dim25 juillet 2021

LE TAUREAU PAR LES CORNES, UN RÉCIT DE VIE AUTHENTIQUE ET ÉDIFIANT

Comment surmonter la maladie d’une mère et la naissance d’un enfant handicapé ? Par le dessin, répond Morvandiau. Avec Le Taureau par les cornes, le dessinateur rennais livre un récit à la fois léger et poignant de ces deux évènements qui, à quelques mois d’intervalle, ont bousculé sa vie. Alors que la BD faisait partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême 2021, qui aurait dû se tenir du 24 au 27 juin avant d’être emporté par la pandémie, retour sur cette bonne leçon de vie.

« EN QUELQUES MOIS, il me faut faire le deuil de la mère que j’avais connue et celui de l’enfant que j’avais attendu. »

Parfois, la vie donne l’impression de s’acharner sur vous. Ce n’est pas Morvandiau qui dira le contraire. En 2005, alors âgé de 31 ans, il a tout pour être heureux : marié et père de deux filles de cinq et deux ans, épanoui dans ses activités de dessinateur de presse et d’auteur de bande dessinée, lui et sa femme attendent un troisième enfant. Mais en juin, il apprend que sa mère souffre d’une maladie proche d’Alzheimer, une « démence fronto-temporale précoce ». Puis en septembre, le petit Émile naît. Mais il est diagnostiqué trisomique. Deux évènements qui vont bouleverser la famille.

le taureau par les cornes morvandiau

Cette histoire, Morvandiau décide de la raconter en bande dessinée. Rien de plus normal pour celui qui, depuis vingt-cinq ans, dessine et scénarise des ouvrages aux tonalités très différentes. « Ce qui me stimule est d’être dans un secteur créatif, pour ne pas s’ennuyer, renouveler, découvrir de nouvelles choses », abonde-t-il. Après dix années de maturation, pour « trouver la tonalité juste pour résonner chez le lecteur », Le Taureau par les cornes était né. Avec D’Algérie (Homecooking Books, 2007, réédité aux éditions Monte-en-l’Air en 2020), centré sur le père de Morvandiau, il forme comme un roman familial construit au fil de l’eau. « Ce n’était pas calculé, ni pour l’un ni pour l’autre », reconnaît l’auteur. « Je souhaitais aborder des thèmes qui me questionnaient : le rapport à la famille, l’héritage familial, ce qu’on en fait, ce qu’on garde, ce qu’on jette, ce qu’on transforme aussi. »

Le Taureau par les cornes, c’est donc une autobiographie, certes, mais ce n’est pas que cela. « L’écueil de l’autobiographie, c’est soit de tomber dans l’autocomplaisance, soit de livrer des détails qui n’intéressent pas grand-monde. Or, lorsque l’on écrit, on le fait pour soi mais aussi pour le lecteur », explique Morvandiau. À travers le parcours d’Émile, ce sont des questions plus universelles qui sont abordées : « ce dont on hérite, ce qu’on transmet, ce que l’arrivée d’un enfant même non handicapé peut bouleverser dans la vie d’un père ». L’objectif est « que cela résonne chez des personnes qui n’ont pas d’enfant handicapé, mais qui ont pu vivre des choses similaires pour des raisons différentes, car on a tous des parents, on a tous des bagages », explique Morvandiau.

« Ce petit gars n’est pas pareil… ça veut dire quoi exactement ? pourquoi tout ceci me bouscule au point de me foutre au sol ? »

Dans Le Taureau par les cornes, on saisit ce que représente la vie avec un enfant handicapé : les séances de kiné, d’orthophonie, les commentaires plus ou moins acerbes de l’entourage, les difficultés administratives. Mais aussi les progrès encourageants, les moments de joie partagés. On découvre le portrait de la mère du narrateur, femme paradoxale : issue d’un milieu fortement empreint de conservatisme catholique, dont elle conserve les traces, mais émancipée par sa fantaisie, qui s’exprime notamment dans les nombreuses expressions de langage qu’elle emploie, parfois idiomatiques, parfois inventées. Le tout avec légèreté et une pointe d’autodérision, sans jamais tomber dans le pathos ni dans un cours sur la trisomie. D’ailleurs, Morvandiau l’affirme, livrer des faits et des sentiments intimes n’a pas été douloureux : « Je ne suis pas un partisan du mythe de l’artiste torturé, je travaille pour me faire du bien. »

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Pour raconter son histoire, Morvandiau va puiser dans ses souvenirs d’enfance, multipliant les flash-backs et les clins d’œil à Rennes, cette ville où il est né, où il a toujours vécu et qu’il a vue se transformer avec le temps. Quitte à donner un côté déstructuré au récit, obligeant le lecteur à assembler les indices semés au fil des pages. Une écriture représentative de sa conception de la bande dessinée. « Lorsque j’écris, je m’adresse toujours à l’intelligence du lecteur : je cherche à le surprendre, à lui donner des clés, sans le décourager mais sans lui mâcher le travail », explique-t-il. « Le Taureau par les cornes est un livre que l’on peut lire une fois et redécouvrir la fois d’après. »

Justement, le titre joue sur différents niveaux de compréhension. « Prendre le taureau par les cornes », c’est affronter la difficulté, ne pas se décourager devant les obstacles : un résumé parfait de l’histoire de Morvandiau. Mais c’est aussi une référence à la mère de l’auteur, à son rapport aux expressions. « La BD est formidable en ce qu’elle permet de travailler de manière polysémique, en jouant sur le rapport du texte à l’image. L’image n’est pas qu’une simple illustration du texte », abonde-t-il.

« la trouille, une foutue vraie trouille, m’enrobe, invisible, génère et se repaît de mon incapacité à voir où et comment on va pouvoir aller. »

Parce qu’il raconte l’histoire d’une famille, Le Taureau par les cornes a impliqué ses membres à des degrés divers. D’abord en raison du travail prenant que son écriture a demandé. Mais aussi, et surtout, car « mes proches sont mes premiers lecteurs », explique Morvandiau. « Ma compagne Rozenn est une lectrice impitoyable, je lui soumettais mes dessins. Les proches sont souvent les critiques les plus féroces. » Toutefois, elle n’a pas souhaité apparaître dans la BD. Un choix qu’il a fallu gérer. « On a beaucoup échangé, pour savoir comment je pourrais faire avec ce choix, comment je pourrais l’expliquer au lecteur. » Pas de problème pour celui qui, amateur et compagnon de route de l’OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle, équivalent en bande dessinée de l’Oulipo, mouvement littéraire jouant avec les contraintes artistiques volontaires), aime surmonter les obstacles.

« à la maison, le tangage potentiel est amoureux et familial, mais d’abord et surtout individuel : le choc, intime et violent, résonne avec les casseroles existentielles de chacun. »

Et Émile n’a pas été le moins impliqué, à sa façon. « Même s’il ne sait pas lire, j’ai beaucoup échangé avec lui. Il était très fier d’apparaître sur la couverture », se souvient Morvandiau. Bientôt âgé de seize ans, il est actuellement scolarisé dans un institut médico-éducatif (IME). Même si le jeune garçon « fait son petit bonhomme de chemin », son père reste lucide sur l’avenir : « Quand on est parent, le handicap pose des questions plus accrues liées à l’autonomie, à la façon d’envisager l’avenir. On est plus dans du court et du moyen terme : par exemple, Émile ne sait pas lire et on ne sait pas s’il en sera capable un jour. Il faut savoir profiter des progrès présents tout en se projetant sur l’avenir ».

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Le Taureau par les cornes de Morvandiau, éditions L’Association, 152 pages, 19€. Parution : 7 février 2020. Sélection officielle Angoulême 2021.

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