 Extrait de l’entrée 100 Months de John Hicklenton (un auteur qui n’est pas vraiment un inconnu pour moi, car j’avais eu l’occasion de lire adolescent les planches de Nemesis the warlock qu’il illustra pour le magazine anglais 2000AD):

Les 1001 bd qu'ils faut avoir lues, flammarion, Rodolphe Töpffer, Craig Thompson, éditions originales, comics, bande dessinée, Strange Adventures, Dino Battaglia, Paul Gravett, Nicolas Finet« Lâchée dans un monde ravagé par sa propre décadence, Mara se résout à tuer le dieu porcin Longpig et à déchaîner l’Armageddon sur ses adorateurs, les « singes glabres qui profanent l’image de Dieu » […] Dépourvu de toute considération commerciale, affranchi des requêtes éditoriales lui réclamant de mettre de l’eau dans son vin qui l’avaient poursuivi tout au long de sa carrière, voici sans nul doute le concentré le plus pur de la vision de Hicklenton et, vu le contexte de son achèvement, il est difficile de le lire autrement que comme un message d’adieu. »

 1001BD malgré toutes ses faiblesses – et je suis loin d’en avoir fait le tour, – est un copieux pavé agréable à compulser. Il peut être utile au néophyte, à qui sera proposée une multitude de pistes de lectures, comme au spécialiste, qui y découvrira assurément quelques références inconnues.

Les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie, sous la direction de Paul Gravett, coordination de l’édition française de Nicolas Finet, préface de Benoît Peeters, Flammarion, mars 2012, 960 p., 32€

 Rotomago 

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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