LEILA SLIMANI LE PAYS DES AUTRES
LEILA SLIMANI

Dans Le pays des autres, roman foisonnant, premier volet d’une trilogie, Leila Slimani nous raconte la vie au Maroc dans les années cinquante à travers celle de sa grand mère, alsacienne, partie vivre là bas avec un soldat marocain. Difficulté de la rencontre de deux cultures, de deux pays sur fond de montée du nationalisme. Puissant et honnête.

Vu de France, quand on pense à l’Afrique du Nord, on évoque immédiatement l’Algérie. Quand on discute des guerres coloniales pour l’indépendance, c’est encore Alger qui se propose à nos pensées. Et pourtant, simultanément, à quelques kilomètres de là, en Tunisie et au Maroc, les mêmes processus se déroulèrent aux mêmes moments. Cette réflexion, Leila Slimani, elle qui est née à Meknès, l’a fait sienne. Comme Alice Zeniter, qui avec le remarquable « L’art de perdre » (voir article) revenait sur l’histoire algérienne familiale, l’autrice d’ »Une chanson douce » entame, dans ce premier opus, l’histoire largement biographique de sa grand-mère Mathilde.

LEILA SLIMANI LE PAYS DES AUTRES
LEILA SLIMANI LE PAYS DES AUTRES

C’est la seconde guerre mondiale qui amena Mathilde, cette jeune alsacienne de dix neuf ans, à se retrouver près de Meknès, sur des hectares de pierre, de rocaille, qui vont devenir le lieu de sa vie. Elle a rencontré Amine, officier de spahis dans l’armée française, en est tombée amoureuse, l’a épousé, et l’a suivi de retour dans son pays. A l’image des paysages désertiques, que des colons français parviennent à exploiter, utilisant la main d’oeuvre locale, les débuts du roman sont un peu austères, les personnages errants et mutiques. La description minutieuse de la vie quotidienne de Mathilde dans un univers, qui lui est de plus en plus étranger, ralentit le rythme du récit. Mais, peu à peu, au fil des pages, Leila Slimani nous emmène avec elle à leur suite, nous invite à partager leurs souffrances, leurs aspirations. Elle déploie pour cela deux qualités majeures: l’empathie, l’absence totale de jugement.

Ils prennent de l’épaisseur ces personnages au fur et mesure des évènements qui, même éloignés de la ferme d’Amine, sourd au bruissement de la révolte qui gronde, pénètrent peu à peu sur les hectares des champs d’olivier ou de tournesols brûlés. L’opposition brutale et frontale entre deux cultures, deux Dieux, deux pensées différentes, broie le quotidien et l’amour originel. Progressivement se dessine une incompréhension réciproque de deux époux, enfermés dans leur propre histoire, leur propre passé. Amine est rongé par sa volonté d’aimer librement Mathilde, un amour entravé par la nécessité de maintenir la tradition sacrée qui fait de lui, pense t’il, un homme. Mathilde, dont le mal être croît et qui pense même pouvoir revenir un moment en Alsace, elle, va mener un combat intérieur pour obtenir sa place dans ce monde de domination masculine. Sans connaissance médicale, elle ouvre une copie de modeste dispensaire.

« Ils étaient deux excommuniés qui ne peuvent plus prier dans aucune église et dont le dieu est un secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom ».

L’écriture de Leila Slimani, prend toute son ampleur pour dire le désarroi de ces femmes qui veulent secouer ces décennies d’enfermement, de négation de soi. C’est à elles, ces mères, ces épouses, ces soeurs que l’on s’attache alors. Selma, la jeune belle soeur, rebelle, que l’on mariera de force à Mourad, un compagnon de guerre de son père. Ou encore Mouilala, la belle-mère, symbole d’une génération d’acceptation, de renoncement. Et Aïcha, la fille de Mathilde, intelligente et déjà pleine de questions et de révoltes, elle qui « croyait même que c’était pour cela qu’on avait inventé le maquillage. Pour masquer les coups des hommes ». Les hommes ne semblent guère plus heureux, empêtrés dans leurs contradictions, se lâchant juste par instant lors d’une baignade en mer ou de l’acceptation de quelques gestes d’amour. Ils sont lourds, comme lestés, collés au sol, loin de leurs aspirations réelles.

La toile de fond de la montée du nationalisme dans ce protectorat français, complète ce tableau où Omar, jeune frère d’Amine, symbolise la révolte des indépendantistes, lui un être sombre qui fait partie de ces « hommes pleins de grands mots, des hommes bouffis d’idéal, qui à forcée grands discours avaient épuisé en eux toute forme d’humanité ». On devine que l’obtention de l’indépendance ne changera rien à la condition féminine.

En évitant tout slogan, tout parti pris apparent, Leila Slimani poursuit avec ce livre le combat qu’elle mène partout depuis l’obtention de son prix Goncourt, celui de la lutte contre la domination masculine, l’obscurantisme religieux mais pour la liberté des moeurs, l’égalité des sexes. Un combat que le lecteur se réjouit de partager avec elle.

« Le Pays des Autres » de Leila Slimani. Editions Gallimard. 366 pages. 20€.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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