Le lecteur de cadavres, nouvel opus d’Antonio Garrido, s’inscrit à mi-chemin entre le roman historique et le roman policier. Sa spécificité en tant que polar ? Elle tient à ce qu’il traite de médecine légale et s’inspire d’un personnage authentique Ci Song, père de la médecine légale chinoise plus de 7 siècles avant que cette discipline émerge en Occident.

Le lecteur de cadavres
Le lecteur de cadavres

La médecine légale est un thème récurrent de nombreux romans policiers depuis le célèbre Nécropolis (City of the Dead) d’Herbert Lieberman paru en 1976. Depuis ce thème s’est déroulé parfois ad nauseam tant dans le roman qu’au cinéma ou à la télévision : la sacrosainte visite du Service de Médecine légale, assortie des commentaires balistiques et larvaires d’usage, assure le piment d’un bon thriller. Quelques minces fibres issues d’un maillot de bain oublié il y a vingt-cinq ans permettent de retrouver l’assassin à partir de ses maladies honteuses et fournissent de plus son cursus universitaire…

Clairement, le roman d’Antonio Garrido est très bien documenté. De plus, il est assorti d’un lexique et d’un appareil bibliographique qui devrait en inspirer plus d’un et témoigne du sérieux de l’auteur.

Le lecteur de cadavres se déroule dans la Chine de l’Empire des Song du Sud. Cet Empire entretint des relations diplomatiques avec l’Inde, l’Egypte des Fatimides, l’Indonésie et même la Turquie qui furent ses partenaires commerciaux. C’est alors un pays très développé qui connaît les débuts de la Chimie, maitrise la fabrication de la poudre explosive ; l’imprimerie y est fonctionnelle et les billets de banque y sont déjà utilisés. Mais c’est aussi un Empire en proie à des guerres continues avec ses voisins Jin, ancêtres des Mandchous ou encore les royaumes vietnamiens. Les combats sont parfois maritimes et les Songs utilisent déjà des bateaux avec des roues à aubes armés de catapultes qui propulsent des récipients de poudre noire sur leurs ennemis.

Le lecteur de cadavres
Le lecteur de cadavres

La dynastie Song est un exemple de société avancée avec des réseaux postaux, une ébauche de système sanitaire et les femmes ont accès à un niveau d’éducation parfois très élevé. Les minorités religieuses musulmanes du Moyen-Orient, Juifs de Kaifeng et autres manichéens ou nestoriens y sont tolérés. Les préceptes philosophiques et religieux de la Société Song reposent sur un syncrétisme plus ou moins abouti de Taôisme originel, du Bouddhisme et du Confucianisme d’État. À partir de quelques détails modestes de la vie de Ci Song, auteur en 5 volumes d’un traité magistral de Médecine légale, le Xi Yuan Ji Lu, l’auteur décrit la fuite éperdue d’un brillant orphelin qui ne perd jamais espoir à travers une époque faite de conventions sociales et religieuses étouffantes et de violence brutale. Après avoir perdu peu à peu sa famille déshonorée, le héros arrive à Lin » an, la capitale de l’Empire. Par la rencontre d’un fossoyeur escroc à ses heures, Ci Song ira travailler dans les « Champs de la mort ».

Son habileté à examiner les corps pour expliquer les causes d’un décès lui permet de rencontrer Maître Ming qui dirige une prestigieuse école privée préparant aux concours de la fonction publique : il deviendra l’élève le plus brillant de l’école, ce qui n’est pas sans provoquer jalousie et rancune. Grâce à Maître Ming, il est convoqué à la Cité impériale pour donner son avis sur une série d’assassinats qui troublent jusqu’à l’Empereur dans un contexte de paix armée avec les puissants voisins Jin. La suite des aventures le mènera au péril de sa vie à essayer de démasquer le ou les assassins, s’il échoue c’est la mort et le déshonneur. Le lecteur de Cadavre est aussi un roman d’amour ou plutôt du désir, d’aventures et d’apprentissage de la vie. Ci Song découvrira que chez le Bon Maître, l’Amour et le Mal peuvent coexister. L’auteur a su mélanger avec soin la fiction à la réalité pour faire surgir une histoire palpitante. Il est à noter que cette Chine extrêmement moderne pour l’époque, engoncée dans le carcan policé du Confucianisme, évoluera en fait fort peu jusqu’à ce que les Occidentaux, avides de conquêtes viennent taper dans la fourmilière au 19e siècle, provoquant peu à peu le réveil convulsif du Dragon assoupi…

La lecture est agréable, peut-être faut-il mettre sur le compte de la traduction quelques passages lourdauds ou ampoulés avec des « allées dallées bordées » et autres « firmament » là ou ciel suffirait. C’est un pavé qui vous occupera une partie de vos vacances : il peut même servir de coussin pour vos siestes ensablées. À lire et à offrir.

Antonio Garrido Le lecteur de cadavres, Grasset, Grand Format, mars 2014, 22€

Un commentaire

  1. J’aime beaucoup l’image des fibres toutes puissantes du maillot de bain ! ;-)… Le roman d’Antonio Garrido est une vraie réussite ! Passionnée de séries policières, de polars (lorsqu’ils sont bons !), je le suis beaucoup moins des romans historiques et des gros volumes, mais « Le Lecteur de Cadavres » se dévore littéralement, grâce à l’art consommé du rebondissement de Garrido. Les « démos » époustouflantes de Ci Song lorsqu’il donne ses conclusions de légiste sont vraiment remarquables. A lire absolument, oui !

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